Le dernier roman d’Erich Maria Remarque

Cette terre promise est l’ultime roman d’Erich Maria Remarque, publié aujourd’hui pour la première fois en français dans la belle traduction de Bernard Lortholary. Les Allemands découvrirent dès 1998 ce texte, qui constitue le testament littéraire d’un auteur populaire, célèbre depuis la parution dÀ l’Ouest rien de nouveau dix ans après la Première Guerre mondiale, et dont les œuvres furent plusieurs fois portées à l’écran. Un testament ? Le terme est à la fois vrai et faux. Vrai en ce que le livre reprend comme dans un véritable chant du cygne tous les thèmes abordés dans les romans antérieurs, mais faux parce qu’il n’a jamais été achevé et ne saurait en aucun cas se prévaloir d’un quelconque aval de son auteur.


Erich Maria Remarque, Cette terre promise. Trad. de l’allemand et postfacé par Bernard Lortholary. Stock, 484 p., 23 €


Cette terre promise est en tout cas la conclusion d’une grande tétralogie consacrée aux émigrés allemands durant la Seconde Guerre mondiale [1]. On n’ose parler d’odyssée, car le retour dans la patrie tel que l’a jadis décrit Homère n’est ici qu’une des hypothèses envisagées par Erich Maria Remarque pour conclure son ouvrage.

Comme toujours, l’intrigue est nourrie de l’expérience personnelle de l’auteur, qui ne se réinstalla jamais en Allemagne après la guerre, et dont la propre sœur, Elfriede Scholz, fut décapitée par les nazis. Il n’a pas choisi « l’émigration intérieure », comme le fit par exemple Erich Kästner, mais se joignit à la longue cohorte d’intellectuels allemands, juifs ou non, qui, en dépit de quelques variantes, suivirent peu ou prou le même chemin pour échapper aux bourreaux, au fur et à mesure de l’avancée des troupes hitlériennes : l’Autriche, la Tchécoslovaquie, la France où ils furent quelquefois internés, et finalement les États-Unis via l’Espagne ou le Portugal[2]. C’est de cela qu’Erich Maria Remarque voulut témoigner, des longues années à parcourir cette « Via dolorosa » tellement fréquentée durant la guerre.

Mais l’histoire de cette publication est tout sauf banale. Insatisfait de la première mouture de son roman, l’auteur travaillait à une nouvelle version quand la mort le surprit en septembre 1970 à Locarno. Un an plus tard, son épouse, Paulette Goddard, jugea opportun (et sans doute lucratif) de publier la première version, moyennant quelques retouches, sous le titre Schatten im Paradies [3]. Le livre, toujours disponible, connut un réel succès et passa longtemps pour le dernier roman d’Erich Maria Remarque. Il semble que la télévision slovaque en ait même tiré un téléfilm en 1987.

Erich Maria Remarque, Cette terre promise, Stock

Ellis Island, New York

C’est beaucoup plus tard, en 1998, qu’un texte plus authentique – celui que nous découvrons aujourd’hui – fut publié par les éditions allemandes Kiepenheuer & Witsch à l’occasion du centenaire de la naissance de Remarque, sous le titre Das gelobte Land, Cette terre promise. D’abord parmi d’autres œuvres inédites, puis en tant que tel en format de poche. Cette publication, qui respecte le caractère nécessairement fragmentaire du texte laissé par Remarque tout en lui apportant un minimum de cohérence, n’est pas sans rappeler ce qui a pu se passer, par exemple, pour les grands romans de Kafka. Selon Thomas Schneider, directeur du Centre pour la Paix Erich-Maria Remarque à Osnabrück, cet imbroglio relatif est dû en grande partie à la façon de travailler de Remarque, qui dictait ses textes à sa secrétaire pour corriger ensuite à la main les feuillets dactylographiés, allant jusqu’à reprendre plusieurs versions simultanément [4]. D’où l’envie de Thomas Schneider de voir publier un jour une réédition des œuvres complètes, qui contribuerait certainement à une nouvelle approche de l’écrivain.

Quoi qu’il en soit, nous avons en main un superbe roman qui reprend et magnifie les thèmes récurrents présents dans l’ensemble de la tétralogie, voire dans d’autres œuvres de Remarque. Les personnages ressemblent à ceux que nous avons déjà rencontrés, mais ils ont atteint cette fois avec l’Amérique une « terre promise » qui, certes, les met à l’abri du danger mais n’a rien d’un paradis pour émigrés. Qui sera considéré comme « refugee », qui comme « enemy alien » ? On retrouve d’ailleurs, parmi les protagonistes, le docteur Ravic, qui fut le héros principal d’Arc de triomphe, où il disait déjà : « Aujourd’hui, sans passeport, même le Christ serait jeté en prison. » Tout commence à Ellis Island, dernier obstacle à franchir à quelques encablures d’un but qu’ils sont nombreux à ne pas atteindre. Leur vie tient à un papier, un permis de séjour. Leurs passeports sont parfois faux, parfois récupérés en route auprès d’autres exilés moins chanceux. Car un émigré a aussi perdu son identité, il en change au hasard des rencontres et des contrôles policiers. Le héros du roman, celui qui parle à la première personne, possède par exemple un passeport allemand au nom de Ludwig Sommer, « hérité » d’un ami qui le lui avait donné avant de mourir, en même temps qu’une capsule de cyanure : « Prends le passeport, dit Sommer. Il y a encore dessus un morceau de vie. Et prends ça aussi : c’est un morceau de mort. »

Les Allemands ou Autrichiens ne sont pas seuls, les réfugiés échoués à New York sont de toutes origines et se succèdent par vagues, au gré des changements politiques : Italiens et Juifs d’Europe côtoient les Russes blancs ou rouges, les Espagnols franquistes ou républicains… Mais tous sont unis dans leur communauté de destin, scrutant l’actualité dans leurs pays et soupesant leurs chances d’y retourner un jour.

La camaraderie et l’amitié, tout comme la solidarité, sont essentielles pour ceux qui ont, en dépit de tout, la rage de survivre. On joue aux échecs, on boit beaucoup, on s’efforce de trouver une chambre chez un hôtelier pas trop regardant et de se procurer de quoi assurer sa subsistance. Car si en France, déjà, un clandestin ne pouvait exercer un travail officiel, la situation n’est guère meilleure en Amérique tant qu’on n’a pas le sésame nécessaire. Sommer s’y connaît en objets anciens et en peinture, et il trouve un emploi (non déclaré, s’entend) chez un antiquaire. C’est l’occasion d’une description savoureuse et critique du monde de l’art en ces temps bouleversés, mais qui n’a peut-être pas perdu aujourd’hui toute actualité (souvenons-nous qu’Erich Maria Remarque était lui-même grand amateur d’art et collectionneur). On trouve par exemple ces quelques mots à propos de l’acheteur d’un tableau : « Il y a pire, dit Black. Il est vendu à un fabricant de munitions. À un homme qui fait les armes pour vaincre les nazis. Du coup, il se considère comme un bienfaiteur de l’humanité. Qu’il fasse aussi les armes pour dévaster la France, il le déplore, mais il estime que c’est inévitable. Un homme très moral. Un pilier de la société et une colonne de l’Église. » Le pays que Remarque nous montre n’est pas pour les exilés un pays de cocagne, et les pages consacrées à la vie américaine retiendront bien évidemment l’attention du lecteur.

Erich Maria Remarque, Cette terre promise, Stock

Erich Maria Remarque et son chien, en 1929

Les rencontres amoureuses occupent une place de choix dans ce roman comme  dans les autres. On sait l’attrait d’Erich Maria Remarque pour le beau sexe, ses mariages, ses liaisons. Certaines sont célèbres, comme celles qu’il a entretenues avec Greta Garbo, Marlène Dietrich ou Paulette Goddard, l’ex-femme de Charlie Chaplin, qu’il finit par épouser en 1958. Ses expériences féminines, ses succès, ses enthousiasmes et ses déconvenues avaient de quoi l’inspirer : c’est ici le beau personnage de Maria Fiola, une jeune émigrée aux yeux gris et aux cheveux auburn, un peu russe, un peu juive espagnole, « un mélange, comme beaucoup ici », qui croise la route de Ludwig Sommer. Une échappée possible vers une autre vie ? La fin restant en suspens, on ne sait pas si l’histoire connaîtra un épilogue heureux. Lorsque Maria s’en va, dans les dernières pages, c’est en principe pour quelques jours, mais est-ce si sûr ? Sommer, en la regardant, aperçoit tout à coup en elle une « porteuse de vie, non pas mère, mais gardienne sans le vouloir de ce qui émergeait des miroirs sombres du passé pour en être transmis ».

La guerre, sans doute, touche à sa fin, mais les émigrés ne parviennent pas à s’en réjouir comme ils le devraient, car ils ne sont pas délivrés de tout : c’est vrai qu’« on pourrait vivre si simplement, sans la malédiction de la mémoire », mais comment s’en défaire ? Une autre épreuve commence quand la menace disparaît. Sommer l’avait déjà compris : « Nous étions à l’abri, mais pas de nous-mêmes. »

L’action de Cette terre promise se situe en 1944-1945, les Alliés débarquent en Normandie, les troupes allemandes reculent, la guerre s’achève. Remarque n’a pas eu le temps de finir son roman, mais on sait gré à l’éditeur et au traducteur d’avoir conclu en nous montrant les différentes pistes explorées par l’auteur. On songe à ces films en coproduction des années trente pour lesquels on tournait des fins différentes. Mais cette hésitation correspond parfaitement aux craintes qu’éprouvaient les émigrés devant la possibilité désormais offerte d’un retour au pays. Sommer aurait une bonne raison de rentrer en Allemagne : retrouver le nazi qui a tué son père. Se venger, n’était-ce pas un des objectifs qui leur avaient permis à tous de tenir bon dans les épreuves ? Ravic, dans Arc de Triomphe, avait encore pu le faire à Paris. Sommer hésite, redoute le retour dans une Allemagne où la résistance intérieure a été livrée aux bourreaux, où personne ne reconnaîtra sa responsabilité. La critique se fait acerbe car, enfin, « les nazis ne sont pas arrivés de la planète Mars pour violer l’Allemagne ».

Erich Maria Remarque, Cette terre promise, Stock

Ellis Island, New York

La guerre et l’exil ont laissé en eux des traces indélébiles, ils sont devenus d’éternels apatrides : « Personne ne veut de nous. Nous sommes un reproche inconfortable qu’on évitera de rencontrer. » L’émigré deviendra le bouc émissaire de la mauvaise conscience. Quand on ne l’accusera pas d’avoir déserté par lâcheté sa patrie livrée d’abord à la dictature, puis aux bombes et aux destructions. Un paradoxe vérifié par l’exemple de Marlène Dietrich, mal récompensée d’avoir laissé une valise à Berlin. Ou par celui de Willy Brandt qui, tout chancelier qu’il fut devenu par la suite, demeura longtemps pour bien des Allemands celui qui avait combattu son pays.

Erich Maria Remarque reste avant tout dans la littérature l’auteur d’À l’Ouest rien de nouveau, un bestseller parmi les livres consacrés à la Première Guerre mondiale, à laquelle il avait participé et dont il sortit résolument pacifiste. Mais sa peinture de l’Allemagne et des Allemands ne s’est pas arrêtée là. Emporté dans les tumultes du siècle, il a fait de son œuvre une vaste fresque de ce que fut l’émigration allemande sous Hitler, de la manière dont ces émigrés furent malmenés dans leurs divers pays d’accueil. Jusqu’en Amérique, à la fois refuge et terre de désillusion. Écrivain populaire, Erich Maria Remarque trouve place à côté des plus grands, de Bertolt Brecht à Alfred Döblin ou Hans Fallada, pour donner à l’histoire allemande du XXe siècle sa dimension littéraire.


  1. Les trois premiers sont : Liebe deinen Nächsten (Les exilés), publié en 1939, un film avec Glenn Ford est sorti en 1941 (John Cromwell, Ainsi finit notre nuit, So Ends our Night) ; Arc de triomphe, 1946/1947, film en 1948 par Lewis Milestone, avec Ingrid Bergman et Charles Boyer (Milestone avait déjà adapté À l’Ouest rien de nouveau au cinéma) ; Die Nacht von Lissabon (La nuit de Lisbonne),1962.
  2. Rappelons, parmi les plus connus, les noms de Walter Benjamin, Ernst Bloch, Alfred Döblin, Lion Feuchtwanger, Hermann Kesten, la famille Mann, Anna Seghers, Stefan Heym, Ernst Toller, Joseph Roth, Stefan Zweig, Bertolt Brecht – entre beaucoup d’autres. Certains furent internés en France, plusieurs se suicidèrent.
  3. Éd. Droemer Knaur, traduit en français sous le titre Ombres, Plon, 1972.
  4. Article dans la Neue Osnabrücker Zeitung, 28 janvier 2011. « Von Schatten im Paradies bis Das Gelobte land : Geschichte des Textes ist kniffliges Rätsel für Literaturexperten. Remarques langer Weg zu seinem letzten Roman” (« L’histoire de ce texte est une question épineuse pour les spécialistes de littérature. Le long chemin de Remarque jusqu’à son dernier roman »).

Jean-Luc Tiesset

À la Une du n° 26