Le radieux génie de la Renaissance

Il est mort jeune. Il était supérieurement riche, beau, intelligent, cultivé. Célèbre, donc. Pic de la Mirandole fut une des grandes figures de la Renaissance italienne, peut-être pas la plus exemplaire mais une des plus fascinantes. Les Français, qui tournent le dos à la culture italienne, le connaissent mal. C’est dommage.


Verena von der Heyden-Rynsch, Pico Della Mirandola. Le phénix de son siècle. Gallimard, 160 p., 15 €


Mort à 31 ans en 1494 après une quinzaine d’années de vie intellectuelle de premier plan, Pic fut au cœur de cette révolution culturelle qu’aura été l’humanisme italien du XVe siècle. Quand l’élan de ce mouvement fut brisé et que la religion reprit sa position dominante dans les sociétés, son image a pâti de l’ironie qu’a suscitée sa devise. Il disait être prêt à discuter de tout ce qu’on peut connaître, de omni re scibili. Voltaire rejoignit Pascal pour moquer cette supposée prétention à détenir un savoir universel. Aujourd’hui encore, la plupart de ceux qui ont rencontré son nom l’associent à une sorte de Monsieur Je-sais-tout, le premier de ces intellectuels médiatiques qui se déclarent aptes à répondre à n’importe quelle question.

Pic de la Mirandole, le radieux génie de la Renaissance

Pic de la Mirandole par Cristofano dell’Altissimo (vers 1560)

En réalité, sa devise avait un tout autre sens, celui qui fait sa grandeur : il disait ainsi son refus de s’enfermer dans un certain savoir, dans des certitudes. Il se voulut toujours un bon chrétien mais il apprit de l’hébreu, de l’arabe, un peu dans le même esprit que, au XXe siècle, René Guénon. D’autres religions bibliques existent, comment les ignorer ? Depuis des siècles, les chrétiens étaient scandalisés par la Kabbale juive. Soit qu’ils n’en comprissent rien, soit par antijudaïsme, ils n’y voyaient qu’un fatras de prétendues connaissances plus proches de la sorcellerie que de la Vérité professée par l’Église. Pic la prit au sérieux mais, loin d’y voir quoi que ce fût de contraire à la Vraie Religion, il pensa qu’en appliquer la méthode dans un esprit chrétien ne ferait que conforter encore davantage le christianisme. La guematria lui parut pouvoir révéler que l’Ancien Testament annonçait la Christ encore plus nettement que l’Église ne le professait ; les sefirot lui semblaient pouvoir être interprétées comme révélatrices des attributs divins tels que conçus par le christianisme.

Il a lancé ainsi un mouvement qui fut par la suite qualifié de Kabbale chrétienne. Sa rigueur intellectuelle est plus contestable que sa popularité, laquelle a longtemps duré dans des milieux sensibles au prestige de l’ésotérisme. Mais on ne peut reprocher à Pic les absurdités qui furent par la suite défendues en son nom. Il ne se vivait pas en kabbaliste mais en bon chrétien soucieux de ce que l’on qualifierait aujourd’hui d’œcuménisme. D’où sa devise résumant son parti pris d’ouverture d’esprit. Il rédigea ainsi des centaines de propositions qu’il voulait soumettre à un débat au Vatican – en vertu de la valeur arithmologique du nombre 900, son livre en contient 899. La papauté ne se contenta pas de refuser ce débat, elle  persécuta son initiateur. Un quart de siècle plus tard, Luther se montrerait moins bien disposé.

Il y a beaucoup de choses que nous peinons à comprendre chez Pic. Comment, en particulier, un esprit aussi ouvert, aussi sensible à la liberté, a-t-il pu se laisser séduire par l’extrémisme religieux d’un Savonarole ? Il est vrai qu’il fut loin d’être le seul à s’être laissé prendre, il n’est que de penser à Botticelli brûlant ses tableaux. Parmi les grandes figures intellectuelles du XVe siècle italien, nous pouvons être plus sensibles au rationalisme de philosophes plus éloignés de la religion. Mais les choses sont plus complexes qu’il n’y paraît. Certains des néoplatoniciens de l’époque pouvaient croire à la magie ou à l’astrologie, que Pic a vigoureusement combattues. Et sa fascination pour la Kabbale peut nous apparaître comme la naïveté d’un brillant jeune homme qui maîtrise tout juste l’alphabet hébreu. Avec toutes les restrictions que l’on voudra, il restera de sa démarche le beau projet d’un esprit libre qui se battit pour la liberté d’esprit et qui voulut à toute force penser la concordia la plus large possible.

Pic de la Mirandole, le radieux génie de la Renaissance

Le petit livre de Verena von der Heyden-Rynsch a la chance d’être publié par un grand éditeur. S’il y gagne une large diffusion, espérons qu’il suscitera le désir d’aller lire les textes de Pic de la Mirandole. Ils sont facilement accessibles aux lecteurs français. Citons en particulier les 900 conclusions et la belle étude de Chaïm Wirszubski parue aux éditions de L’Éclat (Pic de la Mirandole et la cabale, 2007). Ce livre des éditions Gallimard n’est, à l’évidence, pas du même niveau. Il peut tout au plus servir d’introduction. Son auteure n’a consulté que la littérature secondaire, à commencer par les études classiques d’Eugenio Garin parues entre 1937 et 1960, dans lesquelles elle puise les citations de Pic. Comme elle dépend entièrement d’études italiennes qu’elle vulgarise, elle a laissé tous les noms propres dans cette langue. Elle écrit froidement que « Francesco Petrarca s’établit à Venezia », que Pico va à Padova. Elle ignore les noms français de personnages ou de lieux connus de longue date : Roma, Firenze, Ficino, Savonarola, Tiziano Vecellio, Tommaso d’Aquino, etc.

Le lecteur irrité incrimine d’abord la mode qui fait prendre le train pour London. Et puis il prend conscience que cela ne s’applique qu’aux noms italiens : on attendait Aristotèle ou Ibn Rushd, on a bien « Aristote » et « Averroès ». Comme notre auteure n’a pas eu la curiosité d’aller lire Pic lui-même, elle est intarissable sur les multiples rencontres qu’il put faire, y compris ses conquêtes féminines et l’enquête menée sur les conditions de son empoisonnement à l’arsenic. Toutes ces anecdotes ne sont pas dénuées d’intérêt ; certaines suscitent le sourire ; on apprécie surtout celles qui contribuent à donner du personnage une image sympathique. Il est évidemment plus difficile de voir Savonarole comparé à Giordano Bruno et à Campanella, qui auraient ce point commun d’être tous trois « ennemis de toute forme de tyrannie et victimes sanglantes de l’Église », ou de voir Marsile Ficin accusé de « bassesse » pour avoir osé s’attaquer à cet extrémiste religieux. Prions pour que la jolie couverture du livre attire les regards vers un personnage passionnant de la Renaissance !

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