Le roman des anciens savoirs

Principalement connu en France pour son essai Afrotopia (Philippe Rey, 2016) et le rapport qu’il a corédigé avec Bénédicte Savoy, Restituer le patrimoine africain (Philippe Rey/Seuil, 2018), Felwine Sarr creuse depuis 2009 un sillon plus littéraire en explorant, loin de tout égotisme, différents modes d’écriture de soi, entre forge spirituelle (Dahij, L’Arpenteur, 2009 ; Méditations africaines, Mémoire d’encrier, 2012) et diction des lieux (La saveur des derniers mètres, Philippe Rey, 2021). Avec Les lieux qu’habitent mes rêves, il livre cette fois une œuvre d’imagination relatant les chemins de vie au pays ou en Europe de deux jumeaux sénégalais. Cette œuvre, sans renoncer à une propension méditative, s’inscrit dans l’entreprise de décolonisation des représentations et des savoirs menée par le penseur.


Felwine Sarr, Les lieux qu’habitent mes rêves. Gallimard, coll. « L’Arpenteur », 176 p., 18 €


Des jumeaux sérères qui sont les héros du roman de Felwine Sarr, « une seule âme incarnée dans deux corps », l’un, Bouhel, porte un prénom original aux deux syllabes assemblées par sa mère ; l’autre s’appelle Fodé, prénom ouest-africain plus courant. Comme le personnage de Fadel dans Dahij, Bouhel étudie au début des années 1990 à Orléans, fréquente des musiciens, occupe un emploi manuel pour financer ses études. Mais, tandis que Fadel regagnait « l’île-mère » de Niodior, Bouhel ne peut économiser suffisamment pour un billet d’avion vers le Sénégal. Il choisit alors d’accompagner, lors d’un été sur les bords de la Baltique où elle rejoint sa famille, son amoureuse polonaise, Ulga. L’aîné des jumeaux, Fodé, est menuisier. Demeuré en pays sérère, il est versé en savoirs ésotériques et s’apprête à prendre la relève du grand maître des initiations, le vieux Ngof, qui va bientôt « prendre congé ».

Les lieux qu’habitent mes rêves, un roman de Felwine Sarr

Felwine Sarr (décembre 2021) © Jean-Luc Bertini

Au début du roman, Bouhel est revenu en « contrée neutre », un paysage helvétique de lacs et de montagnes où il s’était déjà replié une première fois à la suite d’une « soudaine avalanche » ayant surpris le cours de sa vie. Sa voix, prépondérante dans la conduite du récit, mènera le lecteur, guidé par une bande-son où voisinent Miss Perfumado de Cesária Evora (1992) et Judu Bek de Wasis Diop (2008), à travers différentes époques et moments clés de sa vie : à Orléans, en Pologne ou dans un monastère catholique auprès de frère Tim. De cette strate d’existence du jeune homme relève également la voix d’Ulga, relatant, au présent ou dans la distance de la remémoration, comment Bouhel et elle tombent amoureux et en viennent à ne plus se quitter, partageant préoccupations studieuses, amitiés et joies de la musique. Deux autres personnages relaieront ponctuellement la narration : Marème, l’épouse de Fodé, consultante pour une organisation internationale, et Vlad, le frère d’Ulga, atteint de troubles psychotiques, qui « voit le monde profond ». Les chapitres dont Fodé est le protagoniste, de même que ceux qui ont trait au parcours spirituel de Ngof au « pays sans fin », sont relatés à la troisième personne par une voix hors-récit découplée de tout personnage. Centrés sur les prémices puis la réalisation du Ndut, grande cérémonie d’initiation sérère associée à la circoncision des jeunes garçons, répondant à une autre conception, plus cyclique et diffuse, du temps, ils intègrent des phénomènes qu’on qualifierait ailleurs de surnaturels, attestant l’existence d’un autre monde, révélant les pouvoirs du menuisier sérère.

Les deux frères incarnent les paradigmes antithétiques de la circulation et de l’ancrage, pour l’un de l’exil européen (« Ce pays nous avait acceptés dans ses universités mais ne nous accueillait pas », relève Bouhel), pour l’autre de l’enracinement au royaume d’enfance, préservé dans son être par les grands initiés. Il serait vain toutefois d’opposer personnages et destinées : nul conflit ici entre terroir et air du large, acculturation et tradition. Fodé a poursuivi jusqu’au baccalauréat les mêmes études que son frère, il est à la fois de plain-pied dans son époque et en phase avec les enseignements et le monde des ancêtres qui l’accompagnent. « L’aventure ambiguë » de Bouhel ne l’égare pas dans l’empire de la matérialité, loin du foyer ardent de la spiritualité : certes, il est demeuré « sourd à l’appel des ancêtres et à ceux des cavaliers venus d’Orient », « disciple de [s]a propre compréhension des choses », mais ce faisant il poursuit une aspiration similaire à celle du narrateur des Méditations africaines, « à la vérité dans tout acte, toute pensée, tout sentiment », « habit[ant] [s]a condition incertaine par l’ascèse de l’écriture », prenant des leçons de vie là où elles sont prodiguées, puisant parmi les ressources spirituelles multiples de l’humanité, ainsi des enseignements du Bouddha dès les premières pages. Poursuivant la démarche transculturelle de Dahij, des Méditations africaines ou du recueil Ishindenshin (Mémoire d’encrier, 2017), le roman de Felwine Sarr revisite en les démantelant les modèles axiologiques binaires légués par l’histoire littéraire coloniale et postcoloniale de l’Afrique francophone. Au sein de la fiction subsiste aussi quelque chose de l’ascèse de l’écriture de soi : pluralité des intrigues et polyphonie s’accordent à une grande sobriété de moyens et à une taille sourcilleuse du buisson romanesque.

La société africaine constitue un « bain durcissant » qui « forme des types d’êtres particuliers », était-il noté dans Dahij. Chaque jumeau suit son propre chemin de quête, accomplissant à sa manière son destin, apprenant à lâcher prise quand il se doit (Let it go, chante en duo Wasis Diop), portant des responsabilités parallèles afin de préserver autrui d’un mal plus grand, ployant l’espace-temps chacun à sa façon à la rencontre du malheur, mais toujours par la force de l’esprit. Et quand l’un devra assumer sans emphase un dilemme tragique, l’autre secourra son frère grâce à une puissance occulte dont les effets, sans être spectaculaires, laisseront place à la continuité intranquille d’une vie simple. Chacun suit également les enseignements de son propre maître : Vieux Ngof pour Fodé, et pour Bouhel un professeur de sémiologie et de littérature comparée au nom de mystique, Samuel Angelus Hergibo. Capable de s’entretenir avec un mort et bientôt de quitter son corps comme on laisse un vêtement suspendu à une branche basse, Fodé est le dépositaire de savoirs magiques dont certains, forgés ad hoc durant la période coloniale, ont permis de déjouer l’oppression : « Parfois, un grand gaillard montant sur une balance qui devait décider s’il était apte pour servir de chair à canon dans une guerre lointaine voyait celle-ci afficher quarante kilos, alors qu’il en pesait deux fois plus. Il était ainsi réformé. »

« Comment », cependant, « transmettre avec des mots une sagesse atteinte hors du langage ? » Telle est l’une des premières questions posées dans le roman, tandis que Bouhel mesure plus tard que « le plus important dans la démarche spirituelle, c’est le questionnement ». Pour lui, l’écriture est une forge de soi se reformulant continûment dans la recherche d’une juste posture. Du côté de Fodé, il s’agit d’un récit d’initiation en milieu sérère niominka. Plus qu’avec le foisonnant réalisme magique du roman caribéen et latino-américain, le récit fraie ici, quelque part entre Hermann Hesse et Amadou Hampâté Bâ, avec le conte initiatique. Comme le signifiait en son temps le second, un tel conte, destiné à des publics différents, peut être entendu à trois niveaux : comme fiction merveilleuse, comme moyen d’apprentissage des règles de la vie en société, enfin comme viatique « lorsqu’on est engagé dans la voie difficile de la conquête et de l’accomplissement de soi ». À travers la lecture d’une fable double, le roman se fait alors chemin initiatique, retraçant l’expérience d’un monde flottant et le passage, au sein d’un cycle de mort et de renaissance, par un moment critique à surmonter au moyen d’une grande force d’âme.

Les lieux qu’habitent mes rêves, un roman de Felwine Sarr

Comment, encore, habiter des lieux par ses rêves, autrement qu’en… rêvant ? Dans son « essai de politique relationnelle » intitulé Habiter le monde (Mémoire d’encrier, 2017), Felwine Sarr écrit qu’« habiter un lieu, un espace, un corps, une géographie, […] c’est y trouver une place juste », et pour cela avoir rompu avec les pratiques d’espace inégalitaires, différenciées, compartimentées qui régissent le plus souvent les modes d’établissement et de déploiement de l’humanité. Les lieux qu’habitent mes rêves compose à ce titre une forme d’utopie vernaculaire alternative à ce que l’anthropologue Joseph Tonda appelle « Afrodystopie » dans son essai récent (Karthala, 2021), à savoir « la vie dans le rêve d’Autrui », chimère propagée et maintenue par les imaginaires impérialistes, persistant à hanter les sociétés africaines et afrodescendantes. Le passage franc à la fiction opéré à travers ce roman mettrait ainsi en œuvre une part du projet énoncé lors des Ateliers de la pensée tenus à Dakar en 2017 : « rouvrir les futurs » en pensant les destinées africaines à travers la mobilisation d’univers mythologiques, de références culturelles formant un « capital symbolique » à faire fructifier grâce à l’imagination.

Ce projet est en phase avec le diagnostic d’Olga Tokarczuk, qui dans son discours de réception du prix Nobel de littérature, en 2019, soulignait que nous manquons de manières nouvelles pour raconter le monde et suggèrait d’en faire dès lors revivre d’anciennes. À travers la geste occulte de Fodé, la fiction se fait contre-feu à l’épistémicide ayant relégué d’anciens savoirs au rang de croyances folkloriques, devient un recours pour désintoxiquer des imaginaires gavés de représentations stéréotypées, bornés de crispations identitaires. La quête plurielle de Bouhel se nourrissant pour sa part de « sagesses concordantes » issues de mondes divers, le couple gémellaire rassemble la figure de l’humain « à la fois pleinement soi-même et ouvert aux autres » dépeint par Hampâté Bâ.

Habiter les lieux par ses rêves, c’est ainsi les habiter en relation : le lieu-matrice que Felwine Sarr, dans Habiter le monde, qualifie de « premier monde » pour lui, « ce bout de terre entouré des eaux, la langue sérère et la culture niominka » s’agence avec d’autres lieux pour composer, de langue à langue, ce que le philosophe Souleymane Bachir Diagne, reprenant une formule de Merleau-Ponty, nomme « l’universel latéral ». Car la poésie, elle aussi, « tient dans sa main la totalité de l’univers ». Quand le roman égrène toponymes et généalogies du Sine, les poèmes du « Sédar de Djilor », Léopold Sédar Senghor, composent, « à la croisée de mondes qui s’enchevêtr[en]t », un fonds mémoriel de reconnaissance mis en partage. Parmi les passants considérables dont les mots croisent dans l’espace du texte, voici encore le Césaire de Cadastre, ou, dès les toutes premières pages, avec Ralentir travaux, le jeune Char accompagné de Breton et d’Éluard. La puissance fécondante des rêves, promue voici près d’un siècle par les surréalistes, s’accomplit à nouveau au sein de la transe mineure à laquelle la lecture donne asile.

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