L’exil en mer au temps de Vichy

En 2018, EaN avait rendu compte d’Escape from Vichy d’Eric Jennings au moment de sa parution aux États-Unis. Fort heureusement, cette histoire de l’exil du monde culturel et politique européen en 1940, abordée par la « voie martiniquaise », paraît cette fois dans une nouvelle version en français, sous le titre Les bateaux de l’espoir. L’éminent spécialiste des colonies françaises dans la Deuxième guerre mondiale raconte une histoire captivante de filières légales et improbables, de cabotage dans les eaux agitées de la géopolitique mondiale, de navires à l’air libre et de parenthèses d’enfermement, où angoisses et espoirs, témoignages et créations sur le vif, préservation de soi et ouverture aux autres, se mêlent étroitement.


Eric Jennings, Les bateaux de l’espoir. Vichy, les réfugiés et la filière martiniquaise. CNRS Éditions, 327 p., 25 €


En étudiant cette filière de sauvetage, Eric Jennings appréhende à sa façon les mondes intellectuels, scientifiques et artistiques que les persécutions politiques ou raciales des régimes fascistes européens avaient conduits vers la France républicaine. L’occupation d’une partie de l’Hexagone par les troupes allemandes et l’engagement du régime de Vichy dans une politique de persécution poussent ces milieux, transgénérationnels et transnationaux, étrangers et Français désormais mêlés, à la recherche de toutes les voies, terrestres ou maritimes, légales ou clandestines, permettant d’échapper à la nasse.

Cette séquence historique, avec ses microcosmes originaux et ses trajectoires biographiques singulières, est désormais bien connue : la célébrité acquise par ces expatriés, avant ou après l’épreuve de la fuite, a retenu l’attention des spécialistes des arts plastiques, de la littérature ou des idées, ainsi que celle des historiens. Mais auparavant ces voies d’exode avaient été mises en visibilité par nombre de témoignages produits immédiatement, ou après coup, par les exilés et par certains organisateurs des réseaux de secours [1]. Pour nombre de ces réfugiés, décrire, analyser, photographier, dessiner ou fictionnaliser les lieux et les événements traversés faisait partie de leurs activités professionnelles ou créatives, qu’ils continuèrent, comme une nécessité vitale, à même le pont ou les cabines des navires quittant l’Europe, ou encore dans les camps de transit en Martinique, comme le rappelle Eric Jennings.

Les bateaux de l'espoir, d'Eric Jennings : l'exil en mer au temps de Vichy

Certaines de ces compositions artistiques ou narratives furent publiées dès l’arrivée en Amérique : si la bibliographie d’Eric Jennings cite des rééditions récentes, n’oublions pas, par exemple, que le récit d’André Breton évoquant sa traversée entre Marseille et la Martinique paraît une première fois à New York en 1942, dans un livre collectif intitulé Pour la victoire ; que les « 12 lettres de minuit » de Walter Mehring sont éditées à New York en 1944 en bilingue (allemand et anglais) avec des dessins de Georg Grosz, sous le titre No Road Back – Kein Weg zurück ; ou encore que Transit, commencé à bord et continué au Mexique par Anna Seghers, paraît en anglais et en espagnol la même année. D’autres infusèrent le travail de ces exilés une fois la paix revenue.

Cette abondance fait que ces témoignages ont acquis le double statut d’œuvres fascinantes et de documentation historique. On les retrouve au cœur du livre, dans cette tension qui se révèle parfois délicate à manœuvrer. En les combinant avec les archives de la pratique administrative et policière vichyste, en les complétant par de judicieuses trouvailles récoltées à travers l’Europe et les États-Unis dans les fonds des associations de secours et les papiers privés (notamment ceux du scénariste Raymond Assayas/Jacques Rémy, publiés depuis avec les photographies prises à bord du Capitaine Paul Lemerle par Germaine Krull), et en y ajoutant l’éclairage, subjectif mais précieux, diffusé par la mémoire des exilés, Eric Jennings apporte une contribution originale à la compréhension des contraintes et des paradoxes de cette période. L’historien décrit au plus près, étape après étape, comment se constitue, fonctionne puis se ferme l’une des voies cruciales de sauvetage des proscrits européens : « la filière martiniquaise » qui, de l’été 1940 à l’été 1941, permit à quelque 5 000 personnes d’embarquer à Marseille pour rejoindre les Antilles françaises – points de force que possédait la France impériale – afin de se rapprocher des rivages des États-Unis et de l’Amérique latine, ultimes points de mire des exilés qui, avec plus ou moins de garanties, espéraient y trouver un refuge fiable.

Dans un monde déréglé par la guerre, par le rapide changement des positions géostratégiques et par l’arbitraire des politiques, l’existence même de cette route de liberté tient à la conjonction momentanée de différentes dynamiques, qui relève presque d’un nœud de paradoxes. Ici la voie de salut tient à une grappe de bateaux de commerce, dont la fonction première était de convoyer passagers et marchandises sur la ligne qui reliait très légalement la métropole à la Martinique, en passant par des points de force de la France impériale en Afrique du Nord (Oran ou Casablanca). Premier paradoxe, donc : cette filière utilisée pour fuir loin de la France satellisée par l’Allemagne nazie emprunte des voies de passage et des espaces coloniaux qui demeurent sous la férule du régime de Vichy. Deuxième paradoxe : les réfugiés peuvent circuler sur des bâtiments autorisés à traverser la Méditerranée et l’Atlantique par les autorités allemandes, sans crainte de devenir les cibles de la Kriegsmarine – et c’est précisément parce que les navires assurent la liaison entre deux espaces contrôlés par Vichy, autant dire parce que la Martinique n’est pas alors dans le camp de la France libre.

N’est-ce pas encore un paradoxe que l’État français laisse ainsi s’éloigner légalement de l’Hexagone, visas de sortie dûment tamponnés en poche, une partie des personnes qu’il persécute pourtant sur son territoire pour des motifs antisémites ou politiques ? C’est que ce régime d’exception, dans la diversité de ses composantes, combine plusieurs méthodes de contraintes et d’exclusion. En plus de ce qui s’apparente à une forme d’expulsion, l’un des procédés appliqués ici se rattache à une tradition coloniale plusieurs fois pratiquée depuis le XVIIIe siècle et reprise par certains secteurs de l’État vichyste, qui consistait à se débarrasser des « indésirables » français ou étrangers en les expédiant au loin, en direction d’un point ou un autre de la carte impériale. Cette fois encore, en 1940-1941, les individus ainsi mis à l’écart parviennent à détourner les dispositifs, à y trouver des voies de dérivation et d’esquive ; mais uniquement à force de ténacité, et grâce à l’aide de réseaux informels ou associatifs (comme les comités d’entraide juive, l’Emergency Rescue Committee, le CICR et beaucoup d’autres), qui se révèlent primordiaux lorsqu’il s’agit de surmonter chicanes administratives, obstacles policiers, filtrages de tous ordres, ou de rassembler les sommes nécessaires au paiement de tous les visas requis et des billets de transport.

Dépendant étroitement de l’évolution des politiques d’exclusion de Vichy et des changements de la position stratégique de l’Atlantique dans une guerre de plus en plus mondialisée, cette filière de sauvetage par le « couloir martiniquais » s’interrompt vers l’été 1941. Alors même que d’autres pistes deviennent de plus en plus aléatoires (notamment celles qui passent par l’Espagne), sa clôture contribue à ce que les pièges liberticides et meurtriers se resserrent encore davantage sur tous ceux qui cherchent dans le sud de la France un moyen de s’échapper.

Les bateaux de l'espoir, d'Eric Jennings : l'exil en mer au temps de Vichy

Couverture du livre « Marseille » de Germaine Krull (1935), avec préface d’André Suares © D.R.

Pour ceux qui purent emprunter « le couloir martiniquais », les navires furent des lieux de transit et de vie à la fois confinée et à l’air libre, que Jennings décrit à distance rapprochée. Le microcosme constitué par les passagers apparaît assez composite. Dans leurs témoignages et correspondances, ceux-ci montrent qu’ils y sont très sensibles, soulignant la diversité des langues, des nationalités, des professions, des genres et des âges ; à moins qu’ils ne scrutent les tendances politiques, dont les plus attentifs observateurs semblent être Walter Mehring (parti à bord du Wyoming en février 1941) et Victor Serge (qui navigua sur le Capitaine Paul Lemerle en même temps qu’André Breton et Claude Lévi-Strauss). Si la majorité des voyageurs appartiennent à une certaine élite (intellectuelle, scientifique et artistique) originaire de toute l’Europe, les navires emmènent également des bannis plus modestes et anonymes, notamment des républicains espagnols, ainsi qu’un certain nombre de fonctionnaires français toujours fidèles à Vichy qui rejoignent les colonies des Antilles, la Guyane voire l’Indochine.

Très pesantes apparaissent les conditions de vie à bord, du fait de la promiscuité, de la longue durée du périple, mais aussi parce que ces bateaux se révèlent des moyens de transport inadaptés : tous sont vétustes et la plupart sont des cargos de marchandises aménagés par des entreprises maritimes répondant en hâte à cet exceptionnel afflux de passagers pressés et de clientèle solvable. On observe avec intérêt les façons de vivre à bord, seul ou en famille, les efforts pour reconstituer, en miniature, les sociabilités professionnelles et politiques, les énergies déployées pour continuer d’écrire, de créer, de tenir séminaire, en profitant du moindre recoin. Tout en trompant l’attente, les exilés sont conscients qu’avoir réussi à embarquer ne signifie nullement la fin des épreuves. Rumeurs incessantes, peurs et découragements concernent pêle-mêle les risques de torpillage du navire, l’infiltration d’espions à la solde de Vichy ou de l’Allemagne, la sévérité du traitement en débarquant en Martinique. Nul doute que ces « bateaux de l’espoir » sont aussi, et jusqu’au bout, des navires de l’angoisse.

Il est vrai que l’arrivée à Fort-de-France réserve à nombre de passagers son lot d’épreuves cruelles. Pour tous, il est acquis que le transit par la Martinique doit être de courte durée : d’un côté, les expatriés sont pressés de rejoindre un asile sûr dans un pays américain ; de l’autre, les autorités locales, tout occupées à réorganiser la colonie selon les principes de l’ordre vichyste, ne tiennent pas à voir s’éterniser ces exilés, où sont mêlés Français et étrangers, réfugiés juifs et dissidents politiques. Durant cette phase de transit, il faut de nouveau affronter les courses, les files d’attente et les chicanes aux comptoirs des compagnies maritimes et dans les bureaux des vice-consuls américains, notamment parce que les États-Unis continuent de filtrer drastiquement les candidats à l’immigration. Tous ne vivent pas cette longue escale de la même manière, car les autorités locales appliquent des traitements différents aux expatriés français qui peuvent se déplacer librement et aux réfugiés étrangers qui sont placés en surveillance dans les camps de Balata et du Lazaret.

Eric Jennings montre comment, dans pareilles conditions, proscrits européens et divers groupes de la société martiniquaise entrent en contact. Il reconstitue les interactions sociales et propose une judicieuse analyse des récits, photos et dessins réalisés en camps (certains sont reproduits dans le livre). Il parvient ainsi à distinguer, parmi les réfugiés, une gamme de représentations et de comportements oscillant entre indifférence, défiance ou clichés coloniaux paternalistes et racistes, tout en soulignant aussi des partages de solidarités avec les Antillais par-delà la barrière coloniale et des entraides politiques avec ceux qui sont partisans de la France libre. Le chapitre consacré aux échanges entre André Breton et Aimé Césaire – et plus globalement entre intellectuels ou artistes martiniquais et européens – conduit l’auteur à considérer que cette filière martiniquaise de l’exil européen en pleine guerre mondiale participe grandement à la rencontre du surréalisme et de la négritude.

Alors que le titre de l’édition américaine du livre (Escape from Vichy) focalisait l’attention sur les ambivalences du régime de Vichy à l’égard des réfugiés, l’édition française, qui évoque de façon plus générique et suggestive les Bateaux de l’espoir, nous le rappelle : si cette scène historique d’exil en temps de guerre, avec ses routes terrestres et maritimes qui se déplacent sans cesse, est redevenue depuis quelques années l’objet d’un fort investissement intellectuel, scientifiques et artistique, c’est en partie pour ses effets d’échos avec notre contemporanéité, marquée par les thèmes de l’effondrement, du dérèglement des politiques, des frontières renforcées et de l’exil, qui conduit souvent à errer sans fin à travers la Méditerranée, les déserts africains et américains, tandis que sur ces voies incertaines s’entrecroisent, aujourd’hui comme hier, peurs et espoirs, rejets et sauvetages, échecs et rêves d’avenir.


  1. Concernant l’Emergency Rescue Committee, lire : Varian Fry, Surrender on Demand, 1945 (La liste noire, Plon, 1999) ; Daniel Bénédite, La filière marseillaise. Un chemin vers la liberté sous l’Occupation (Clancier Guénaud, 1984) ; Mary Jayne Gold, Marseille année 40 (Phébus, 2001).