La langue épouvantail

Dans un essai aux arguments clairs et solides, Nabil Wakim, journaliste au Monde et Français d’origine libanaise, s’interroge sur le tabou qui frappe la langue arabe en France, et détaille les raisons sociales et culturelles qui poussent les uns et les autres à vouloir faire de cette langue un symbole : celui de la perte d’identité pour l’extrême droite, celui de leur histoire pour les immigrés arabisants, celui du communautarisme pour l’institution républicaine, et celui de la non-francité pour la société française en général…


Nabil Wakim, L’arabe pour tous. Seuil, 200 p., 17 €


L’arabe pour tous pose toute une série de questions subtiles sur la façon dont on perçoit en France – et dont l’auteur lui-même perçoit – la langue arabe. Quelle que soit son origine, tout immigré de la deuxième génération ayant grandi en métropole au cours de ces dernières décennies trouvera dans cet essai des échos de situations qu’il a vécues et de sentiments qu’il a éprouvés, le plus marquant étant malheureusement la honte. Une honte qui se décline en différentes intensités, selon le regard que la société française porte sur l’origine géographique desdits immigrés. Pourquoi ? Parce que, comme l’écrit Nabil Wakim, la vision monolingue qui prévaut dans la société française « vient d’une conception de la France comme un pays où ce qui fait qu’on est français, c’est d’abord et surtout… qu’on parle français. C’est l’histoire de la IIIe République et de l’unification politique et sociale du pays, au détriment d’abord du latin puis des langues régionales. La France s’est construite par la langue française, par un nationalisme de la langue, qui a permis la naissance de la nation telle que nous la connaissons ».

En revanche, à l’aune où se mesure la non-francité, certains sont mieux lotis que d’autres. Pour s’en convaincre, il suffit de considérer le titre de l’ouvrage, L’arabe pour tous, et de procéder à ce qu’en linguistique on appelle une substitution pour discerner ce déséquilibre : L’anglais pour tous, Le grec pour tous ou Le finnois pour tous véhiculent des symboliques sociales sous-jacentes très différentes les unes des autres. Et dans cette loterie du non-dit, l’arabe est la langue qui s’en sort le moins bien. Nabil Wakim rapporte le témoignage amer d’une enseignante d’arabe en lycée : « Le même sort n’est pas réservé à toutes les langues : un anglophone, c’est un fils d’expat, un arabophone… c’est juste un Arabe ! »

L’un des aspects les plus marquants de l’essai, qui, dans un style journalistique, alterne les expériences personnelles de l’auteur et celles des nombreuses personnalités avec qui il s’est entretenu, c’est l’autocensure inconsciente ou non qui a coupé de leur langue maternelle tous ces Français d’origine arabe. On en revient à la honte. Celle d’entendre les parents vous parler en arabe devant les copains à la sortie de l’école primaire, honte d’autant plus angoissante qu’on n’a pas encore les outils intellectuels pour remettre en cause le jugement que la société vous renvoie sur la façon dont elle vous considère, que ce soit au quotidien – avec des expressions comme « un travail d’Arabe », « parler comme une vache espagnole » – ou de façon plus institutionnelle, par exemple quand le député Jacques-Alain Bénisti (LR) estimait en 2004 que « le bilinguisme était l’une des causes de la délinquance, puisqu’il empêchait l’intégration ». Plus tard, à la fac ou dans la vie professionnelle, les Arabes et les musulmans (rappelons au passage que ces deux mots ne sont pas synonymes) doivent subir les amalgames faciles des « islamo-stressés », et se sentent souvent tenus d’expliquer, quand bien même ils seraient athées, que les terroristes qui commettent des actes barbares le font au nom d’un islam qui n’existe que dans leur tête.

Nabil Wakim, L’arabe pour tous

Nabil Wakim © Audrey Cerdan

On peut concevoir que tout cela laisse quelques séquelles. Dans les premiers chapitres de son livre, Nabil Wakim tente de comprendre comment il a « perdu sa langue » et comment, malgré tous les efforts qu’il a faits par la suite pour essayer de la réapprendre, il ne la parle pas. Il y voit une forme de blocage inconscient, quelque chose qui fait que tout ce qu’il apprend est aussitôt oublié, alors que dans d’autres domaines ses capacités d’apprentissage sont importantes et avérées. Néanmoins, son enquête lui permet de se rendre compte que, loin d’être seul dans ce cas, ce qu’il vit est plutôt la norme chez les immigrés de la deuxième génération originaires de pays où l’on parle l’arabe – Myriam El Khomri, par exemple, qui est née au Maroc et est arrivée en France à l’âge de neuf ans, raconte que lorsque sa fille a commencé à apprendre l’arabe, elle-même est allée « vérifier les nombres à partir de 20 pour ne pas être prise en défaut ». L’enfant d’immigré arabisant cherche tellement à s’intégrer qu’il en oublie sa langue maternelle. Là encore, toutes les langues ne sont pas logées à la même enseigne, comme l’explique la psycholinguiste Saveria Colonna : « On n’a jamais vu un bilingue franco-anglais qui perd l’anglais ! Mais si une langue n’est pas socialement valorisée, elle se perd ». Partant de ce constat, Nabil Wakim généralise son propos en posant une question très simple : comment enseigne-t-on l’arabe en France ?

La réponse courte, c’est : très mal ! Comme on l’apprend dès la quatrième de couverture, l’arabe « n’est enseigné que dans 3 % des collèges et des lycées à environ 14 000 élèves. Soit deux fois moins qu’il y a trente ans ! » À côté de cela, on a les ELCO (enseignements de langue et de culture d’origine), mis en place en 1977 « pour que les enfants des travailleurs immigrés gardent un lien avec la langue de leurs parents pour pouvoir ensuite retourner dans “leur” pays », des classes où « le niveau d’enseignement est hétéroclite et souvent d’assez mauvaise qualité ». Quand Najat Vallaud-Belkacem a essayé de réformer les ELCO, dont les cours sont aujourd’hui suivis par environ 60 000 inscrits (elle y a d’ailleurs étudié l’arabe pendant quelques années quand elle était écolière, un enseignement dont elle n’a « pas gardé grand-chose »), la ministre a été victime d’une attaque en règle de la droite et de l’extrême droite, qui l’ont accusée de vouloir renforcer le communautarisme et l’enseignement religieux. Or, c’est précisément le contraire ! Car, étant donné la pénurie d’enseignement de l’arabe au sein de l’Éducation nationale, ceux qui souhaitent l’apprendre « se tournent vers les mosquées », où l’arabe qu’on va leur enseigner est celui du Coran, c’est-à-dire une langue que personne ne parle. Et aujourd’hui, on compte 80 000 élèves dans ces cours.

Il est vrai qu’une des difficultés pratiques que rencontre l’enseignement de l’arabe, c’est que cette langue n’est pas unifiée, elle se subdivise en de multiples dialectes suffisamment différents les uns des autres pour que la compréhension entre deux locuteurs d’origines géographiques distinctes ne soit pas assurée : « Un Irakien et un Marocain qui se rencontrent vont adapter chacun leur arabe, dans un phénomène qu’on appelle “l’arabe moyen”, une sorte de terrain d’entente improvisé, où chacun y met un peu du sien ». Dès lors, quand il s’agit d’enseigner l’arabe, on se tourne vers l’arabe littéraire, qui, là encore, est une langue que personne ne parle. C’est également la solution qu’ont adoptée les chaînes arabophones à diffusion internationale, dont les présentateurs ont développé une langue médiane, une sorte d’arabe littéraire modernisé. D’ailleurs, du point de vue culturel, Nabil Wakim cite l’exemple assez cocasse du dessin animé Olive et Tom, un manga qui met en scène des footballeurs et où l’on voit « des supporters crier en arabe littéraire dans les tribunes […] Un truc du genre : Cessez cette servitude volontaire aux consignes de l’arbitre ! ».

Il y a des solutions qui permettraient d’améliorer l’enseignement de l’arabe en France. On pourrait commencer par augmenter le nombre de professeurs (178 enseignants à la rentrée 2019, et 6 places au CAPES d’arabe, contre 250 pour l’allemand). Ces solutions ne régleraient pas tout, certes, mais le principal obstacle à leur mise en œuvre est l’absence de volonté politique, parce que le coût électoral de ce « sujet tabou » est bien trop difficile à assumer. Après avoir affirmé dans une interview que l’arabe « est une langue très importante, comme d’autres grandes langues de civilisation, je pense au chinois et au russe, oui, bien sûr, il faut développer ces langues », Jean-Michel Blanquer, l’actuel ministre de l’Éducation nationale, a été obligé de se justifier dès le lendemain : « Je n’ai pas dit que l’arabe devait être obligatoire à l’école primaire […] mais nous avons intérêt à différencier la langue arabe d’un certain fondamentalisme religieux ». À la lecture des quelques chapitres que Nabil Wakim consacre à l’enseignement de l’arabe en France, on ne peut que conclure avec lui que « le vrai débat se trouve entre ceux qui pensent que l’arabe est une langue vivante et ceux qui le voient comme une langue figée, qu’ils soient imams, proviseurs ou députés ».

En fin de compte, il ressort de l’analyse de Nabil Wakim que le problème de la langue arabe en France est complexe, et qu’il ne va pas se régler tout seul. La perception qu’en ont les différents acteurs – les parents immigrés, leurs enfants, leurs petits-enfants, les enseignants, les politiques, les religieux… – est diverse, nuancée, parfois contradictoire, et lestée d’un poids social pas toujours facile à assumer. Pour autant, ce livre a le grand mérite de ne pas escamoter cette complexité, et de tenter de l’aborder selon une attitude raisonnée, et raisonnable. L’état des lieux n’est pas très réjouissant, mais il faut que des voix telles que celle de Nabil Wakim se fassent entendre si l’on veut que l’arabe cesse d’être pris pour le porte-étendard d’une idée, d’un concept ou d’une religion et redevienne une langue comme une autre.