Des tigres par milliers

2022, année du Tigre : le moment est bien choisi pour publier Bambou-vert, où ces fauves occupent une grande place. Les cinquante contes chinois rassemblés dans l’anthologie de Blanche Chia-Ping Chiu représentent « 100 ans de collectes, 2 000 ans d’histoires », souligne son préambule.


Blanche Chia-Ping Chiu, Bambou-vert. Anthologie de contes de Chine. Préface de Bernadette Bricout. José Corti, coll. « Merveilleux », 320 p., 23 €


Ces contes figurent dans deux catalogues de 1978 et 2014 qui suivent la classification internationale d’Aarne-Thompson, rappel parmi d’autres qu’ils font partie de la grande famille du conte populaire. Même si cette méthode garde un caractère arbitraire – certains, comme Vladimir Propp, lui reprochent de s’intéresser au contenu plus qu’à la structure des contes, d’autres d’ériger les contes-types en archétypes, trop eurocentrés, au détriment de versions plus anciennes, d’autres encore d’en effacer les motifs homosexuels ou obscènes –, elle a largement fait la preuve de son utilité.

En Chine, la collecte des contes populaires commence vers 1920, puis donne sa pleine mesure au cours des années 1980 dans une opération commandée et financée par l’État, qui mobilise des dizaines de milliers de chercheurs. Leur transcription reflète-t-elle l’idéologie politique ? « La réponse est incertaine », admet la traductrice, « difficile de ne pas se demander quels sont les critères et le degré de ce remaniement [1]. » En effet, d’autant plus qu’elle n’emploie qu’une seule fois le mot « communiste », et jamais le nom de Deng Xiaoping, alors que sont énumérées les dynasties impériales. Difficile aussi de démêler l’écrit de l’oral, les couches de traductions successives, les influences indiennes, mongoles, bouddhistes ou taoïstes.

Bambou-vert. Anthologie de contes de Chine, de Blanche Chia-Ping Chiu

© Joseph En-Wei Chiu

Ce sont les versions « considérées comme les plus jolies et les plus construites », réparties sur l’ensemble du territoire, qui ont été choisies ici. Une note assortie d’idéogrammes à la suite de chaque conte en retrace l’origine, les variantes, les motifs récurrents et leurs parallèles à travers le monde, telle fable de La Fontaine, tel conte de Grimm ou de Perrault. À moins d’être expert folkloriste ou sinologue, on peut s’en dispenser, ou y revenir plus tard, se laisser porter d’abord par le charme de ces histoires pleines de saveurs exotiques, de personnages pittoresques, un vendeur de pets parfumés, un tresseur de bambous, une marieuse de serpent, une mariée en papier, un berger unijambiste, et de figures plus familières : cadets victimes de leurs frères envieux, fille aînée souffre-douleur d’une marâtre, princesses en péril, belles et bêtes, bûcherons, ogres amateurs de chair fraîche. Les épreuves qui leur sont imposées ont un air de déjà-vu : gagner une course, une partie d’échecs, trier des grains de sable, résoudre une énigme, s’abstenir de poser des questions ou d’ouvrir un parapluie sous l’averse. Autant d’indices confirmant l’intuition des pionniers de l’anthropologie culturelle : l’imaginaire humain produit en divers points du globe des récits plus ou moins proches, dont la structure cohérente permet une série de variantes combinatoires.

Rien n’est stable dans l’univers de ces contes, les dieux, sorcières, fantômes, esprits, animaux multiplient les métamorphoses, tandis que la vie se charge de transformer les humains. Leur cupidité naturelle, plus que tout autre vice, les entraîne à la trahison. « « L’ami est devenu ennemi ! » se dit Tuohale Bayi », dont le nom signifie « honnête homme », quand on lui vole le cheval qu’il prêtait de bon cœur. La prospérité attise les jalousies, ou fait du bon pauvre un cruel égoïste. Jingui a eu pitié d’un serpent qui lui offre un de ses yeux pour lui permettre de remporter un concours ; mais, une fois vainqueur, il oublie son humble origine, devient vénal, capable du pire pour s’enrichir davantage, y compris de tenter de voler le deuxième œil du serpent. Dès que Yu a délivré la princesse prisonnière d’un monstre à neuf têtes, un faux ami le pousse dans l’abîme. Il devra attendre la montée des eaux à la cinquième lune pour en sortir, avec l’aide d’un dragon qui le nourrit de pilules magiques et lui donne une toge d’invisibilité pour lui permettre de démasquer le traître. Les châtiments détaillés sont à la hauteur des crimes. L’Esprit du porc qui persécute une vieille dame subit piqûres, pincements, morsures, coups de corne et coups de sabot avant de finir dans un puits. Les deux demoiselles trop fières, séduites par deux tigres voraces déguisés en beaux jeunes gens, puis sauvées in extremis par un chasseur qui les met en garde contre les apparences, rentrent chez elles « honteuses et repenties ».

Hormis quelques serpents réchauffés dans le sein de naïfs, les animaux peuvent faire preuve d’un extraordinaire dévouement, et en remontrer aux humains, dont l’ingratitude est sévèrement sanctionnée elle aussi. Enfin, la plupart du temps : le brave chien jaune qui sauve du feu son nouveau maître lui inspire le repentir de sa cruauté, mais l’infâme marchand de viande de chien reste impuni. Un vieux buffle, un vieux peuplier, confirment tristement que de toute leur vie ils n’ont jamais vu une bonne action récompensée. Les contes, Lao Tseu soit loué, affirment le contraire. Quand un préfet s’empare de Huhu et de sa belle épouse, trois cent quatre vingt mille tigres descendent de la montagne pour les faire libérer, car Huhu a jadis délivré un tigre pris au piège ; le couple menacé vivra désormais heureux : « Personne n’osait plus les embêter. » Dans un autre conte, « La paludine », c’est le roi qui tente de voler sa femme à un paysan : après diverses épreuves que le paysan remporte grâce à la magie de son épouse, ils ont raison du tyran, et sont portés sur le trône : « Le peuple put enfin vivre en paix ».

Bambou-vert. Anthologie de contes de Chine, de Blanche Chia-Ping Chiu

Les contes ne s’attachent pas tous à prêcher la vertu, ils offrent aussi des évasions réjouissantes, des remparts contre l’angoisse, des combats épiques. Li Wei, après trois jours et trois nuits de lutte contre une bande de tortues géantes, leur propose un combat singulier : « Profitant d’un bref instant de déconcentration de son adversaire, Li Wei déracina une montagne à l’ouest, et boom ! il la jeta sur la tortue qui fut immédiatement écrasée ». Ou des consolations. Si le généreux héros paie son courage de sa vie, des îles verdoyantes apparaissent dans son sillage, à moins qu’on n’élève un monument à sa mémoire, ou que les pleurs de la femme aimée ne le ramènent à la vie. La ruse, l’astuce, même mises au service de l’intérêt personnel, sont saluées avec jubilation quand elles permettent de duper les gros méchants, comme de convaincre un tigre, un dragon, une sorcière, de se faire tout petits pour tenir dans une calebasse ou une jarre. L’âne malin met en déroute un tigre en lui faisant croire qu’il en a dévoré deux de son espèce et devient le roi de la montagne. Une jeune fille échange ses vêtements avec ceux d’une oursonne, que la mère ourse mettra dans la marmite à sa place. Wang nourrit une bande de fantômes malhonnêtes qui paient ses exquises boulettes de riz gluant en billets funéraires, et il se venge en leur servant des crottes de poule.

Le chemin vers la félicité est semé d’embûches, de leurres, que le héros surmonte par son ingéniosité ou avec le secours d’adjuvants variés. La jeune femme cachée dans le portrait de Bambou-vert prépare chaque jour du thé et des raviolis chauds à l’étudiant charitable, et disparaît quand il la surprend. Après des mois de marche, désespérant de la retrouver, il va sauter dans la rivière quand le vieillard qui lui a offert la peinture le transporte près de sa belle, mais ce n’est encore que le début du voyage. À son retour chez lui, personne ne le reconnaît, cinq générations se sont écoulées, tous viennent voir « « l’ancêtre vivant » ». Seul devant la tombe de son père, il est rejoint par Bambou-vert : « main dans la main, ils allèrent droit devant eux, dans les étendues sauvages à perte de vue ».

Shi Cheng doit accomplir lui aussi un long parcours d’épreuves initiatiques s’il veut devenir l’apprenti du maître tailleur de pierre. Un immortel lui dira où trouver les trois perles que le maître lui réclame pour se protéger du vent, de la pluie et du feu pendant son travail. Trois animaux l’aident à franchir les obstacles, et lui demandent chacun de leur rapporter la réponse à une question qu’il devra poser à l’immortel. Comme il n’a droit qu’à trois questions, pour tenir ses promesses il doit renoncer à poser la sienne. Au terme de sa quête, il a parcouru deux mille kilomètres, et pense avoir échoué, mais les pierres qu’il a reçues en signe de gratitude contiennent chacune une perle, et le maître lui confirme que son dévouement aux autres fait de lui le disciple idéal.

Dans le dernier conte du recueil, un homme riche accorde la main de sa troisième fille à un sot. Le jeune homme se couvre de ridicule malgré les conseils de son épouse, mais, alors qu’elle envisage de se jeter à l’eau, elle croise un vieillard qui tamise la rivière à la recherche d’une aiguille perdue. Si son mari n’est pas le meilleur, du moins n’est-il pas le pire, se console-t-elle. « Désormais, elle vit sa vie avec sérénité, sans se plaindre. » Diverses variantes encore présentes de nos jours dans le répertoire des conteurs mettent en scène un gendre sot et une bru habile. Pourquoi pas l’inverse, demande la traductrice ? On pourra, ou non, se satisfaire de sa conclusion : « Le lien de la parenté, l’attente de la société chinoise à l’égard de la femme mariée pourraient probablement nous donner une explication. »


  1. Selon l’article de Vincent Durand-Dastès signalé en note, « La Grande Muraille des contes : une collecte géante de littérature populaire en Chine à la fin du XXe siècle et sa publication » (2014), les pièces retenues ont fait l’objet de considérables réécritures.

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