Un Juif « de foi allemande »

Professeur d’histoire en lycée, Willy Cohn se fit remarquer de son vivant comme spécialiste de la Sicile au Moyen Âge et, bien plus récemment et à titre posthume, comme diariste quasi « obsessionnel », ainsi que le dit son préfacier. Ce n’est pas tout son journal (quelque 120 cahiers, soit 10 000 pages manuscrites), mais la période allant de 1933, année de l’accès au pouvoir des nazis, jusqu’à sa mort en 1941 qui a été choisie pour la présente traduction. Durant toutes ces années, Cohn hésite à émigrer. En 1937, il fait un voyage à Paris, puis en Palestine. De retour à Breslau, il comprend trop tard que le piège s’est refermé et il s’emploiera à consigner méthodiquement le lent parcours de la communauté juive vers sa décimation.


Willy Cohn, Nul droit, nulle part. Journal de Breslau 1933-1941. Présentation, annotation et édition de Norbert Conrads. Trad. de l’allemand par Tilman Chazal. Mémorial de la Shoah/Calmann-Lévy, 392 p., 26,90 €


Willy Cohn s’est alors réfugié dans la rédaction d’une histoire des Juifs de Silésie, commencée 500 ans plus tôt et, un peu à la manière d’un Victor Klemperer [1], dans celle de son journal. Bien qu’il fût croyant et qu’il fréquentât régulièrement la synagogue tandis que Klemperer, formellement converti au protestantisme, n’était pas croyant, la comparaison – souvent faite – avec l’auteur de LTI vient très vite à l’esprit. Mais pas seulement en raison de leur compulsion commune à écrire. Si l’on devait reprendre le bon mot de Kurt Tucholsky, on pourrait dire de Willy Cohn (1888-1941) comme de Victor Klemperer (1881-1960) qu’ils furent des représentants de ces « Juifs de foi allemande » qu’une assimilation rapide avait poussés à participer avec enthousiasme à la Première Guerre mondiale. Cohn avait combattu et reçut pour cela la croix de fer instituée en 1813 par le roi de Prusse. Il se différencie encore de Klemperer car il n’est pas comme ce dernier opposé au sionisme. Il éprouve même quelque fierté que son fils aîné ait déjà fait son alya.

Willy Cohn, Nul droit, nulle part. Journal de Breslau 1933-1941

Willy Cohn (1934) © Collection privée

« Juif de foi allemande », Cohn l’est à un point troublant. Le 26 février 1933, à la suite du discours de Göring à Breslau (alors troisième ville allemande, aujourd’hui Wroclaw en Pologne) qui appelle directement au meurtre des Juifs, il note : « Il n’en reste pas moins très difficile de se dépouiller entièrement de son amour pour l’Allemagne ». Quelques mois plus tard, en septembre de la même année, il écrira : « J’aime tellement l’Allemagne que cet amour ne peut être ébranlé par tous les désagréments que nous connaissons. […] Il faut être suffisamment loyal pour se soumettre également à un gouvernement qui vient d’un tout autre camp ».

De cet amour cependant il connaît les limites, et il refuse la forme exacerbée de « foi allemande » que professe l’Association des Juifs nationaux-allemands fondée en 1921 par l’avocat Max Naumann. Profondément hostile au sionisme, ce dernier prônait la disparition des Juifs par l’assimilation. En 1935, lorsque la loi interdit le mariage « mixte » en Allemagne, l’association sera dissoute et Naumann arrêté.

Conquis par Erets Israël, comme il appelle la Palestine où il se rend en 1937, il n’y restera pas, pour des raisons familiales : sa femme ne supporte pas le pays et deux enfants encore jeunes les attendent à Breslau (il fera toutefois pour son fils une demande d’adhésion au kibboutz qui sera rejetée). Juif allemand jusqu’au bout des ongles, à Jérusalem il observe avec une certaine condescendance ces « Juifs orientaux » pour lesquels il a une certaine « affection parce qu’ils sont plus proches que nous du judaïsme. S’ils rejettent ici le judaïsme allemand, c’est parce que ce dernier sur le plan humain ne les a pas bien traités ». Quoi qu’il en soit, il pense que « l’acquisition d’un certain degré de civilisation » leur sera difficile… Bien qu’il ait publié une biographie de Karl Marx, il n’apprécie pas les Juifs d’Union soviétique qui ont pris à son goût trop de place dans la politique. À trop se faire remarquer, n’alimenterait-on pas les discours antisémites des nazis ?

Willy Cohn, Nul droit, nulle part. Journal de Breslau 1933-1941

Willy Cohn dans sa classe (1931) © Collection privée

Son abnégation en faveur de la patrie est encore intacte en janvier 1938 lorsqu’il écrit : « Cela fait cinq ans aujourd’hui que le IIIe Reich a été mis en place. Pour nous, Juifs, ces cinq années ont indubitablement apporté beaucoup d’épreuves, mais je suis suffisamment objectif pour reconnaître ce qu’elles ont signifié pour l’Allemagne et son redressement. » Lors de l’Anschluss, en mars 1938, on le retrouve soutenant pratiquement l’annexion de l’Autriche et il ne manque pas de regretter à quel point la jeunesse juive autrichienne est peu nationaliste. « Notre peuple ne cesse de refaire les mêmes erreurs et le paie cher. » Peu après, il qualifiera d’ « acte de lâcheté qui résulte d’une soif de vengeance mal comprise » l’attentat commis par un jeune Juif polonais contre un secrétaire de l’ambassade d’Allemagne à Paris (Herschel Grynszpan tira sur Ernst vom Rath pour venger ses parents qui avaient été expulsés d’Allemagne), attentat qui servira de prétexte au pogrome dit de la nuit de Cristal, le 9 novembre 1938. Il faudra cet événement pour que sa « foi allemande » perde (un peu) de son intensité. La situation se dégrade à vive allure pour les Juifs de Breslau. Les plus chanceux et les plus décidés font le choix de l’émigration. Nombreux, surtout parmi les personnes âgées, font celui du suicide.

Désormais, Willy Cohn consignera les gestes de solidarité qui lui seront témoignés par tel ancien élève, tel pasteur, tel archiviste ou historien au cours de ses recherches sur le judaïsme silésien, une occupation qui lui sert de bouée de sauvetage quand même s’asseoir sur un banc au cours d’une promenade lui est interdit. À défaut d’être nombreux, de tels actes de solidarité existent. Cohn restera en contact avec le grand rabbin Leo Baeck (1873-1956), qui survivra à sa déportation à Theresienstadt. Celui-ci a fait ses études notamment à Breslau et a toujours refusé d’émigrer alors même qu’il y était encouragé. En aucun cas il ne voulait abandonner la communauté juive. Il refusa de déserter et se disait effaré devant « la défaillance des rabbins allemands ».

Pour Cohn, il est déjà trop tard. Il ne pourra faire davantage que pousser sa fille encore adolescente à émigrer, tandis qu’il reste avec sa femme et leurs plus jeunes enfants. Lorsque la guerre éclate, il ne subsiste plus aucun espoir d’échapper à un sort qu’il commence à entrevoir. Les marques de patriotisme sont moins fréquentes, quoiqu’elles puissent ça et là rejaillir. Ainsi, peu après l’entrée de la Wehrmacht en Pologne en septembre 1939 : « Nous Juifs sommes soumis à un couvre-feu à partir de 20 heures ce soir. Peut-être est-ce bien ainsi : on ne pourra pas reprocher aux Juifs des manigances à la faveur de la nuit. Cela n’en est pas moins offensant ! Une offense de plus, et pourtant je répondrais présent si l’Allemagne avait besoin de moi. Je considère malgré tout que le pays est dans son bon droit. »

Willy Cohn, Nul droit, nulle part. Journal de Breslau 1933-1941

Vue de Breslau © Norbert Conrads

Il en arrive à trouver de temps en temps « mesurés » et « sensés » les discours du Führer: « Il y a toujours quelque chose d’entraînant lorsqu’on l’entend parler ainsi ». Le 4 juin 1940, il note que ses sympathies dans le conflit vont encore à l’Allemagne, qui se bat, pense-t-il, pour son espace vital. Mais il prévoit que la guerre sera impitoyable : « Les Anglais ne se laisseront pas déposséder si facilement de l’hégémonie mondiale. » L’année précédant sa déportation, il écrit (le 30 mai 1940) qu’il lit Mein Kampf : « C’est un livre auquel il convient impérativement de s’intéresser. Sur beaucoup de points, il me semble ne pas avoir tort dans sa caractérisation du judaïsme. »

Sa dernière année, Willy Cohn la passera dans les archives diocésaines. On le laissera aussi travailler à son histoire des Juifs de Silésie dans les archives de la cathédrale, malgré le port de l’étoile jaune, introduit le 19 septembre 1941. Mais il relève que les gens ont plutôt l’air gêné dans la rue… Trois semaines plus tard, il admettra : « On dirait que les Allemands se sont fixé en cette période de guerre comme objectif impératif notre extermination. » Le 17 novembre 1941, il n’achèvera pas la dernière phrase de son journal. Expulsés de leur logement et déportés, Willy Cohn et sa famille disparaitront à jamais.

Éditer un tel témoignage, comme l’a fait l’historien allemand Norbert Conrads, est un acte utile et courageux. Quoiqu’il puisse en bien des endroits choquer aujourd’hui, il a le mérite de remettre en mémoire cette part du judaïsme allemand que les événements tendraient à nous faire oublier. L’écrivain exilé Erich Maria Remarque, à qui on demandait un jour s’il aimait encore l’Allemagne, aurait répondu : « Pourquoi ? Je ne suis pas un Juif ! »


  1. Le philologue Victor Klemperer survécut sous le IIIe Reich, grâce à son mariage avec une « Aryenne » et, lui aussi diariste impénitent, il se consacra dans son journal à l’étude de la contamination de l’allemand par le langage nazi. Intitulée Lingua Tertii ImperiiLTI (langue du IIIe Reich) –, cette étude fut publiée dès 1946 en zone d’occupation soviétique (Allemagne orientale et future RDA).

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