Buchenwald, dernier témoin

À l’occasion de la célébration du soixante-quinzième anniversaire de la libération des camps, il convient de mentionner l’apport de ce qui sera sans doute le dernier témoignage d’un survivant de Buchenwald, Une enfance à nulle autre pareille, de David Perlmutter. Compte tenu des divergences entre la mémoire des rescapés de ce camp et l’historiographie actuelle, principalement en Allemagne, on doit se féliciter de la parution de ce témoignage et en souhaiter l’édition allemande.


David Perlmutter, Une enfance à nulle autre pareille, ou une survie incompréhensible. Ovadia, coll. « Histoires et destinées », 185 p., 20 €


Si les éditeurs français hésitent à publier des traductions, les éditeurs allemands sont encore plus prudents. L’univers concentrationnaire de David Rousset vient à peine d’être publié (par Suhrkamp), Les jours de notre mort du même auteur ne l’a jamais été. Notons que le même éditeur allemand vient également de publier la traduction du yiddish des mémoires du Sonderkommando Zalmen Gradowski (texte présenté et annoté par Aurélia Kalisky). L’édition française de ce témoignage, traduit du yiddish par Batia Baum, édition dirigée par Philippe Mesnard et Carlo Saletti (Au cœur de l’enfer. Document écrit d’un Sonderkommando d’Auschwitz – 1944), a été publiée aux éditions Kimé en 2001.

L’Œuvre de Secours aux Enfants (OSE) a été fondée en 1912 à Saint-Pétersbourg pour aider les populations juives. Elle fut transférée d’abord à Berlin puis, en 1933, en France, où elle s’efforça d’envoyer les enfants à l’étranger ou les cacha dans des maisons d’enfants et des familles. En 1945, l’OSE accueille en France 425 enfants libérés du camp de Buchenwald. Parmi eux, David Perlmutter, orphelin juif polonais de huit ans, qui devint ainsi français. Aujourd’hui âgé de plus de quatre-vingts ans, il vient de publier son témoignage, dans lequel il s’interroge avec une lucidité rare sur la fiabilité de sa mémoire : « Je vais relater mes souvenirs, les personnels et les racontés tels qu’ils subsistent dans ma mémoire, certes ils sont incomplets, fragmentaires, lacunaires, mais qui peut se vanter de n’avoir rien oublié ? » Une précision superflue car son regard, étonnamment objectif et apparemment libéré de toute influence extérieure, pourrait, sans qu’il s’en doute, mettre un terme à des faux débats d’historiens qui se déroulent en Allemagne depuis la réunification.

On se limitera ici au récit consacré au séjour de trois mois – les trois derniers et les plus terribles de toute l’histoire du camp – que l’enfant passe à Buchenwald, où il est arrivé avec son père (après avoir travaillé, oui travaillé, dès l’âge de cinq ans dans une usine de fabrication de verre, rattachée au ghetto de Piotrków). Du 17 janvier au 11 avril 1945, date de la libération de Buchenwald, David Perlmutter erre, comme un petit « animal », c’est son propre terme, à travers le camp à la recherche de nourriture. Il est cependant déjà pratiquement sauvé. Les détenus politiques qui sont chargés de l’accueil des survivants des « marches de la mort » évacués des camps de l’Est en raison de l’avancée de l’Armée rouge lui donnent treize ans – et non huit –, ce qui fait de lui un travailleur potentiel.

Une enfance à nulle autre pareille, de David Perlmutter

Adolescents libérés du camp de Buchenwald et emmenés en France (juin 1945) © United States Holocaust Memorial Museum

On se souvient qu’à Buchenwald les SS avaient délégué la gestion interne du camp aux politiques, essentiellement des communistes allemands. Ces derniers sortent David Perlmutter du « petit camp », un mouroir à ciel ouvert où sont littéralement entassés les nouveaux venus, pour le placer dans un bloc presque « normal », dirigé par Wilhelm Hammann. Cet ancien éducateur communiste n’hésita pas, lorsque les SS vinrent réclamer les Juifs, à déclarer qu’il n’y en avait aucun dans son bloc, alors même que celui-ci en comptait 160. Wilhelm Hammann reçut plus tard, à titre posthume, la médaille des Justes parmi les nations de Yad Vashem.

Ce sont en tout 904 enfants, juifs et tsiganes, que les détenus politiques sauvèrent à Buchenwald. De même que Wilhelm Hammann, le communiste tchèque Antonín Kalina, chef d’un autre bloc où, protégés derrière une barrière de blocs infectés par le typhus (raison pour laquelle les SS ne s’y rendaient jamais), se trouvaient la plupart des enfants, reçut la médaille de Juste parmi les nations. Également à titre posthume. Sans doute parce que ni Hammann, qui  mourut en 1955 en RDA, ni Kalina, qui mourut en 1990 à Prague, n’avaient fait état de leur action et que la recherche des « Justes » s’avérait plus difficile dans les pays du bloc soviétique.

Lorsque son père meurt, trois jours avant la libération du camp, David Perlmutter est « abasourdi, pétrifié. J’avais 8 ans et j’étais seul au monde ». Il se trouve aussi privé du supplément de nourriture que son père parvenait à lui procurer. La faim le conduira vers le Revier, semblant d’infirmerie où, à son étonnement car il ne fait pas la distinction entre les politiques allemands qui le dirigeaient et les SS, on lui donne à manger.

David Perlmutter peut-il être considéré comme un témoin de la libération du camp ? Il prend garde de ne pas se présenter comme tel, mais affirme néanmoins : « On dit que Buchenwald a été libéré, et ce à juste titre, par ses propres détenus, que cela fut une auto-libération. Ceci est vrai. Il existait dans le camp toute une organisation clandestine de résistance, composée d’abord de prisonniers politiques allemands, puis de prisonniers politiques d’autres nationalités. » Ils s’étaient procuré des armes lors du bombardement de l’usine située à proximité en août 1944. C’est ainsi qu’ils purent faire prisonniers les derniers SS qui s’enfuyaient tandis que les troupes du général Patton passaient à la lisière du camp, et les remettre aux officiers américains.

Plongé dans la presse de l’époque pour reconstituer ses souvenirs, David Perlmutter fait le constat que nulle part on n’indique que ces enfants, recueillis par la France sur, dit-on, l’intervention de la nièce du général, Geneviève de Gaulle-Anthonioz, étaient juifs, « que nous étions à Buchenwald parce que nous étions juifs, tout au plus il est écrit que ‟certains n’étaient pas des purs aryens” ». Une absence de précision qui choque aujourd’hui et dont on ne sait toujours établir avec certitude s’il s’agissait du refus de poursuivre la distinction qu’avait établie l’idéologie nazie ou bien d’un relent d’antisémitisme.

Une enfance à nulle autre pareille, de David Perlmutter

Adolescents libérés du camp de Buchenwald (11 avril 1945) © United States Holocaust Memorial Museum

Au-delà de son écriture sobre et d’autant plus touchante, le témoignage de David Perlmutter est décisif pour la connaissance historique sur deux points. D’abord parce que le rôle des détenus politiques allemands, notamment dans le sauvetage des enfants juifs et tsiganes, avait été peu mis en valeur dans l’historiographie communiste de la RDA sur le territoire de laquelle se trouvait Buchenwald. L’histoire officielle, qui avait le monopole de la mémoire des camps, se concentrait sur le cas, exemplaire en effet, du sauvetage de celui qu’on appelait « l’enfant de Buchenwald », Stefan J. Zweig, qui en avait été le plus jeune détenu. Il avait moins de quatre ans. Aujourd’hui, pour avoir été une figure emblématique du récit est-allemand, l’enfant a été jeté avec l’eau du bain. Stefan J. Zweig n’est même plus mentionné dans l’exposition actuelle parmi les enfants qui ont survécu…

De toute façon, le rôle de la résistance clandestine dans le sauvetage de ces enfants n’est pas davantage mis en valeur dans la réécriture de l’antifascisme qui a été immédiatement entreprise après la chute du Mur. Il est mentionné sans que soit pour autant soulignée l’action concertée de la résistance pour réaliser ce sauvetage dans les conditions que l’on connaît des derniers moments du camp. Conséquence du discrédit général de l’expérience communiste en Allemagne de l’Est ? Dans l’exposition du Mémorial de Buchenwald, érigé après la réunification, l’action des communistes comme groupe social s’efface devant la personnalisation des acteurs, dont l’engagement politique est souvent omis : « On les cherche à la loupe », me faisait remarquer une jeune historienne luxembourgeoise lors de ma dernière visite du Mémorial, en septembre 2019. Quant à la participation de la résistance clandestine à la libération du camp, elle est désormais réduite au statut de « légende » du récit narratif est-allemand.

Surévaluée par les pères fondateurs de la RDA qui adossaient la légitimité du régime à son combat, l’action de cette résistance, la plus importante de tous les camps nazis, est aujourd’hui minorée. Certes, l’écriture de l’histoire est un processus constant. Mais cela ne signifie pas que le travail critique doive se concevoir comme le contrepied du récit antérieur. Le témoignage de David Perlmutter nous remet en mémoire ce principe élémentaire.

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