Le droit à l’épreuve de l’Afghanistan

En s’appuyant sur des enquêtes de terrain menées entre 2010 et 2016, le socio-politiste Adam Baczko propose une analyse approfondie et très éclairante sur ces institutions peu connues que sont les tribunaux Taliban. À partir de ce domaine capital, il fait le tableau nuancé d’un pays resté captif des extrêmes. Vu à travers le prisme des lois, l’Afghanistan est un bourbier. Et, si détestables qu’ils soient, l’avènement et la logique des talibans prennent sens.  


Adam Baczko, La guerre par le droit. Les tribunaux Taliban en Afghanistan. CNRS Éditions, coll. « Logiques du désordre », 384 p., 29 €


On ne s’explique pas l’ascension et la persistance des talibans afghans malgré les guerres menées contre eux si l’on ne s’intéresse pas en priorité au droit, à l’ordre juridique qui les définit pour l’essentiel et les mobilise. Il faut aussi prendre en considération le système politique et judiciaire fabriqué par les Occidentaux au titre de la reconstruction d’un État « failli », et supposé ramener l’état de droit ; il ne faut pas ignorer non plus, à l’arrière-plan, les codes coutumiers qui régissent les campagnes. La guerre en Afghanistan a été faite par et pour le droit ; un droit pluriel marqué en retour par des guerres qui ont fini par discréditer l’idée même de loi. C’est ce que montre Adam Baczko dans ce travail magistral.

Le malheur du peuple afghan est d’avoir été pris en tenaille entre plusieurs forces et juridictions violemment hétérogènes : les commandants, ces chefs de guerre régentés en principe par le droit coutumier, n’ont eu de cesse de propager la discorde et d’accaparer les ressources. En intervenant au nom des Droits humains, les Occidentaux, pour leur part, ont accumulé les fautes dans l’occupation militaire et la fabrication de l’État. Ils se sont attaché un gouvernement et une administration hors-sol et archi-corrompus. En se réimplantant clandestinement dans les campagnes après leur défaite en 2001, les talibans enfin prétendent représenter la Loi de Dieu, rien que la Loi. C’est par l’exercice d’une justice expéditive, implacable mais plus équitable que celle des instances officielles, qu’ils sont parvenus à être reconnus dans les villages. Sont ainsi enchaînés dans un billard à quatre bandes des antagonistes que tout oppose radicalement, mais dont l’hostilité a fluctué au gré des rapports de force et des intérêts.

La guerre par le droit. Tribunaux Taliban en Afghanistan, d'Adam Baczko

Le pluralisme de l’offre juridique détaillée par ce livre, les interactions des belligérants, l’état d’indigence générale suite à des décennies de guerre, ont produit une incertitude extrême quant aux lois en particulier. En exposant la genèse, l’évolution historique, les structures et les politiques juridictionnelles de chaque camp, Adam Baczko met en évidence les opacités comme les zones grises et les ambiguïtés des antagonistes qui s’inscrivent continuellement en faux contre le manichéisme affiché. La déliquescence de chaque camp – cruauté et désintégration sociale de la guerre civile que se sont livrée les commandants, archaïsme et brutalité du jihad et des jugements des talibans, indignité de Guantanamo, de la torture, des exécutions ciblées et des drones – a beaucoup sali et compliqué cette guerre ; une guerre absurde de part en part d’être conduite au nom de la loi et d’aller de désordres en irrégularités. Une guerre asymétrique où la force des uns repose largement sur les faiblesses des autres. Une guerre idéologique, saturée de propagande et d’aveuglements réciproques, et embourbée par des états de fait catastrophiques.

Les talibans, on le sait, n’ont d’autre projet que l’instauration d’une charia littéraliste et rigoriste dont Adam Baczko explicite les sources (hanéfites et déobandies, elles sont enseignées dans des madrasas privées, à la frontière du Pakistan). On comprend moins les raisons pour lesquelles, malgré la violence d’une loi à la fois décharnée jusqu’à l’os et précaire (tributaire de la fortune des armes), la justice a pu les servir auprès des populations rurales. Il ne suffit pas d’adjoindre à la piété, la misère et l’exténuation d’un peuple qui, après avoir connu des décennies de guerre et subi la fitna des commandants (cette guerre de tous contre tous qui représente pour l’islam le mal absolu), a replongé dans un conflit armé. On ne peut pas non plus se contenter d’arguer du choc des civilisations — une formule qui est en l’occurrence fondée, compte tenu de l’investissement identitaire du mollah Omar d’un côté, des occupants occidentaux et de « l’extranéité transnationale » du pouvoir légal qu’ils ont mis en place, de l’autre. Encore fallait-il démêler les fils d’un imbroglio où transparaissent surtout l’impéritie et la corruption du pouvoir : attribuée par tous les islamistes à l’occidentalisation, cette dernière est devenue hyperbolique dans le contexte afghan. Et un tel pourrissement n’a pu que faire valoir par contraste la « pureté » et la fraternité des talibans. « On a les islamistes qu’on mérite », a dit le chercheur François Burgat : par-delà sa tournure moralisante, la formule a une profonde signification politique.

Lorsque le mollah Omar endosse littéralement la relique du manteau du prophète, il s’arroge une sacralité et une autorité incomparables. Et ce geste hautement symbolique a valeur d’image pour toutes les lois et pour ceux qui les représentent. C’est avec le charisme que leur confère la connaissance de l’islam que les oulémas (les docteurs de la Loi à la tête du mouvement) s’instituent et statuent. La charia fonde et légitime leur jihad, mieux, elle le constitue : quand les armes se taisent, l’action juridique prend le relais. Encore une fois, on se bat à coups de lois, ce qui, forcément, amène les antagonistes à les infléchir ou à les contourner. Pour les talibans, il s’était d’abord agi de rétablir ordre et sécurité dans un pays devenu anomique après avoir été livré par les commandants aux quatre vents de la criminalité, de la rapine, du viol, de la désolation – de quoi expliquer largement l’esprit nomocratique du mouvement, sa fixation moraliste et juridiste.

Une fois vaincus, les talibans ont voulu perpétuer leur autorité étatique en « faisant justice » dans les campagnes. Ils ressuscitent à cet effet une organisation hiérarchique et centralisée (comités judiciaires, commissions militaires, cour suprême) qui se veut exemplaire ; un ordre dont l’intégrité est garantie par la surveillance et la rotation des juges. Les talibans ne sont pas (toujours) des rustauds primitifs assoiffés de vengeance – et c’est tout le problème. Ces militants de Dieu ont appris à administrer sur le tas, et ils cherchent à « se gagner les cœurs et les esprits ». Backzo rapporte, à travers des témoignages, comment dans les villages ces clercs inflexibles mais efficaces, rapides, mobiles, se distinguent d’entrée de jeu par leur accessibilité. Se voulant justes, ils se montrent abordables : « ils sont parmi nous », tiennent un discours intelligible, et leur précarité les rapproche des paysans. Malgré la peur qu’elle soulève, cette justice parallèle est reconnue en ceci surtout qu’elle s’oppose trait pour trait à celle des procédures et des tribunaux officiels : l’auteur relève l’éloignement tant physique que culturel de ces organes, l’extranéité insensée des référentiels, la vénalité systématique des maîtres et des juges en particulier, l’arbitraire, la lenteur et le coût des procédures… Ce n’est pas leur popularité qui a amené les talibans au pouvoir mais l’incurie d’un régime jointe à sa facticité néocoloniale et les perversions du patrimonialisme (népotisme et clientélisme, corruption à chaque échelon, fraude généralisée, etc.).

La guerre par le droit. Tribunaux Taliban en Afghanistan, d'Adam Baczko

Afghanistan (2019) © D.R.

Par nécessité, les talibans ont été amenés à faire quelques compromis, à se bureaucratiser et même à s’accorder avec les réglementations internationales qui leur conviennent en leur donnant un vernis islamiste. L’écart avec la magistrature et l’administration de Kaboul est malgré tout resté abyssal. Mais il en va autrement dans les campagnes passées sous leur contrôle : les vieilles oppositions entre citadins et ruraux d’Ibn Khaldûn (on peut regretter que l’auteur n’y ait pas recours) ont gardé toutes leur pertinence. Adam Baczko rappelle qu’en réaction à la sécularisation forcée des Soviétiques et de leurs suppôts communistes, tous les groupes politiques étaient déjà favorables à l’instauration de la charia. Et il apparait à bien des égards que la radicalité des talibans marque juste des différences de degré avec le conservatisme des potentats. Les oulémas talibans ont fixé, idéologisé, disciplinarisé un ordre féodal dont les habitus et les hiérarchies avaient été ébranlés par la guerre civile. Fondamentalement, ils se sont efforcés de garantir ces deux piliers, ébranlés par les guerres, que constituent la propriété privée et la domination patriarcale. L’une et l’autre perpétuent les inégalités et le conservatisme de cette société.

Outre qu’il existe plusieurs régimes légaux de propriété, la propriété des terres est moins assurée par la titrisation, le cadastre ou quelque loi que ce soit, que par le capital social. Dans ce domaine qui concentre la plupart des litiges, toutes les tentatives de réformes ont échoué. Les talibans se sont efforcés de « stabiliser la propriété » mais ils ont dû souvent s’incliner devant la force des commandants – lesquels se sont approprié les terres et les mines. En revanche, il leur est autrement plus simple d’accroître la subordination des femmes au nom de la morale : depuis toujours, le domaine privé, ce territoire sanctuarisé, appartient à ces hommes à la virilité plus qu’assumée que les pouvoirs assujettissent – et à qui il faut donc un exutoire. Devenu un enjeu politique majeur, le cas des femmes afghanes exacerbe un problème que connaissent tous les pays musulmans. L’ironie veut que, pour carcéral qu’il se veuille à leur endroit, le régime taliban présente une amélioration par rapport à la coutume sur deux points au moins : les femmes reçoivent la demi-part d’héritage que leur accorde le Coran, et elles ne sont plus un objet d’échange dans les vendettas tribales.

La condition des femmes a pu servir de prétexte à l’intervention armée des Américains. Aussi les féministes afghanes se voient-elles contraintes de se battre sur tous les fronts à la fois. En règle générale, du côté des Occidentaux, l’incompétence l’a disputé à la désinvolture et à l’intérêt économique. Sur l’Orient compliqué, les Américains, maîtres de la coalition, ont apposé des idées simples, mises au service de gros contrats. On ne peut ignorer qu’au nom de leur fameux nation building ils ont parachuté et patronné Hamid Karzai, un président totalement inexpérimenté qui a gouverné par décrets, concédé charges et prébendes aux potentats, innocenté ces mêmes commandants et leurs nervis des crimes de guerre. Le chapitre sur l’élaboration de la Constitution (conduite pendant des années en anglais, sans juristes afghans) est édifiant : cette ingénierie juridique menée à grands frais s’est appuyée sur une « anthropologie imaginaire » qui établit l’altérité définitive des Afghans : des tribaux qui seraient réfractaires par essence à l’État et à la modernité. Pareillement, les Américains ont réinventé la justice coutumière, renforcé les conseils de notables (les shuras ou les jirgas), pour « gagner le soutien de la population » et pour contourner le gouvernement qu’ils ont préalablement installé.

Adam Backzo montre aussi à travers une enquête très poussée comment toute une soft technology et un lexique hybride ont été mis en place par une multitude d’agences et d’entreprises privées. La violence également a été privatisée à travers la création de milices, à travers des groupes qualifiés de « traditionnels » ou de « soutiens populaires » qui se sont fait connaître par leurs atrocités. Si l’on y ajoute les milliers d’exécutions ciblées conduites, elles aussi, en toute impunité, les incarcérations sans statut, les centres d’internements clandestins, et les violences télécommandées des drones, on comprend que, agissant au nom de la démocratie et du droit, les Américains ont fait rigoureusement l’inverse. Et on s’explique mieux leur départ calamiteux, qui a récemment choqué le monde.