La perspective et le réel

Vingt ans après Le partage du sensible de Jacques Rancière, Emmanuel Alloa publie Partages de la perspective, et il en déplace d’emblée le point de vue. Selon lui, la définition d’une visibilité en commun passe en effet aujourd’hui par la défense d’une perspective commune, dont son essai rappelle les fondements historiques et tâche de pointer les promesses, d’asseoir la place dans les débats actuels.


Emmanuel Alloa, Partages de la perspective. Fayard, coll. « Ouvertures », 288 p., 25 €


Ceux-ci tiennent, pour l’essentiel, à la question de la vérité des faits, d’une vérité découlant de la factualité des événements, contre laquelle on érige des « faits alternatifs » et, par suite, une vérité relative. Alloa constate que « ces dernières années, la réponse à la post-vérité a souvent consisté dans un grand retour du factualisme, qui vise à écarter précisément l’erreur perspectiviste : certes, il y a plusieurs points de vue, mais les faits quant à eux sont indépendants de la manière que nous avons de les conceptualiser ». Arguer cela s’avère en réalité assez peu efficace, estime l’auteur, et philosophiquement contre-productif, d’autant plus que l’on impute à Nietzsche la paternité de ce perspectivisme dévoyé.

« Il faut se rendre à cette évidence : faire valoir la réalité inamovible des faits – contre Nietzsche, et contre ses fils spirituels supposés au pouvoir dans autant de nouveaux régimes tentés par la voie du populisme autoritaire –, c’est acter la mort de toute pensée critique. » Il ne s’agit évidemment pas de nier la réalité des faits, et la vérité y afférente, mais de poursuivre l’investigation critique, le dialogue, sur un mode qui ne peut être qu’agonal, plaide Alloa, suivant la direction indiquée par Nietzsche. Alors comparaîtront la pluralité des perspectives à laquelle aspire son chapitre conclusif, intitulé précisément « Éloge du pluriel » ; alors s’opéreront le partage et – à travers lui – la redécouverte de perspectives communes qu’entend promouvoir tout son livre.

Emmanuel Alloa, Partages de la perspective

En Belgique © Jean-Luc Bertini

« À travers – voilà le mot-clé pour comprendre l’opération perspective. C’est par leurs aspects (ad-spicere) que l’on saisit les choses, des aspects qui mettent d’emblée en perspective, si l’on revient au sens de la perspective comme per-spicere : “voir parˮ ou encore “voir à traversˮ. » Dans ces lignes, parmi les premières de Partages de la perspective, Alloa retrouve les accents phénoménologiques de son premier essai consacré à l’esthétique de Maurice Merleau-Ponty (La résistance du sensible, Kimé, 2008), où il démontrait comment l’auteur de Sens et non-sens avait substitué à un discours philosophique pré-positionné sur l’art « une philosophie selon la peinture ».

Entre-temps, Alloa a lui-même multiplié les perspectives dans les trois volumes qu’il a dirigés entre 2010 et 2017 aux Presses du Réel (Penser l’image) et dans celui consacré au retour du réalisme en 2018 (Choses en soi, PUF), ne s’éloignant du sujet que pour s’approcher des violences extrêmes avec Stefan Kristensen (Témoignage et survivance, MétisPresses, 2014), mais sans jamais quitter les rives du visuel. C’est qu’à ses yeux les œuvres d’art, en tant qu’elles sont des véhicules d’images, qu’elles participent d’un processus d’«“iconisationˮ de la vue », fonctionnent comme des dispositifs d’optique alternatifs, propres à rendre visuellement tangibles les changements de perspectives que les spectateurs sont amenés à réaliser sur les faits et les situations qu’ils perçoivent.

Dans la mesure où « c’est toujours d’une certaine façon que je perçois, je dois faire place d’emblée à la possibilité de voir autrement », écrit Alloa, qui prévient le risque de régression infinie qu’une telle proposition comporte en rappelant « que la perspective est toujours invariablement la perspective d’autre chose qu’elle-même ». En l’espèce d’un objet que le sujet peut appréhender selon une pluralité de perspectives. Cédant à la tentation didactique d’établir une « petite morphologie de la perspective », Alloa sépare le point de vue du sujet de l’aspect de l’objet ; la relation de l’un à l’autre est rendue possible par la perspective qui « ne se réduit ni à ce qui est visé ni au sujet de cette visée », mais qui établit entre eux « un certain rapport structural ».

En ce sens, si une œuvre d’art fournit bien un modèle de perspective, y compris alternative (que l’on songe, par exemple, aux variations de Cézanne sur la montagne Sainte-Victoire comme tentative de restitution de ses percepts de peintre et des aspects de son motif), elle n’en est pas une à strictement parler. Une perspective, précise en effet Alloa, n’est ni une représentation ni une médiation, mais une voie d’accès à la présence de l’objet, à sa réalité. Une parmi d’autres, insiste-t-il, sans quoi elle cesse d’être telle et se fixe en un point de vue unique qui exclut la coexistence des temps, des espèces ou des êtres, pour reprendre les thèmes auxquels l’auteur consacre les développements de son chapitre inaugural.

Les chapitres suivants, trois d’entre eux repris de publications antérieures, mettent à l’épreuve des écrits de Platon, d’Hubert Damisch, d’Erwin Panofsky et des œuvres de Robert Smithson la typologie qu’Alloa en tire, et qui « fait apparaître une fonction non plus symbolique de la perspective, mais bien dia-bolique, puisque le diable (le dia-bolos) est bien celui qui clive l’unité (dia-ballo) et fait choir toute entreprise unifiante des points de vue ». La perspective apparaît en somme, et assez logiquement, comme ce qui échappe à la préhension tout en permettant la compréhension du réel – un dispositif à points de fuite multiples.

Emmanuel Alloa, Partages de la perspective

Avec cependant ce risque que l’objet spéculatif se transforme en outil spéculaire, voire quelquefois en trompe-l’œil. Certes, tout le tact théorique dont Alloa fait montre réside dans l’attention qu’il met à circonscrire la perspective sans compromettre sa puissance d’ouverture sur le réel, qu’il voit comme son principe même, ni son pouvoir de l’informer, qui en est l’effet. Mais si l’on voit aisément, grâce à lui, comment des perspectives plurielles peuvent coïncider, on aperçoit moins à quel moment elles entrent véritablement en contact avec le réel qu’elles font voir sans nécessairement contribuer à le transformer.

Sur ce plan, Alloa demeure plus vague, comme lorsqu’il explique que parmi les vertus de la perspective, « au-delà de la capacité à prendre position, il y a celle, peut-être plus fondamentale encore, de savoir se déprendre de la sienne ». La position qu’entend manifestement tenir Alloa avec ce livre est de faire œuvre utile. Pareil programme ne poserait évidemment pas problème s’il entrait de plain-pied dans la critique des discours qui se prévalent non moins légitimement que l’auteur du perspectivisme.

Il ne s’agit pas, en l’occurrence, d’une forme de relativisme, dont Alloa rappelle qu’il est un faux coupable, historiquement et intellectuellement, mais du recours discursif à la mise en perspective, y compris chez ceux qui prétendent lutter contre les faits alternatifs. Et cela en deux sens : afin de retarder le contact qu’ils pourraient avoir avec les réalités qui leur font face, et pour disqualifier ceux qui, pris par elles, manqueraient par conséquent de la hauteur de vue requise pour les affronter efficacement.

Dans ce registre, il est toujours temps de mettre les choses en perspective, toujours temps d’en changer, d’en adopter une nouvelle, de se réinventer, etc., mais ce jeu, en fin de compte, n’a aucune incidence sur la réalité, sinon pour en différer la venue et distinguer les joueurs des joués. Alloa n’ignore pas que « le percipere est une forme d’ex-cipere, toute vision une “ex-ceptionˮ » ; seulement sa défense de la perspective n’examine pas la propension, qui est pourtant aussi la sienne, à mettre à distance, à surseoir au partage qu’il appelle de ses vœux et, partant, à s’exclure du commun, voire à produire un commun sans partage.