Éphéméride des numéros 100

Le numéro 100 des numéros 100 En attendant NadeauLorsqu’on s’apprête à lire un centième numéro, on attend une épaisseur, une expérience, on imagine l’accumulation, la somme, le bilan. Pour les quotidiens, c’est du tout frais, presque du lancement, de l’enfance. On a voulu aller voir du côté de journaux de la seconde moitié du XIXe siècle (sauf un pas de côté initial) jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale, s’éloigner un peu de nous-même, pour en goûter et la diversité et les espèces d’échos qu’on y perçoit de temps à autre, des manières d’aborder l’actualité, d’écrire, de penser, bien différentes de celles de nos contemporains.

Lire ainsi des numéros 100 relève du hasard total, on se saisit d’une bribe, d’une nouvelle, d’un ton, d’un événement… C’est une ponctualité arbitraire qui fait traverser presque un siècle de la presse, des nouvelles politiques, des débats ou des crises majeures… C’est appréhender aussi les modifications de la place des journaux et de leurs choix… On en propose donc l’éphéméride tout à fait subjectif et discutable.

L’idée de ponctionner ainsi un numéro arbitrairement dans un corpus énorme provient de la lecture du journal de Christa Wolf qui ne s’arrête qu’au même jour chaque année, le 27 septembre [1].

Journal de Paris, jeudi 10 avril 1777, de la Lune le 3. Le jour se lève à 5 h 20, les réverbères s’allumeront à 7 h 15. La veille il a fait « clair », avec un vent de sud. Amplitude des températures : de 7 à 14 degrés. Puis les résultats de la Loterie royale dans laquelle il faut prévenir « que peut-être il s’y est glissé quelques erreurs ». Heureux gagnants !

Le Temps, La Croix, Le Populaire… Éphéméride des numéros 100

Le Temps, 3 août 1861 : Le grand débat des boulevards extérieurs… Politique locale, démocratie populaire, liens d’annexions de la banlieue, aménagement du territoire… On vient d’y dire oui, à ces boulevards qui sont aujourd’hui des maréchaux. Un air du temps ?

Le Petit Journal, 11 mai 1863 : Suite de courts articles en colonnes serrées. Le grand journal, 5 centimes seulement, le premier qui surfe sur les faits divers mis en scène décrit la « perturbation profonde dans le peuple souterrain des rats » alors qu’advient « la démolition universelle du vieux Paris » : un petit conte moral sur le réel. On pense à des dessins de Ptiluc dans le Paris de Napoléon III et Haussmann.

La Liberté, 23 octobre 1865 : Ah les rumeurs boursières n’ont rien de neuf : « Le bruit avait couru hier à la Bourse que les receveurs devaient être prochainement supprimés. » L’article de ce journal très conservateur ne précise pas, mais personne ne les a occis apparemment.

La Petite Presse, 27 juillet 1866 : La création d’un musée agite la presse. « C’est en effet une idée des plus heureuses que celle d’un centre où les savants, les antiquaires, les gens du monde, la population artistique et industrielle de notre grande cité, pourront trouver groupés et réunis, les souvenirs de l’histoire et de l’art, classés dans un ordre appréciable, alors qu’il fallait faire jusqu’à ce jour de longues recherches pour les trouver épars. » Le musée Carnavalet vient de naître.

Le Rappel, 26 août 1869 : créé par des proches de Victor Hugo dont on lit en feuilleton ici L’Homme qui rit, ce n’est pas rien quand même comme lecture quotidienne ! Extrêmement bien écrits, les articles adoptent son ton, son balancement ; en témoigne « L’indispensable article 75 ».

Le XIXe siècle, 24 février 1872 : Journal sérieux. On y discute de la loi de M. Lefranc, du poids grandissant de l’opinion publique, des idées fausses et des préjugés, on rend compte des séances de la Chambre…

Le Petit Parisien, 24 janvier 1877 : Sur un ton très pédagogique, la Une se partage entre un article sur l’assainissement de la Seine et les « Échos du Parlement », très détaillés. Surprise de la précision, de tous les détails, des listes de noms, de l’explication des structures politiques. Par contraste, le feuilleton un peu outré « L’abandonnée » : « La perspective d’une vie sans éclat ‟pénible” révoltait tous les instincts de cette âme éprise des mondaines voluptés. Pour être un jour une des reines adulées des salons parisiens, elle s’était faite d’abord infâme et criminelle, puis complice d’un bandit, et voilà qu’infamie, crime et chute ne suffisaient plus… »

La Lanterne, 31 juillet 1877 : Journal radical, commente ainsi un discours de Mac-Mahon : « On se doutait bien un peu que le discours que prononcerait M. de Mac-Mahon à Bourges ne projetterait pas sur la situation une lumière bien vive. » On ne résiste pas au titre du feuilleton : « Les Assommoirs du Grand Monde – Nouveaux mémoires du diable – deuxième partie : Le Club des Ramollis – chapitre II Comment on tue un mort »

L’Intransigeant, 22 octobre 1880 : Le ton est polémique, virulent. Deux longs textes qui prennent parti, règlent des comptes ; le patron, Henri Rochefort, ne mâche pas ses mots. Et puis on y lit les détails de l’affaire de la rue de l’Orillon : un policier sabre un ouvrier… Ah, le plaisir d’être contre, de dénoncer à tout-va : la France réactionnaire en prend pour son grade.

Le Radical, 17 novembre 1881 : Enfin un grand feuilleton : La Reine Margot de Dumas : « Le latin de M. de Guise ».

La Croix, 11 octobre 1883 : le discours du pape pour le jour du Rosaire. On jugera de l’amphigourisme : « En attendant, pour recevoir le don de discernement et de conseil, pour obtenir la force, l’esprit et la discipline et enfin la victoire dans l’âpre lutte qu’il faut soutenir, nous avons voulu que l’on appelât en aide le Ciel et d’une manière spéciale l’auguste Vierge qui est invoquée sous le nom de Reine du Rosaire. »

Le Cri du peuple, 4 février 1884 : L’opposition lance une commission d’enquête contre le gouvernement Ferry. Le ton de l’éditorial est âpre, brusque, s’achevant sur ces mots : « Travailleurs, vous voilà bien avancés ! » Mais on y parle aussi du ramassage des ordures ménagères à Paris… Haute et basse politique ?

Le Matin, 4 juin 1884 : Derniers télégramme de la nuit : 1re ligne de la Tribune du jour : « La dynamite : Elle n’a pas été inventée pour les chiens. » Titres : « Un déraillement : terrible accident de chemin de fer en Angleterre » ; « Maladie du Prince d’Orange » ; « La porte et l’Amérique » ; « La Question égyptienne » ; « L’Insurrection catalane » ; « Madame de Kolemine : La Femme Morganatique du Grand-Duc de Hesse accepte le divorce ».

L’Aurore, 26 janvier 1898 : L’Affaire bien sûr ! Quoi d’autre ? Clemenceau rapporte un magnifique discours de Jaurès intitulé « Contre la preuve ».

L’Humanité, 24 octobre 1904 : Conseil national du parti socialiste : « Le Parti socialiste français, résolu à poursuivre l’organisation du prolétariat en parti de classe, à préserver dans la propagande pour le but final du socialisme, comme à s’employer énergiquement à perfectionner la législation sociale, à assurer la laïcité complète de l’enseignement et de l’État, et à garantir les libertés politiques contre toute menace de la réaction. » Et en bas à droite de la Une : la chronique littéraire de Léon Blum : Romans politiques.

Comœdia, 8 janvier 1908 : « Il est de la Comédie-Française. Il n’est pas encore décoré. Comme il est myope, il feint de ne pas s’en apercevoir… » Une lettre très drôle de Vincent d’Indy en sus.

Paris-Midi, 17 mai 1911 : les faits divers, toujours aussi croustillants et l’art du titre : « Les surprises de l’adultère : L’intervention d’un chien évite un drame conjugal » ; « Le mystère du quai Debilly » ; « Le comédien neurasthénique » ; « Un enfant brûlé vif par des Apaches » ; « Le jockey Hawkins à l’agonie ».

L’Œuvre, lendemain de la Noël 1915. Première ligne, du premier article : « Nous avons en Syrie des intérêts, des droits et des devoirs. » Le contexte et les valeurs ont changé, évidemment. Mais on ne saurait mieux dire.

Le Populaire, 19 juillet 1918 : le quotidien de la SFIO propose ce dessin sur l’épidémie de grippe espagnole. Le Temps, La Croix, Le Populaire… Éphéméride des numéros 100

Combat, 5 octobre 1944. Titre pleine page, au centre : « À l’école aussi il faut une révolution ». Citation de Capitant, ministre de l’Éducation nationale : « Notre enseignement est en retard de dix ans. Il est urgent de le mettre au niveau de la société moderne. C’est en effet le sort de millions d’enfants qui se joue ».

France-Soir, 19 octobre 1944 : encore intitulé Défense de la France : de nombreux titres et encadrés : « L’ARMÉE ROUGE a déclenché sa grande offensive d’automne » ; « NEW-YORK-PARIS EN AVION : 250 DOLLARS ET 13h26 » ; « La musique de la Garde était restée républicaine » ; « Le général Giraud a été reçu par le général de Gaulle » ; « TROIS CATÉGORIES de conseillers provisoires vont siéger à l’Hôtel de Ville » ; « Le sort du Reich après la guerre est examiné à MOSCOU » ; « MICHEL et MONIQUE pendant quatre ans ont alimenté en faux papier toute la Résistance » ; « LA GRÈCE LIBÉRÉE » ; « Les partisans hongrois SONT PASSÉS À LA LUTTE contre les Allemands » : « Le port artificiel américain de Normandie est endommagé par la tempête » ; « ‟Le déficit n’a pas augmenté” dira cet après-midi M. LE PERCQ à la commission des finances » ; « PIERRE FRESNAY est relâché »

Le Temps, La Croix, Le Populaire… Éphéméride des numéros 100

Franc-Tireur, 29 octobre 1944 : « 1er déc. 41 29 oct. 44 : Franc-Tireur présente aujourd’hui son centième numéro. Chez ceux qui le mirent au monde de la clandestinité, des souvenirs se lèvent. Souvenirs des jours de gestation où la résistance bouillonnait dans les esprits, se manifestait dans les actes timides ou hardis : premiers déboires, premiers succès, les courses éperdues dans la ville et sur les routes, les voyages d’où l’on n’était jamais certain de revenir, les visages de ceux qui sont tombés sur le chemin de la victoire qui est notre lot à nous aujourd’hui parce qu’ils ont donné leur vie pour cela. »


  1. Christa Wolf, Un jour dans l’année. Trad. de l’allemand par Alain Lance et Renate Lance-Otterbein, Fayard, 576 p., 25,40 € ; Mon nouveau siècle : Un jour dans l’année (2001-2011). Trad. de l’allemand par Alain Lance et Renate Lance-Otterbein, Seuil, 192 p., 19 €.
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