Abécéblanc

Notre hors-série de l'été : le blancLorsqu’on dit « blanc », nous viennent à l’esprit des multitudes de choses, à en avoir le vertige ! Des images, des films, des noms, des œuvres, des objets ou des pratiques… Un abécédaire pour s’aventurer dans un labyrinthe blanc.

A comme Asie

En Asie, la valeur, les connotations, les symboles associés au blanc sont tout à fait différents de ceux qui prévalent en Occident (on lira les textes de Maurice Mourier et de Linda Lê dans ce hors-série). Il figure le malheur, la mort et le deuil. En Chine, Jīn, il est associé au métal, à l’Ouest et à l’automne. Le blanc s’inscrit ainsi dans une autre cosmogonie, structure un autre système de valeurs, d’autres imaginaires. Faire l’expérience de l’altérité.

Abécéblanc : un abécédaire pour une couleur

« Blanche-Neige » des frères Grimm illustré par Arthur Rackham (1909) © Gallica/BnF

B comme Blanche-Neige

« C’était au milieu de l’hiver, et les flocons de neige tombaient comme des plumes ; une reine était assise près de sa fenêtre au cadre d’ébène et cousait. Et comme elle cousait et regardait la neige, elle se piqua les doigts avec son épingle et trois gouttes de sang en tombèrent. Et voyant ce rouge si beau sur la neige blanche, elle se dit :  « Oh ! si j’avais un enfant blanc comme la neige, rouge comme le sang et noir comme l’ébène ! » Bientôt elle eut une petite fille qui était aussi blanche que la neige, avec des joues rouges comme du sang et des cheveux noirs comme l’ébène ; ce qui fit qu’on la nomma Blanche-Neige. Et lorsque l’enfant eut vu le jour, la reine mourut. » Ainsi débute le texte des frères Grimm publié en 1812. La genèse ou l’interprétation du conte semble infinie. Notons qu’elle ordonne un rapport métonymique fondamental pour une approche culturelle du blanc.

C comme Coetzee

Lorsqu’il a donné à son éditeur le manuscrit de The Childhood of Jesus (Une enfance de Jésus, Seuil), John Maxwell Coetzee souhaitait que ne figure rien – ni titre, ni nom d’auteur, ni mention d’éditeur – sur la couverture. Un simple aplat blanc, vierge, énigmatique. Aucun éditeur au monde n’a accepté de publier le livre sous cette forme.

D comme Drapeau

Le drapeau blanc – dont on ne parlerait que pour le plaisir d’écrire le mot « vexillologie », c’est-à-dire l’étude des drapeaux –  hante nos imaginaires. Figure contradictoire de la guerre. Il symbolise la reddition en même temps que la paix, l’acceptation de la défaite ou la fatigue de la violence. C’est le drapeau de la trêve, quel beau mot aussi ! C’est également, sans rapport aucun, le drapeau que l’on agite pour le dernier tour d’une course automobile.

E comme Expressions toutes faites

être blanc comme un linge ; tirer à blanc ; se faire des cheveux blancs ; montrer patte blanche ; faire chou blanc ; donner carte blanche ; être blanc comme un cachet d’aspirine ; une nuit blanche ; être blanc comme neige ; avoir un blanc dans la conversation ; blanchir de l’argent ; bonnet blanc et blanc bonnet ; voter blanc ; être chauffé à blanc ; la bave du crapaud n’atteint pas la blanche colombe ; manger son pain blanc ; faire un chèque en blanc ; signer un blanc-seing ; hisser le drapeau blanc ; les blouses blanches ; blanchir des légumes ; marquer d’une pierre blanche ; ne pas être blanc-bleu ; faire de la magie blanche ;  saigner à blanc ; se regarder dans le blanc des yeux ; passer un examen blanc ; tuer à l’arme blanche ; l’angoisse de la page blanche ; connu comme le loup blanc ; de but en blanc… Voici, comme elles viennent à l’esprit, quelques expressions toutes faites… C’est un peu cousu de fil blanc, mais inévitable ! Liste à continuer…

F comme Figures

… de notes.

Abécéblanc : un abécédaire pour une couleur

G comme Giono

Relire l’ahurissante description de l’errance inaugurale d’Angelo Pardi au début du Hussard sur le toit de Jean Giono, écrasé d’un soleil terrible et gras, des pages sublimes sur la blancheur de la lumière contradictoire. « Sur les talus brûlés jusqu’à l’os quelques chardons blancs cliquetaient au passage comme si la terre métallique frémissait à la ronde sous les sabots du cheval. […] Le tronc des chênes craquait. Dans le sous-bois sec et nu comme un parquet d’église, inondé de cette lumière blanche sans éclat mais qui aveuglait par sa pulvérulence, la marche du cheval faisait tourner lentement de longs rayons noirs. La route qui serpentait à coups de reins de plus en plus raides pour se hisser à travers de vieux rochers couverts de lichens blancs frappait parfois la tête du côté du soleil. Alors dans le ciel de craie s’ouvrait une sorte de gouffre d’une phosphorescence inouïe d’où soufflait une haleine de four et de fièvre, visqueuse, dont on voyait trembler le gluant et le gras. Les arbres énormes disparaissaient dans cet éblouissement ; de grands quartiers de forêt engloutis dans la lumière n’apparaissaient plus que comme de vagues feuillages de cendre, sans contours, vagues formes presque transparentes et que la chaleur recouvrait brusquement d’un lent remous de viscosités luisantes. »

Abécéblanc : un abécédaire pour une couleur

« Le ruban blanc » de Michael Haneke © Les Films du Paradoxe

H comme Haneke

Dans Le ruban blanc, les enfants portent au bras un tissu blanc, signe infamant imposé, à la veille de la Première Guerre mondiale, par un pasteur pour leur rappeler qu’ils ne sont plus purs ou dignes des principes chrétiens. La symbolique du blanc, la mise en scène, l’extraordinaire noir et blanc choisi, soutient un film d’une grande force sur la faute, la punition, la violence, la transgression.

I comme Ivresse

Des eaux-de-vie et autres marcs à la vodka, du gin au Shōshū, des vins blancs de tous acabits à la tequila… Mais plus qu’une liste d’alcools plus ou moins forts, on se souviendra du film d’Arnold Franck avec Leni Riefenstahl, L’ivresse blanche, sorti en 1931.

 J comme Javel

Pour blanchir le linge, c’est un truc efficace !

K comme Kieślowski

Le deuxième volet de la trilogie de Krzysztof Kieślowski, Trois couleurs : Blanc. C’est peut-être le premier film qui vient à l’esprit. Qui dans l’époque, dans nos rapports à l’Est, comme dans nos valeurs, résonne avec force aujourd’hui. Film construit sur une négation, sur un refus. Le blanc y absorbe les illusions, y figure un jeu, une perversité de la valeur. Couleur qui avale les autres, au centre, égale. Le réalisateur le disait simplement : « Chacun veut être plus égal. »

Abécéblanc : un abécédaire pour une couleur

L comme Lunettes

Il s’appelle Ferdinand Graux. Mais personne ne le connaît ou ne se souvient de lui sous ce nom – seulement par le surnom qu’on lui a donné : Mundala na Talatala : « le Blanc qui n’est homme qu’avec ses lunettes ». C’est le héros de l’un des meilleurs romans de Georges Simenon, Le blanc à lunettes, paru en 1938.

M comme Milou

Le plus célèbre des chiens blancs ! À noter pour les tintinophiles, plus ou moins amateurs, que son nom reprend le surnom d’une petite amie du dessinateur, Marie-Louise Van Cutsem et que son inspiration irait de Ric et Rac au fox-terrier d’Édouard VII. Ce n’est pas anodin qu’il soit blanc. On sait l’obsession d’Hergé pour la blancheur – Milou, la neige, les glaciers… On relira Tintin au Tibet en particulier. Nostalgie complexe de l’enfance, deuil de la pureté, rêves blancs infinis du dessinateur.

N comme Neige

Quand on pense au blanc, on l’associe spontanément à la neige. Mais dans nos sociétés tempérées, on demeure bien pauvre pour nommer sa variété. Quelques mots en inuktitut : aniu (neige pour faire de l’eau), aputi (neige sur le sol), illusaq (neige pour construire un iglou), maujak (neige dans laquelle on s’enfonce), nilak (glace d’eau douce), pukak (neige cristalline), qanik (neige qui tombe), qinu (glace fondue au bord de la mer), siku (glace), sitilluqaaq (neige récente)… Les joies linguistiques du réel !

O comme Ours

On ne peut que recommander la très belle revue – dont les livraisons paraissent par paires – L’Ours blanc publiée par Héros-Limite. On y lit, en parallèle, des textes poétiques d’une rare qualité. Par exemple : Charles Reznikoff, Jérémie Gindre, Dieter Roth, Vincent Broqua, Ezra Pound, Fabienne Raphoz, Russell Edson & Johana Blanc !

P comme Peinture

Non pas celle dont on badigeonne les murs de nos maisons, bien que cette prédominance ne soit pas insignifiante. Des images, immédiatement, viennent à l’esprit – les tableaux de Ryman ou de Malevitch bien sûr, mais aussi des toiles de Nicolas de Staël, Glaçons sur la Seine à Bougival de Claude Monet, des œuvres de Lucio Fontana, le portrait Symphonie en blanc de Whistler… Chacun aura son musée intérieur…

Q comme Quignard

Dans Le nom sur le bout de la langue, Pascal Quignard écrit : « Nous avons un blanc à notre source. Nous éprouvons l’impossible pensée de l’originaire. En éprouvant l’impossible pensée de l’originaire, nous éprouvons l’impossible pensée de nous-mêmes. »

R comme Race

On ne fera pas l’historique de ce concept, de son invalidation, des conséquences de son élaboration. On dira seulement que la hiérarchie idéologique entre le blanc et les autres n’est plus d’actualité, qu’elle ne se conçoit plus, ni ne repose sur rien de scientifique. On choisit de ne rappeler que ce que James Baldwin écrivait dans Chroniques d’un enfant du pays en 1955 : « Le monde n’est plus blanc, il ne le sera plus. »

S comme Suspense

On ne compte plus les romans policiers qui comportent dans leurs titres les mots « noir » ou « rouge ». Il y en a nettement moins avec « blanc ». On pense immédiatement à l’un des canons du genre – le célèbre La dame en blanc de Wilkie Collins, auteur canonique, proche de Dickens, on considère ce livre comme l’un des premiers romans policiers. Ou à La mariée était en blanc de Mary Higgins Clark. Pour en trouver d’autres, il faut se creuser la tête…

T comme Tissus

De la robe de mariée à l’uniforme des officiers de marine, en passant par les aubes des ecclésiastiques ou les tenues de judokas, des draps et du linge de maison aux voiles des bateaux… Pour des raisons symboliques ou d’usages, les tissus et les vêtements blancs occupent une grande place dans toutes les cultures. (Voir le texte de Sophie Ehrsam, à paraître le 11 août).

U comme Union

Le mariage blanc désigne celui que l’on ne consomme pas, car le blanc relève de la pureté et de la virginité. On glose beaucoup – moult articles, débats sans fin – sur l’augmentation de ce que, par une extension impropre, on entend comme faux mariage, de complaisance. Il faut surtout remarquer que ce sont les mariages mixtes qui se multiplient, heureusement. Une pensée émue pour Madeleine Rondeaux et son mariage blanc avec André Gide !

V comme Viandes

Les viandes se distribuent en trois couleurs : rouges, noires et blanches. L’appartenance à l’une ou l’autre dépend de la concentration de myoglobine dans les fibres musculaires et de leur teneur en fer. Sont compris dans les viandes blanches : le porc, le veau, le lapin et les volailles d’élevage. Jean-Paul Dubois écrit, équanime : « Je n’aime pas la viande. Ni blanche, ni rouge. Il y a trop de souffrance à l’intérieur. » On peut tout à fait ne pas être d’accord !

Abécéblanc : un abécédaire pour une couleur

Alfred Edward Housman (1910) © D.R.

W comme White

La première strophe de A Shropshire Lad, XXXVI d’Alfred Edward Housman :

White in the moon the long roads lies,

The moon stands blank above;

White in the moon the long road lies

That leads me from my love.

X comme Xiaobai

Ou « Petite blanche » : un thé blanc cultivé en feuilles depuis le XIXe siècle. Si la mode de ce thé affecte nettement plus l’Occident que les pays d’Asie, sans doute en raison de son coût (sorte de sac Vuitton à l’envers ?) et de sa délicatesse supposée, il a un aspect duveteux assez surprenant et ne détruit pas les enzymes qui provoquent l’oxydation des feuilles et doit être chauffé plus modérément.

Y comme Yquem

Ou le délice d’un vin blanc pourri. Entendons-nous bien… Ce vin liquoreux du bordelais gagne une saveur particulière de « pourriture noble » car il est contaminé par un champignon phytopathogène, le botrytis cinerea, qui lui donne tout son arôme. (Voir quelques vins blancs dans la littérature dans l’article de Jean Lacoste, à paraître).

Z comme Zoologie

Pourquoi certains animaux sont-ils blancs ? Des tigres, des lions, des ours, des serpents, des merles, des rennes, des crocodiles… Dissemblables, ils occupent une place singulière dans notre imaginaire. Plus beaux, plus fragiles, plus positifs… On attribue bien des choses aux mutations qui constituent le leucistisme – du grec leukós, qui veut dire blanc. À ne pas confondre avec l’albinisme, il relève d’une mutation génétique, d’une interférence, il rend les animaux plus résistants au soleil tout en les exposant généralement davantage, il nous rappelle une fascination esthétique et morale pour la différence et la singularité. On pourrait s’en souvenir plus souvent !