Jugé sur l’amour

« Leurs yeux se rencontrèrent ». Même ceux qui n’ont lu ni le livre de Jean Rousset consacré à « la scène de première vue dans le roman » ni La princesse de Clèves peuvent avoir cette phrase en tête. Dans le nouveau roman de Patrick Lapeyre, elle pourrait devenir « leurs yeux se retrouvèrent », sans que l’on sache quand, exactement, ils se sont vus la première fois. Le hasard, ou bien une « collision prédestinée », réunit Jean Cosmo et Paula Couturier lors d’un mariage. Assez vite, ils deviennent amants. Cette histoire d’amour est au cœur de Paula ou personne – et inévitablement sa fin.


Patrick Lapeyre, Paula ou personne. P.O.L, 416 p., 22 €


Cosmo et Paula, ainsi sont-ils nommés au fil du roman, ne doivent leur rencontre qu’à « l’innocence du hasard ». Il vit seul, travaille au tri postal, de nuit. Elle est mariée avec Andréas, un homme riche qu’on ne verra jamais. Elle habite le VIIe arrondissement de Paris, est catholique pratiquante, fait cours dans une institution privée, et enseigne également le catéchisme. Tout, en apparence, les oppose. C’est une convention pratique, facile, et tout l’art du narrateur consiste à donner vie à ce couple, à rendre son histoire attachante, voire bouleversante. Qui a lu La splendeur dans l’herbe, le précédent roman de Patrick Lapeyre (P.O.L, 2016), sait et sent que son univers se bâtit sur peu, et garde au fil des pages une présence très forte. Dans La splendeur dans l’herbe, deux époques se répondaient, avec un personnage présent dans ces deux temps. Ici, le fil est unique, linéaire ; tout est dans le moment, dans la trame d’un temps qui se dévide.

L’existence de Cosmo est monotone, coincé qu’il est dans son petit appartement de Montreuil, soumis aux injonctions d’Irène Lacombe, une petite cheffe hargneuse, poursuivi par une certaine Mylène Cachet, qui l’accusera de la harceler quand il ne veut que la fuir, et occupé, quand il n’est pas préoccupé, par sa sœur Fabienne, cœur brisé que son Adil d’amant ne cesse de faire souffrir sans en avoir vraiment l’intention. Cosmo vit dans un cercle étriqué et mesquin, un monde de petits employés qu’on croirait sortis de Gogol, de Balzac ou de Maupassant, pour s’en tenir à des références canoniques. Plusieurs épisodes mettent à nu l’insigne médiocrité de certains personnages, tel Gomes, chef syndicaliste qui ne sait jamais sortir de ses slogans, ou montrent le dénuement de ces agents du tri postal, exploités, pressurés, au travail comme chez eux. L’histoire de Jean-Claude Plaza en est le meilleur exemple. Quelques touches suffisent pour que la réalité du travail, celle des relations conjugales ou d’une solitude moderne, soient mises en lumière.

Dans cet ensemble peu engageant, quelques écarts. D’abord celui provoqué par Suzanne, ex-épouse de Cosmo, une mythomane plus drôle que dangereuse ; ou par Guy Simonian, ami de lycée, séducteur toujours sur la brèche autant qu’époux surveillé. Simonian est un érudit très curieux, au double sens du mot : il aime apprendre et pousse l’envie de savoir jusqu’à se montrer indiscret. Cosmo ne lui en dit pas trop sur sa vie intime. Quelques pieux mensonges, presque de la mythomanie, l’aident à rêver sa vie, faute de la vivre, avant la rencontre avec Paula. Tout cela donne un aspect cocasse au roman, en varie le ton.

Patrick Lapeyre, Paula ou personne

Patrick Lapeyre (2010) © Hélène Bamberger

Si le tissu qui enserre Cosmo ressemble à une tunique de Nessus, on peut dire que la rencontre avec Paula, jeune femme aux liens plutôt lâches, représente une libération. Du moins au début, quand ils se rencontrent dans le parc des Buttes-Chaumont, se rappellent leur jeunesse, la présence d’Alicia, sœur de Paula avec qui Cosmo est sorti, adolescent, vivant une sorte de printemps. Ce passé touche peu la jeune femme ; elle préfère ne plus en parler. Elle semble attendre davantage du présent. Ne serait-ce que pour échapper un tant soit peu à ce qu’elle vit.

La relation que Paula entretient avec Andréas a en effet de quoi étonner. Ils restent mariés, elle respecte, en catholique, l’engagement du mariage, mais plus grand-chose ne les unit. Ils vivent à Paris, le temps qu’Andréas, cadre pour une grande entreprise allemande, remplisse la mission qu’on lui a attribuée. Après quoi ils rentreront. Paula ne discute pas ce choix qui borne sa relation avec Cosmo.

Ils s’aiment. Semaine après semaine, ils se retrouvent dans le petit appartement de Paula, avenue Bosquet, « minuscule alvéole de la ruche humaine ». Ils ont posé quelques principes : pas de rencontre improvisée, pas de courriels, pas de SMS, pas de traces derrière eux. Elle craint d’être surveillée, surprise : « Pour éviter les gens, curieux de tout, ils choisissent de marcher dans la pénombre des rues transversales, comme s’ils s’exerçaient à l’art malaisien de l’invisibilité qui consiste, selon Cosmo, à se glisser dans les rues sans attirer l’attention de personne, même quand les rues sont désertes. »

Cosmo est moins marqué par ces inquiétudes. Son seul but est de la retrouver, mercredi après mercredi, de vivre cette passion érotique, et sans doute philosophique. La philosophie, découverte avec Venturi, son professeur en terminale, est sans doute le jardin secret de cet homme qui a renoncé aux études, en partie par obligation, beaucoup par lassitude, mais jamais à son intérêt pour Heidegger. Le roman, dans lequel le dialogue ou plus exactement la conversation a une énorme importance, est aussi un commentaire des concepts d’« Être » et d’« étant » tels qu’ils déterminent la pensée du philosophe allemand. Un passage clarifie tout (surtout pour qui ne comprend rien à la philosophie) : « Si tu veux retrouver l’intensité de l’être dans le verbe être, le meilleur moyen c’est de le débarrasser de ce qui l’entoure… Par exemple, au lieu de dire ‟nous sommes amoureux” ou ‟nous sommes assis sur la plage”, tu diras ‟nous sommes”. Juste : ‟nous sommes”. Car tu es d’accord que dans la contraction de ce ‟Nous sommes”, on entend quelque chose comme ‟nous existons” ».

Les paroles de Cosmo font écho à la relation des deux héros du roman. Écho lointain, s’entend. Cosmo n’a rien à voir, de près ou de loin, avec l’ambitieux professeur qui a accepté de devenir recteur en 1933 ou avec celui qui tenait sous sa coupe Hannah Arendt, son amante. Les questions que lui pose Paula, les discussions qu’ils ont, donnent au roman un éclairage singulier. Comme si cet intérêt pour la philosophie révélait ce que Cosmo a manqué, ou manque, dans sa vie rythmée par l’attente des retrouvailles, et l’ennui, pour ne pas dire plus, du labeur et de la solitude.

Une vie rendue plus fragile encore par ce qui se déroule autour d’eux : le suicide d’un collègue, un accident qui oblige Paula à se précipiter aux États-Unis, les attentats de Paris en novembre 2015. L’utopie amoureuse est impossible, enfin presque. Tout unit les amants, tout les invite à vivre cet amour et c’est ce qui rend ce roman tragique. Ils se séparent au moment même où ils pourraient et devraient rester ensemble. Un échange, au milieu du livre, semble résumer ce qui fonde l’alliance. Cosmo l’énonce : « Les vrais amoureux, à mon sens, n’appartiennent pas au monde de la fureur économique. Ils appartiennent à un monde beaucoup plus ancien, où l’on était attaché à la nature, aux sentiments tendres et à tout ce qui était tranquille et harmonieux… Une fois – ça ne va pas manquer de t’étonner – je suis tombé sur une phrase de saint Jean de la Croix que je n’ai jamais oubliée : Au soir de ta vie tu seras jugé sur l’amour. Tu n’es pas d’accord ? » Le monde n’a plus rien d’harmonieux.

Paula ou personne est tissé de références qui sont autant de signes. Patrick Lapeyre indique ses sources littéraires, placées çà et là. Je retiens les films qu’il cite, car ils éclairent les personnages. Les boucles de Mullholland Drive créent en Cosmo ce qu’il nomme un « point magique », hésitation entre le rêve et l’éveil, quand l’image hypnotise, provoque de brèves phases de sommeil. À l’autre bout du roman, la séquence finale des Parapluies de Cherbourg ou des allusions à In the Mood for Love disent ce qu’il advient des amants, une fois qu’ils se sont séparés. Une rencontre à Strasbourg sera la dernière, avec un changement de point de vue, comme si la caméra qui avait suivi Cosmo le délaissait pour conclure avec Paula, indécise, à jamais.

Cette présence du cinéma est également sensible dans la mise en page. Les courts chapitres sont des séquences ; des blancs séparent les paragraphes : le raccord se fait parfois dans l’axe ou bien c’est une sorte de fondu, de silence, avant que les personnages ne parlent, ce qu’ils font souvent : « Dans une relation adultérine, constate Cosmo, il n’y a pas autant de sexe qu’on est tenté de le croire, mais beaucoup de paroles et d’agitation extrasexuelle. » La splendeur dans l’herbe était une conversation maintes fois reprise dans un jardin entre deux êtres abandonnés, jusqu’au moment où ils pouvaient se dire leur amour. Paula ou personne est une longue conversation passionnée et délicate, teintée de mélancolie : la même grâce traverse les deux romans de Patrick Lapeyre, à l’écart, comme un rêve éveillé.

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