Hypermondes (10)

Interrogations fantastiques

Trois livres récemment parus prouvent, chacun à sa manière, que le fantastique reste un genre bien vivant. On peut lire pour la première fois en français les nouvelles de Sturkeyville, ville inventée par le trop rare Bob Leman. Parallèlement, Adorée Floupette renaît à travers quatre enquêtes dans le Paris fin de siècle, où l’on croise Mallarmé, Rachilde, Alfred Jarry ou Jane Avril. Edgardo Franzosini, quant à lui, livre une courte et ironique biographie de Bela Lugosi, dont la vie romanesque finit par se fondre dans sa plus célèbre interprétation : le comte Dracula. Trois résurrections, trois livres interrogeant l’humain et ses limites, tout en faisant résonner l’imaginaire avec notre monde réel.


Bob Leman, Bienvenue à Sturkeyville. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Nathalie Serval. Scylla, 208 p., 20 €

Adorée Floupette, Les affaires du club de la rue de Rome. La Volte, 384 p., 19 €

Edgardo Franzosini, Bela Lugosi. Trad. de l’italien par Thierry Gillybœuf. La Baconnière, 128 p., 14 €


Les six nouvelles de Bienvenue à Sturkeyville ont pour cadre une petite ville américaine typique, qui peut rappeler la Jefferson de Faulkner ou la Maycomb de Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur. Sturkeyville, bourgade de montagne, est une cité industrielle des Appalaches du Nord, sombre, au bord de la décrépitude, entre Délivrance et les localités antiques et corrompues de Lovecraft. Les héros de Bob Leman sont souvent des solitaires aspirant désespérément à la normalité, luttant avec courage pour préserver leur humanité compromise.

D’autres formes de vie – ver, vampire, créature lacustre, « Très-Grand », spectre, maison trop bienveillante… – s’insinuent, souvent à travers le cercle familial. « Masses informes », êtres bestiaux et dégénérés, « tubes blafards et visqueux qui se traînaient sur le sol » s’imposent petit à petit, leur seule existence menaçant la raison de qui ne peut supporter sa parenté avec elles. « Les Créatures du lac » et « Odila » pourraient s’insérer dans le corpus lovecraftien, à ceci près qu’au lieu d’être cosmique, produite par un extérieur terrifiant, l’horreur y naît de l’humanité elle-même. D’autant plus déstabilisante qu’il s’en faut de très peu pour que le monstre se confonde avec nous, pour que nous soyons lui. Ainsi, le vampire n’est pas le résultat d’une malédiction ou d’une contamination, mais une espèce persécutée, aussi répugnante que proche de l’Homme.

Hypermondes (10) : Interrogations fantastiques

« Bienvenue à Sturkeyville » © Arnaud S. Maniak

Par son style, Leman favorise l’infusion de l’horreur dans le quotidien. À l’opposé de l’emphase de Lovecraft, il décrit avec simplicité la vie tranquille d’une bourgade provinciale, peu à peu submergée par la dégradation, la régression. On peut alors leur trouver des causes, même si elles ne sont jamais affirmées, seulement suggérées : Sturkeyville appartient à quelques familles contrôlant les terres et la banque, le charbon, la fonderie ou l’aciérie, toutes richesses liées au sol et au sous-sol. Or, dans Bienvenue à Sturkeyville, le mal apparaît naître des lieux, venir et retourner aux profondeurs : le monstre larvaire rampe, fouit, s’enterre, plonge, descend. Ses victimes – Dick, l’oncle Caleb, Webster – sont souvent de riches oisifs, incapables et inutiles.

La régression, ne serait-ce pas alors l’accaparement du capital, concentré entre des mains qui le dilapident ? Quoi qu’il en soit, la fortune des Scoggins, les banquiers, est directement construite sur l’horreur. Dans « Loob », la nouvelle la plus impressionnante du recueil, Henry Dappling a beau diriger son usine et la ville avec une main de fer et un mélange de paternalisme et d’isolationnisme typiquement wasp, il ne travaille que le matin, consacrant ses après-midis à des promenades sur son domaine de 10 000 hectares. Si le narrateur pleure une réalité dont sa propre ligne temporelle cauchemardesque aurait divergé et dans laquelle il serait l’arrière-arrière-petit-fils fortuné d’Henry Dappling, le déroulement des événements qui le conduit à faire le ménage au Top Hat Bar and Grill, au sein d’une ville en déshérence, paraît bien plus logique ; plus satisfaisant dans sa perfection de boucle – en anglais : loop – et historiquement plus pertinent comme conséquence d’un modèle économique obsolète. Sous leur simplicité apparente, les nouvelles de Bob Leman se révèlent donc bien plus subtiles qu’il n’y paraît. En tout cas, elles distillent parfaitement le doute, l’inconfort et le questionnement qui font le fantastique.

À la fin du XIXe siècle, Adorée Floupette publia Les Déliquescences, poèmes décadents, œuvre dans laquelle certains virent une parodie et une imposture littéraire. Dans la préface aux Affaires du club de la rue de Rome, Léo Henry explique comment il a retrouvé par hasard ses notes préparatoires à une « saga d’aventures surnaturelles ». Avec Raphaël Eymery, luvan et Johnny Tchekhova, il a décidé de rédiger quatre de ces histoires mort-nées.

Le premier intérêt des Affaires du club de la rue de Rome est de donner chair à des figures artistiques du Paris de 1891, regroupées autour de M*** – lequel se  dévoile rapidement comme le Mallarmé des mardis – pour combattre le mal. « L’Étrange Chorée du Pierrot blême » nous plonge dans les music-halls et les bals, où dansent la Goulue, Valentin le Désossé, Fregoli, et surtout Jane Avril, héroïne complexe de ce récit à l’atmosphère particulièrement réussie. Le Moulin Rouge, Le Chat Noir revivent ; comme le XIIIe arrondissement, zone intermédiaire entre ville et campagne, quartier populaire propice aux faits divers, entre « noces ardentes de la Bièvre » et « étrangleurs des Gobelins ». « L’Étrange Chorée du Pierrot blême », à l’instar des autres nouvelles, fait la part belle aux femmes, danseuses de Nini Patte-en-l’air ou pétroleuses de la Commune, dont Eulalie Papavoine, de retour de dix ans de bagne à l’île des Pins.

Hypermondes (10) : Interrogations fantastiques

Bela Lugosi dans « Dracula » (1931)

Le décadentisme irrigue les images sordides de « L’Effroyable Affaire des souffreuses » : l’absinthe et le corps malade échangent leur descriptions : « l’absinthe – verte, émeraude, opaline comme l’intérieur morveux d’une vieille déesse ou d’une aïeule qu’on vient d’ouvrir du sexe à la gorge ». C’est le quartier Mouffetard, « fétide et froid », qui se tient au centre d’une action où interviennent plusieurs écrivains anglais, et, comme la nouvelle précédente et la suivante, cette histoire se termine sous terre. « Les Plaies du ciel », qui se déroule principalement à l’air libre et qui sort de Paris, est d’ailleurs le moins convaincant des quatre textes. L’intrigue y souffre d’improbables grincements, mais on y suit un intéressant Octave Mirbeau, hésitant anarchiste, et la nouvelle, comme les autres, franchit les limites de l’humain. Les consciences sont engourdies, les cadavres animés, les volontés captives.

« Coquillages et crustacés », par son écriture elliptique, son mystère préservé, son folklore russe et juif, crée un fantastique enthousiasmant. Les protagonistes en sont Gustave Moreau et deux personnalités moins connues de la peinture, Berthe Weill, première femme à ouvrir une galerie à Paris, et Maria Iakountchikova, jeune peintre morte précocement. Ici, elles mènent avec Moreau une enquête aquatique qui les conduit, entre carnaval et ravissement, à un combat souterrain opposant fées vertes et « ondins putrides », « rusalki » et « bannik, bolotnik et vodyanoy ». Mais c’est surtout la féminité qui se trouve au cœur du récit : les jeunesses de Berthe et de Maria contre l’obscurité d’une Lilith noire, qui étouffe, à la fois poulpe, serpent et Léviathan. Bien qu’inégales, les nouvelles des Affaires du club de la rue de Rome représentent de façon frappante l’époque et la vision des décadents et des symbolistes, leur ébullition comme leurs outrances. Une époque qui correspond peut-être aux derniers feux du surnaturel en art.

Bela Lugosi d’Edgardo Franzosini nous transporte dans une période à peine ultérieure. Béla Blasko, né en 1882, monte sur scène en 1902. À partir de 1912, il joue de grands rôles au Théâtre National Hongrois : Roméo, Hamlet, Macbeth. Deux ans plus tard, l’Histoire  change de tempo. Béla Blasko ne se laisse pas distancer : il devient commissaire aux Activités artistiques de la République des Conseils. Aurait-il lu chez Karl Marx que « le capital est du travail mort, qui, semblable au vampire, ne s’anime qu’en suçant le travail vivant, et sa vie est d’autant plus allègre qu’il en pompe davantage » ? se demande l’auteur. Les communistes sont écrasés et Béla Blasko s’exile. Il prendra le pseudonyme de Bela Lugosi, émigrera aux États-Unis pour finir par immortaliser sur pellicule le comte Dracula. La légende dit qu’à sa mort Peter Lorre, M le maudit à l’écran, aurait voulu lui planter un pieu dans le cœur.

Dans ce petit livre érudit, drôle et superbement écrit, Edgardo Franzosini sonde les premiers temps du cinéma, examine la figure du vampire, et se demande ce qui pousse un homme à devenir son personnage, à vouloir se croire plus qu’humain. Peut-être la nostalgie d’un changement écrasé dans l’œuf en 1919, l’envie d’une « métamorphose », d’une vraie transformation.

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