Les sons du monde grec

On risque fort de ne pas pouvoir aller en Grèce cet été. Avant d’y retourner, on se préparera à mieux voir ce pays en lisant avec profit Roumeli. Voyages en Grèce du Nord. Publié en anglais en 1966 et enfin traduit, ce livre de Patrick Leigh Fermor brille par sa compréhension d’un pays qui échappe au regard.


Patrick Leigh Fermor, Roumeli. Voyages en Grèce du Nord. Bartillat, 392 p., 22 €


Certaines personnes parties jeunes voir le monde ne reviennent jamais de leurs premiers périples. Patrick Leigh Fermor (1915-2011) est de ceux-là. Résumer l’existence de cet auteur de récits de voyage serait difficile, mais indiquons qu’il connut l’aristocratie hongroise et roumaine des années 1930 comme les derniers nomades des Rhodopes, participa à la résistance crétoise, fut un écrivain cosmopolite et célébré dans les années 1950-1960. Un dandy, mais d’une vitalité hors du commun, qui, à soixante-neuf ans et après une existence riche en cigarettes et whisky, traversait à la nage le détroit des Dardanelles. Fantasme d’un ancien de la « Direction des opérations spéciales » britanniques comme d’un familier d’Eschyle. Une hagiographie en pointillé ne lui rendrait pas justice et on se limitera à ce seul aspect : Leigh Fermor aimait les Grecs et la Grèce.

Patrick Leigh Fermor, Roumeli. Voyages en Grèce du Nord

L’amour ne suffit pas à faire de bons livres. Dans le cas présent, si. Un premier sur la région du Magne, la plus méridionale, et cet autre ouvrage, qui le complète, sur la Roumélie. Cherchez sur les cartes, vous ne trouverez rien. C’est l’ancien nom du pays des « Romioi », les Romains, c’est-à-dire les Byzantins (héritiers de l’Empire). C’est la Grèce du Nord, loin de l’Attique, du Péloponnèse ou des Cyclades. On s’attend d’abord à un itinéraire mais il disparaît au profit d’un entrelacs de strates temporelles et géographiques sans cesse fractionnées par des digressions. Tout cela compose la bizarre structure du récit, reflet d’une Grèce impossible à saisir d’un seul tenant.

La langue elle-même laisse une place au roulement des métaphores tandis que les images se montent les unes sur les autres. Certains épisodes datent de l’entre-deux-guerres, d’autres sont postérieurs aux années 1950 et on a la sensation d’une superposition d’éléments disparates quoique liés. Le livre condense en chapitres thématiques (sur les nomades, les monastères, certaines régions) des souvenirs de différents voyages. Il y a un récit, il y a des voyages, mais pas de récit de voyage. L’ensemble a donc l’allure d’une pâtisserie prisée dans ces contrées pour la variété de son feuilletage : le baklava.

Comme liant, moins de miel mais la grâce d’un nom et la recherche d’une unité culturelle : la « romiossyni », le fait d’être non pas « hellène » (rattaché au cosmos antique) mais Rômiόs (rattaché au cosmos byzantin). Dans ces Voyages en Grèce du Nord, Patrick Leigh Fermor plus qu’un territoire recherche un certain esprit, des manières d’être et de faire. Dans de hautes montagnes, les bergers vivent dans des tipis et il y a beaucoup de monastères, des Météores au mont Athos. Ce n’est pas la Grèce rêvée par les antiquisants, plutôt celle de 1821, belle comme un kilim ancien. Une Grèce moins delphique, qu’on aimerait dire « balkanique » ou ottomane mais les termes suscitent tant d’ambiguïtés…

Patrick Leigh Fermor, Roumeli. Voyages en Grèce du Nord

« Voyage en Grèce du Nord » de Frederic Boissonnas (1919)

Orientale ? Leigh Fermor ne substitue pas un fantasme à un autre. Conscient d’être face à un objet fuyant, il dresse un tableau comparatif intitulé « Le dilemme helléno-romaïque ». Il repose sur « l’hypothèse que tous les Grecs recèlent en eux deux personnages qui entrent en conflit : chacun d’eux prend le dessus à tour de rôle, mais il leur arrive aussi de se mettre d’accord. Ces deux personnages sont le Rômiόs et l’Hellène ». La dichotomie fit sourire ses amis grecs mais les intéressa aussi. Parmi soixante-quatre points, le suivant attire l’attention, tant il résonne avec notre présent immédiat :

Le Rômiόs                                                                             L’Hellène

19. Considère que la Grèce                                       Considère que la Grèce

est en dehors de l’Europe.                                         fait partie de l’Europe

Comme Jacques Lacarrière et son Été grec, Leigh Fermor saisit une nation en train de basculer dans la modernisation et le tourisme de masse. Une Grèce sans électricité mais solaire et qui laisse plus de place à l’obscurité. Que ce pays-là ait (apparemment) disparu, n’importe quel visiteur européen peut le dire et verser avec le plus parfait naturel dand la déploration et la nostalgie. Mais Leigh Fermor a vécu en Grèce et ne tombe pas dans l’odieuse position esthète préférant un dépouillement immaculé à l’allègement des souffrances d’un pays si pauvre.

Ces souffrances, l’auteur les avait partagées en partie. Roumeli a l’Ida pour clef de voûte. Cette montagne crétoise fut un haut lieu de la résistance grecque. De ces années passées avec les maquisards dans des grottes, Leigh Fermor fait un récit court, qui est comme le centre de gravité du livre. Il s’y fait jour une délicatesse et une pudeur si profonde que l’on hésite entre l’admiration pour le combattant antifasciste et l’admiration pour le conteur s’effaçant derrière tout un peuple, qui le considérait comme l’un des siens tant l’agent secret britannique se mua là-bas, si cela a un sens, en ami.

Patrick Leigh Fermor, Roumeli. Voyages en Grèce du Nord

Patrick Leigh Fermor avec le soldat gréco-américain George Doundoulakis en Crète (1943)

L’homme ayant été responsable de l’enlèvement de l’un des deux généraux en chef allemands de la Crète, on aurait pu s’attendre au moins à une ligne sur ce fait d’armes. Rien. Érigé au cœur du livre comme une stèle sobre, le passage crétois se borne à rendre hommage aux compagnons d’armes. Sous la plume du héros, le « je » disparaît. Leigh Fermor en était un, pourtant. Toutes ces pages poignantes d’humilité disent l’éblouissement face à des hommes et des femmes. Le splendide récit lettré et sensuel déraille et toute extériorité s’évanouit : « Tantôt nous menions une caravane de mules chargées d’armes et d’explosifs largués par avion ou débarqués dans une anse isolée… » Cet Anglais, cet étranger, écrit « nous ».

Jamais, à aucun moment, on ne perçoit le début de cette condescendance si commune encore aujourd’hui chez les Européens, cultivés ou pas, pour les Grecs. Cela vaut la peine d’être noté car Leigh Fermor a toujours campé sur des positions politiques d’une stricte orthodoxie tory anticommuniste et de part en part Foreign Office. L’auteur délaisse son costume d’Anglais pour adopter une perspective grecque. Il le prouva par la suite en défendant publiquement les positions de la République hellénique contre celles du Royaume-Uni lors de la partition de Chypre. Venant d’un ancien officier de sa Majesté, ce n’était pas insignifiant. Roumeli décrit cet ébranlement humain qu’est la très étrange métamorphose d’un Européen… en Rouméliote.

La Grèce dont parle Leigh Fermor, un lecteur pressé ou bilieux la dira abolie à jamais, ou purement fantasmatique. Peut-être. D’où vient alors le si puissant sentiment de reconnaissance que dégage chaque page ? Soyons clairs, on n’a jamais connu la période dépeinte par l’auteur. Et pourtant, quelque chose d’à la fois tellurique et indéfinissable nous parle encore. Ce livre si saturé d’Histoire semble actuel. Alors, qu’est-ce qui parle sous et à travers les villes bétonnées, les îles disparues sous les camps, de vacances ou de migrants, et les montagnes éventrées par les compagnies minières ? Des sons. Le plus immatériel et le plus léger se perpétue. Les dernières pages les recensent en une litanie hypnotique en associant des lieux grecs à autant de sonorités singulières. Parce que « la » Grèce n’existe pas, Leigh Fermor parle des « sons du monde grec ». Évoquons seulement ces quelques invocations et appels : « Les Sporades sont le murmure de la mer à travers des oliviers ; la place Omónia est un chuchotement équivoque ; Salonique est une querelle au sujet d’un reçu de marchandises expédiées par voie maritime. »


Cet article a été publié sur Mediapart.

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