La vie vitrifiée

Grâce à une résine spéciale, Robert construit pour les entreprises des « vitrines » incluant leurs données et se modifiant en temps réel. Le premier roman de Gilles Ribero, Clairières, est un étrange petit livre, porté par une croyance très forte dans l’écriture. Il fait ressentir la contamination des corps et des espaces par une certaine conception du travail, l’aliénation par la transparence, la désorientation par la fluctuation. Même si le sens aussi se transforme et échappe souvent, le livre refermé, le lecteur s’aperçoit qu’on l’a baigné dans une dystopie insidieuse de l’entreprise. Que la déstabilisation peut constituer une expérience textuelle rare. Et qu’il en garde une imprégnation forte.


Gilles Ribero, Clairières. Allia, 112 p., 10 €


Il faut se laisser couler dans l’écriture de Clairières, dans sa langue à la fois précise et mystérieuse, claire et mouvante, en accord aussi bien avec l’esprit du protagoniste qu’avec la matière qu’il a inventée, « pas tout à fait » vivante, mais presque. Il faut accepter de ne jamais savoir si ce qui est décrit est la réalité, si c’est une hallucination de Robert, ou une métaphore exprimant une sensation. Des silhouettes vues ou touchées par le héros traversent l’espace et le récit sans qu’on soit sûr qu’elles aient plus de substance que des fantômes. Les dialogues, volontairement plats et pauvres – au contraire de la narration –, traduisent des relations humaines limitées, décevantes.

Robert et quelques autres figures – sa femme, son associé, un courtier, un commissaire – évoluent lentement, englués dans l’entropie. Par contraste, la présence des lieux fait de ceux-ci les véritables personnages. Locaux d’entreprise transformés par la résine de Robert, ils sont à la fois inexorablement actuels, transparents et mouvants, avec « le changement comme seule constante ». En effet, l’architecte a « convaincu les financiers du potentiel illimité de leur flux de données comme générateur d’une plastique inépuisable ». Cependant, la résine inscrivant en elle les informations liées à l’entreprise au fur et à mesure de ses changements, les productions de Robert « vitrifiaient l’ADN des organismes commanditaires, et allaient même jusqu’à en remodeler la structure interne par l’impact qu’elle pouvaient avoir sur leur propre perception ». Étant à la fois les murs de l’entreprise et sa représentation, les vitrines la déforment autant qu’elles la montrent.

Gilles Ribero, Clairières

Le temps devient un espace qui, perpétuellement modifié, s’inscrit dans un présent éternel. En parallèle, par la transparence, extérieur et intérieur se confondent, les limites s’abolissent. Celles entre l’entreprise et ses employés, les corps et la substance inanimée, l’esprit de Robert et la réalité. Tandis que le personnage cherche par ses créations la clarté, ses rêves sont pleins de matière sombre. Le récit se déploie dans l’incertitude et l’opacité, dans le lent et collant parcours d’un environnement à la fois fugace et pesant.

Malgré sa réussite, Robert se débat dans la mélancolie et la nostalgie, traque la vie enfuie dans un immeuble abandonné. Son mariage bat de l’aile. Son fils va mal. Des meurtres sauvages arrivent dans un des lieux qu’il a modifiés. L’enquête piétine, il est forcé de s’y intéresser. Il découvre alors que la transparence des locaux professionnels conduit à un trop grand calme, dégradé jusqu’à l’atonie. Dans le « théâtre » qu’est devenue l’entreprise, tout ce qui n’est pas le travail pur, « ces propos anodins, cette politesse rudimentaire », « ayant trait à la vie privée ou trahissant un semblant de sociabilité », tout cela disparaît, conduisant à l’absurde, à une forme de folie qui peut se réaliser dans la violence. À travers son fils, Robert s’apercevra que l’école produit la même aliénation.

Si l’on se sent perdu à la lecture de Clairières, si les interprétations qu’on essaie de construire se délitent en général, c’est que l’écriture adhère rigoureusement à son sujet : l’angoisse, l’aveuglement nés d’une trop grande transparence lissant toute aspérité. L’open space enferme. La tautologie étouffe. L’absence d’angles morts, de lignes de fuite, ne laisse d’autre échappée que la violence ou l’effacement. Et l’opacité demeure ; la saleté ; les déchets ; la dégradation du corps. Ou bien tout cela se passe dans la tête de Robert ? Ce dernier se réfugie d’ailleurs dans des lieux étroits et clos : des toilettes dès l’ouverture du livre, un placard dont on ne sait s’il est un fantasme ; ses rêves et ses souvenirs.

Grâce à une écriture remarquable, Gilles Ribero nous plonge dans des espaces en même temps transparents et obscurs. Par l’angoisse qu’ils génèrent autant que par la représentation sensible de la matière, plus qu’il ne l’explique, il montre ce qu’ils ont d’entropique et de mortifère. Ainsi, ils restent en nous, mais en lisière ; provoquant le désir d’autres lieux, de vraies clairières.

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