La Belle Époque des journaux militants

Voici un livre d’histoire – un page-turner, doit-on dire – qui, mieux qu’un roman réaliste, sait passer des destins chaotiques aux arcanes qui ont structuré l’envers politique de la Belle Époque, de l’anarchie aux syndicalistes, des individualistes libertaires aux socialistes. Le personnage central de Révolutionnaire et dandy d’Anne Steiner, le journaliste et photographe Eugène Vigo, dit Miguel Almereyda, fournit un parfait fil conducteur pour retracer les dilemmes et les luttes du temps. Cette figure flamboyante fut toujours sur la brèche, participa à l’invention de formules journalistiques et politiques, quitte à encaisser personnellement – à tous les sens du terme –, à la hauteur de ses audaces.


Anne Steiner, Révolutionnaire et dandy. Vigo dit Almereyda. L’Échappée, 304 p., 21 €


Eugène Vigo devenu Almereyda fut un agitateur brillantissime, un orateur écouté, un polémiste aux argumentaires sans faille, toujours en selle face aux Camelots du roi. Il ne fustigea pas seulement Clemenceau, mais plus encore tous les ralliés aux gouvernements Millerand puis Aristide Briand. Or, lui-même finit en protagoniste de l’Union sacrée, titrant le 3 août 1914 « Notre guerre ». Il essuya plus souvent qu’à son tour calomnies et bruits infamants, et subit force condamnations qui le menèrent de la Petite Roquette, « l’enfer des gosses », à la Santé, pour raisons politiques, avant de mourir à Fresnes, en 1917, à 34 ans, « suicidé » dans des conditions jamais élucidées, ni par les experts ni, par la suite, par Jean Vigo, son fils. De l’anarchisme, il passa au socialisme, et de l’antimilitarisme virulent au pacifisme, et il se perdit dans des embrouilles financières probablement peu liées aux différentes nuances de bellicisme possibles. Sa dérive humaine, une affaire personnelle, la maladie, la drogue, l’isolement d’un flambeur, la cavalerie plus ou moins contrôlée, le tout porté avec le brio du dandy, ne l’empêchèrent jamais de contre-attaquer, en particulier Maurras et Léon Daudet, en un temps qui ne supportait ni la litote ni la pondération.

Anne Steiner, Révolutionnaire et dandy. Vigo dit Almereyda

Anne Steiner sait admirablement raconter cette trajectoire faite de glissements autant que de ruptures décisives non moins paradoxales que chez Gustave Hervé, le vieil ami et complice d’Eugène Vigo. En sociologue politique, elle renoue les fils des associations politiques et de la vie des journaux, La Guerre sociale en 1906, Le Bonnet rouge en 1913. Elle en brosse un magistral tableau d’histoire politique, d’autant qu’elle n’ignore rien de l’époque, si l’on considère ses précédentes publications aux éditions de L’Échappée sises à Montreuil : Les en-dehors. Anarchistes individualistes et illégalistes à la « Belle Époque » (2008), Le goût de l’émeute. Manifestations et violences de rue dans Paris et sa banlieue à la « Belle Époque » (2012) et Le temps des révoltes. Une histoire en cartes postales des luttes sociales à la « Belle Époque » (2015), ce qui fait d’elle indiscutablement la grande spécialiste des affaires de rue et de violence politique auxquelles elle s’est intéressée depuis la fraction Armée rouge allemande jusqu’aux Gilets jaunes en passant par les guérillas urbaines des années 1980.

Or, retrouver l’histoire non point dans la délectation des bas-fonds mais dans la connaissance de la cruauté de l’illégalisme au quotidien, de la rage vécue, des humiliations subies, permet de rendre plus fluides et logiques les parcours des uns et des autres comme les décisions de camarillas porteuses de déchirements inéluctables. Point de psychologisme nimbé de sociologie, la biographie tient ici du thriller, le fil narratif étant de surcroît porté par les formules d’époque, et celles d’Almereyda sont percutantes. La très grande pauvreté liée à l’individualisme anarchiste fut son lot, tout dandy qu’il tenta toujours d’être.

Loin des catégories téléologiques induites par l’intérêt porté aux formes durables d’organisation du socialisme, Almereyda plonge le lecteur dans le mouvement des luttes, la quotidienneté d’une histoire qui invente ses combats. Il va sans dire que le personnage subit autant son destin qu’il l’accomplit depuis une enfance ballottée de ville en ville, avec un père mort, une mère promise à la folie. Son seul havre fut une belle-famille républicaine, anticléricale et socialiste de Sète. Ayant quitté l’école à onze ans, il ne reçut que les premiers rudiments d’initiation à la photographie, et encore difficilement, tant il ne s’appliquait à rien.

Anne Steiner, Révolutionnaire et dandy. Vigo dit Almereyda

Miguel Almereyda (vers 1907)

Arrivé à Paris à seize ans, en 1900, en pleine affaire Dreyfus, la misère, l’illégalisme, la malchance lui valurent par deux fois la Petite Roquette, la seconde fois pour avoir tenté de se venger d’un juge par une bombe artisanale bricolée avec ce qui est écrit dans les encyclopédies et du matériel de photographe, « un engin bouffon » dira-t-il plus tard. L’épouvantable et éprouvante Petite Roquette, dénoncée en 1907 dans un numéro de L’Assiette au beurre auquel il participa, l’avait laissé mutique, hagard, détruit, mais révolté. Il intitula crânement son premier article « Révolte logique » et aux conseils parafamiliaux il répond : « Du calme ! du calme ! du calme !!! du calme quand tout au contraire sollicite la violence… Vive plutôt l’orgueil de l’individu s’affirmant brutal et hautain ». Il formula ainsi sa position : « je n’accomplis rien par devoir. Je ne fais de la propagande anarchiste que parce que la somme des joies qu’elle me procure est supérieure à la somme des ennuis qu’elle me crée ». Ainsi se gouverna-t-il seul et dans la rupture, mais aussi dans le collectif du travail et le souci de rassembler les formations sociales et idéologiques déjà formées.

La Ligue antimilitariste fut au carrefour de tous les apprentissages du très jeune Vigo qui devient alors Almereyda, « l’éphèbe aux yeux de gazelle », dit le poète Laurent Tailhade. Par Le Libertaire, il découvre les universités populaires, et Fernand Desprès, son aîné de six ans, l’éduque et le protège, partageant feu et pot. Ainsi, de déboires en rencontres, se canalise quelque peu sa volonté de verser dans la propagande par le fait. Devenu brillant agitateur, sa vive intelligence, son sens de la dialectique, la clarté de ses refus suppléaient les théoricismes de l’époque. Polémiste et débatteur, il entre avec fracas dans les combats du temps, de l’affaire Dreyfus à la condamnation de Ferrer puis contre la loi de trois ans de service militaire en sus des grèves et des revendications sociales.

Comment concilier en effet des libertaires individualistes et des syndiqués des Bourses, elles-mêmes méfiantes à l’endroit des socialistes ? Avec le congrès d’Amsterdam se créa l’AIA (prononcer AYA), l’Association internationale antimilitariste des travailleurs, sise 45 rue de Saintonge, qui abritait aussi une loge maçonnique, la Ligue des droits de l’homme, la fédération socialiste de la Seine et des sociétés de secours mutuel. La propagande se faisait autant dans la salle des Sociétés savantes rue Danton qu’au Ludo, avenue de Clichy.

« L’Affiche rouge », un manifeste violemment antimilitariste, envoie la plupart de ses signataires à la Santé et à Clairvaux. Les amitiés se consolident. Gustave Hervé, un agrégé d’origine plus bourgeoise, soutint le moral de tous et arracha l’éloge absolu (« c’est un prisonnier type, enfoncé Blanqui ! ») à Almereyda, dit « Nègre » car brocardé pour son teint mat et sa chevelure frisée. Emily, sa compagne, a déménagé et lui rend visite, c’est là que leur enfant, le futur cinéaste Jean Vigo, aurait fait ses premiers pas.

Dès la sortie de prison, le seul problème est de reprendre la bataille, de réunir des forces appartenant au même camp sans nuire aux publications qui existent déjà, tel le bimensuel L’Ennemi du Peuple créé en 1905. Ce fut La Guerre sociale, un journal tirant à plus de 10 000 exemplaires et arrivant à l’équilibre financier après avoir trouvé son public par la qualité des articles et le génie de la mise en page d’Almereyda, qui « manie la titraille comme de la dynamite ». Il gagne enfin en stabilité. Lui, le gérant Gustave Hervé et le trésorier Merle sont payés. Satisfait de son sort, il écrit alors à ce qui lui tient lieu de famille à Sète : « j’ai réussi à trouver ma voie dans un travail qui me passionne ». Ses interventions fougueuses en font un orateur séduisant, demandé, applaudi.

Anne Steiner, Révolutionnaire et dandy. Vigo dit Almereyda

Une de “La Guerre sociale”, après les condamnations de Gustave Hervé pour outrage et diffamation envers l’armée, et d’Eugène Merle et Miguel Almereyda pour provocation de militaires à la désobéissance, le 24 décembre 1907

Clemenceau est la cible de tous les journaux d’opposition car il écrase sans merci toutes les luttes, qu’il s’agisse de revendications pour les huit heures des cheminots, des postiers ou des mineurs, en plus de l’insurrection du Midi viticole en 1907 et de l’affaire des sablières de Draveil en 1908. Les grèves sont dures, longues, en moyenne de deux semaines, elles éclatent chaque année par milliers, les soutenir requiert vigilance et énergie, mais c’est l’anticolonialisme qui vaut les plus fortes condamnations quand il y a dénonciation des pratiques de l’armée au Maroc et que Casablanca est bombardée en 1907. Toute la rédaction de La Guerre sociale passe peu ou prou par la Santé dont la section des politiques est assez libérale. Le journal titre en 1907 : « Noël de militants, 11 ans de prison, 9 000 francs d’amende ». En prison, les antimilitaristes et les Camelots du roi apprennent à se connaître pour d’éphémères complicités qui éclatent dès la sortie de prison, d’autant que le soutien à Ferrer, le pédagogue anarchiste et catalan condamné à mort, surdétermine les partages idéologiques. La mobilisation en sa faveur réunit d’énormes manifestations émeutières le soir de son exécution, le 13 octobre 1909, et quatre jours plus tard.

La dernière étape journalistique, apogée et roche tarpéienne d’Almereyda, est Le Bonnet rouge, une revue d’avant-garde dont il est le rédacteur en chef. Il a des moyens, une équipe remarquable. En 1914, Le Bonnet rouge devient un quotidien du soir proche de Caillaux, moins pour son programme d’impôt progressif qu’en raison d’ennemis communs, en somme un journal « blocard » (Bloc des gauches) quelconque. Le pacifisme intransigeant se convertit en patriotisme tandis que l’argent facile, les expédients peu contrôlés, les dérives occasionnelles se multiplient. Les besoins et les goûts de luxe d’Almereyda ne compensent pas ses douleurs intestinales et d’appendicite permanentes, de là une addiction croissante à la morphine. En politique, l’éloignement du travail collectif, une jeune maîtresse, l’isolement, la rupture avec ses compagnons du passé, veulent que l’on oppose le bon Almereyda, qui vécut intègre et rayonnant d’intelligence, de sincérité et de courage, ce qu’il fut jusqu’en 1912, à celui de la période suivante dont l’épilogue ne peut être que tragique. Néanmoins, il ne fut pas le seul à accepter la loi des trois ans puis l’union nationale après l’avoir combattue, et il fut là encore aux premières loges, assistant à l’assassinat de Jaurès et allant voir en personne la boucherie d’août 1914.

En résumé, cet ouvrage est un maître livre qui sait cavalcader dans les textes et l’archive en sachant les combiner. Nul.le ne peut plus se targuer de connaître la Belle Époque sans avoir lu Anne Steiner qui en sait les méandres souterrains, les enjeux, les difficultés, et témoigne de l’aisance d’une narratrice déjouant naturellement tous les écueils du genre.

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