Des livres à tout lire

« Une généalogie de notre anxiété » : c’est ainsi que Roger Chartier présente en préface l’ouvrage d’Ann Blair, expliquant ainsi le large accueil qu’il reçut dans les médias américains lors de sa parution. Succès inusité car Tant de choses à savoir examine à la loupe un type d’écrits rarement étudiés avec un tel luxe d’attention, ou même considérés comme un genre en soi, tous ceux ayant trait à « la gestion de l’information », ces aides à la lecture qui existent depuis l’Antiquité : compilations, florilèges, miscellanées, dictionnaires, concordances, bibliographies… Aucun n’échappe à sa vigilance, ses propres publications allant de Jean Bodin aux « Locutions latines dans Astérix ». Comme le soulignait le Washington Post, son livre est à lui seul une mini-bibliothèque.


Ann Blair, Tant de choses à savoir. Comment maîtriser l’information à l’époque moderne. Préface de Roger Chartier. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Bernard Krespine. Seuil, coll. « L’Univers historique », 496 p., 25 €


La source de notre anxiété, c’est la prolifération de l’écrit. Le titre français du livre d’Ann Blair semble proposer d’y remédier aujourd’hui, dans le style self-help book ou tutoriel, alors que l’original, Managing Scholarly Information Before the Modern Age, n’annonce rien de tel. C’est la première modernité, non la période actuelle, qui fournit sa matière principale. Alors que nous plaindrions volontiers les lecteurs d’avant l’imprimerie, nombre d’auteurs anciens, loin de déplorer la rareté des livres, notaient une surabondance malsaine d’ouvrages, et recommandaient de n’en lire que quelques uns, car beaucoup ne méritent pas qu’on s’y arrête et encombrent inutilement la mémoire. Selon un aphorisme attribué à Hippocrate, et repris en latin par Sénèque, ars longa, vita brevis.

Les plus érudits redoutent la vulgarisation du savoir et les déformations qu’elle ne manquera pas d’infliger aux textes. D’autres copient les passages les plus dignes d’être mémorisés. Lecteur vorace, Pline l’Ancien estime que même les mauvais livres ont de bonnes choses à offrir, et il se vante d’avoir rassemblé dans son Histoire naturelle environ vingt mille sujets (res) tirés de deux mille livres dus à une centaine d’auteurs. En vingt-cinq ans au service d’Avicenne, rapporte son biographe, « je ne l’ai jamais vu une seule fois, alors qu’il prenait connaissance d’un livre, l’examiner du début à la fin. Il préférait plutôt aller directement vers les passages difficiles et les problèmes complexes, et voir ce que son auteur avait à dire à leur sujet. »

Ann Blair, Tant de choses à savoir : Comment maîtriser l’information à l’époque moderne

Les « Nuits attiques » d’Aulu-Gelle (1706)

Cependant les outils d’accès existaient déjà. Les tables des matières composées par Pline, Aulu-Gelle, Isidore de Séville ont survécu. De nombreux textes de l’Antiquité comprenaient des têtes de chapitres et des résumés. Selon le compilateur Godefroi de Viterbe, les listes de tituli guidaient les lecteurs d’un gros livre « comme des rameurs à travers les mers vers le port désiré. » Les copistes médiévaux utilisaient des encres de couleur, des lettrines et des intertitres pour faciliter la lecture des manuscrits sans perdre de place. Parmi les facteurs de diffusion, l’imprimerie bien sûr joua un rôle primordial, mais aussi l’utilisation du papier, plus facile à manier et conserver que les rouleaux de papyrus ou les tablettes de cire, moins coûteux que le parchemin et paradoxalement plus durable car le parchemin, en accueillant plusieurs couches de palimpseste, pouvait entraîner la perte de précieux ouvrages du passé. Rappelez-vous Le Roman de la rose, et le triste sort de l’essai d’Aristote sur la comédie.

Avec le souci d’accumuler les contenus, les rêves de polymathes et les ennuis commencent, quand les preneurs de notes cherchent les moyens de retrouver facilement l’extrait qu’ils voudraient relire ou citer. Les index, tables des matières, digestes, recueils de citations se multiplient, s’enflant eux aussi à des tailles gigantesques, jusqu’à plusieurs millions de mots, et nécessitent des équipes de petites mains. Thomas d’Aquin faisait l’admiration de ses contemporains en dictant simultanément ses pensées sur des sujets différents à trois ou quatre secrétaires. Montaigne, qui aime se présenter en chercheur solitaire, travaillait souvent avec un amanuensis auprès de lui. Robert Cotton emploie plusieurs personnes à collecter et classer quelque vingt mille documents sur l’histoire des îles britanniques, dont un copiste spécialisé « dans les résumés, les listes de traités et de leurs contenus ».

Ann Blair, Tant de choses à savoir : Comment maîtriser l’information à l’époque moderne

La « Polyanthea » de Domenicus Nanus Mirabellius (1503) © Centre d’Études Supérieures de la Renaissance, Tours

Chiffres et nombres de rééditions à l’appui, Ann Blair démontre que les ouvrages de références généralistes se vendaient bien, car ils donnaient accès à des contenus qu’il fallait maîtriser pour être considéré comme lettré – la culture antique et la sagesse accumulées depuis des siècles dans des exempla historiques chrétiens ou païens. Le Dictionarium de 1502 du moine Ambrogio Calepino connaît cent soixante cinq éditions au XVIe siècle, augmenté chaque fois de traductions en diverses langues, jusqu’à onze au total. La Polyanthea, un florilège publié d’abord en Ligurie, est bientôt rééditée dans les principaux centres commerciaux d’Europe et passe de quatre cent trente mille à un million et demi de mots. Dès 1564, les catalogues de la foire biannuelle de Francfort recensent les imprimés récents classés par langues et par domaines.

La prise de notes n’est pas réservée aux intellectuels, on l’enseigne dans les écoles, à l’aide de manuels comme ceux des jésuites Francesco Sacchini et Jeremias Drexel. Dédiés souvent à la dévotion, les travaux des compilateurs fournissent aussi la matière de prêches et de sermons. Certains font même preuve d’indépendance, comme l’immense Speculum de Vincent de Beauvais, qui exposait ses lecteurs à une grande variété d’opinions contradictoires sur tous les sujets évoqués. Dans son avertissement il prévient qu’il n’a pas cherché à « réduire les discours des philosophes à une harmonie », et laisse au lecteur « le soin de décider quelle opinion était préférable », car il n’œuvre pas ici en auteur mais en excerptor, un tailleur de morceaux choisis.

Dans les périodes de crise, la prise de notes peut prendre une valeur thérapeutique : l’érudit Adrien Turnèbe a compilé ses observations philologiques sur la littérature ancienne pendant les guerres de religion car « les chagrins des temps et la destruction du pays en déclin » le rendaient incapable de se concentrer sur « des études sérieuses ». Lorsque Theodor Zwinger publie son Theatrum humanae vitae en 1565, lui et son imprimeur s’excusent de n’avoir pu compléter l’index à temps pour la foire de Francfort à cause d’« une peste très sérieuse ». Or il a à cœur de citer ses sources, non par vanité, pour faire la publicité de son ouvrage comme certains, mais parce que « c’est une noble honnêteté que de préserver et de célébrer avec gratitude la mémoire de ceux que vous avez trouvés utiles ».

Ann Blair, Tant de choses à savoir : Comment maîtriser l’information à l’époque moderne

« Theatrum vitae humanæ » de Theodor Zwinger (1596)

Les premiers compilateurs rencontrent très vite des problèmes de classement comme en connaissent aujourd’hui tous ceux d’entre nous qui peinent à construire une arborescence cohérente sur leur ordinateur, et reproduisent, souvent sans le savoir, les diagrammes arborescents de la Renaissance étalés sur plusieurs pages avec des systèmes complexes de renvoi. Quel ordre convient-il d’adopter, alphabétique, thématique, chronologique, ou l’ordre aléatoire des miscellanées ? Avec trop ou trop peu de rubriques, on court le même risque de ne pouvoir retrouver l’information classée. Conrad Gessner recommande d’acquérir deux exemplaires d’un livre pour y découper au recto et au verso de chaque page les paragraphes à indexer, mais ne semble pas juger utile d’en conserver un troisième intact.

Quel support  utiliser ? Les carnets laissent peu de place aux ajouts. Les feuillets volants permettent la flexibilité, mais peuvent être emportés par un coup de vent. L’armoire à notes, ou « armoire littéraire », de Thomas Harrison, dont Leibniz apprendra l’existence par l’intermédiaire de Vincent Placcius, constitue un énorme progrès mais elle est très encombrante. Un nouveau genre, le périodique consacré à la recension des livres, tâche présentée comme une solution à leur surabondance, ne tarde pas à engendrer sa propre surcharge, encourageant ainsi l’essor de l’histoire littéraire et de l’encyclopédisme. Avec la professionnalisation des bibliothécaires, au cours du XIXe siècle, les méthodes de catalogage se standardisent, sur le modèle de la classification décimale de John Dewey – dix classes, cent divisions, mille sections et une foule de sous-sections – qui se donne pour but de classer la totalité du savoir humain.

Ann Blair, Tant de choses à savoir : Comment maîtriser l’information à l’époque moderne

Avec le même souci d’exhaustivité qu’un Conrad Gessner, Ann Blair recense méthodiquement toutes les étapes des modes de classification, les auteurs, leurs motivations intellectuelles, éthiques, utilitaires ou commerciales, les usages et les doléances que suscitent de tels ouvrages, souvent perçus comme des raccourcis illégitimes. Les faits et textes innombrables rassemblés ici sont d’une lecture parfois aride, leurs croisements parfois répétitifs, mais comme le souligne à bon droit la chercheuse, « les ouvrages de référence et leurs divers points d’accès permettent de parcourir le paysage mental d’une époque passée de multiples façons ».

Il faudra attendre le XVIIe siècle et des penseurs comme Francis Bacon et Descartes pour voir prôner le rejet des autorités patentées au profit d’une quête personnelle de la vérité. Lire dans des extraits faits par d’autres n’est admissible que pour des livres de moindre valeur, insiste Bacon, « sinon les livres distillés, comme l’eau ordinaire distillée, sont choses fades ». À partir de là, Tant de choses à savoir nous guide rapidement jusqu’à Furetière, Samuel Johnson, d’Alembert et Diderot, avec une brève mention du Dictionnaire philosophique de Voltaire. L’épilogue survole d’un coup d’aile le XIXe siècle pour arriver au numérique, avec une mise en garde contre ses mises à jour régulières, qui risquent « d’empêcher la transmission de ce qui semblera utile à une génération ». D’où sûrement notre tendance anxieuse, encouragée par les méga-octets de stockage autorisés, à vouloir conserver les états successifs du moindre écrit.

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