Dresde au fil du temps

Le nom de Dresde apparaît pour la première fois en 1206 et ce n’est alors qu’un minuscule village de pêcheurs, bien loin encore de sa splendeur future. C’est sur ce relatif retard, par rapport au reste de l’Empire germanique, que se construit peu à peu le duché de Saxe. Il s’édifie comme tel au XVe siècle. Dès le XVIe siècle, c’est-à-dire tardivement sur la scène européenne, Dresde devient une ville prospère où règne une grande activité artistique, dont Philippe Meyer montre l’importance.


Philippe Meyer, Histoire de Dresde. CNRS Éditions, 208 p., 23 €


« Dresde, écrit Philippe Meyer, a promu la fibre artistique allemande mais aussi, dans une certaine mesure, le génie littéraire allemand, en encourageant l’abandon de la langue française qui avait été la seule à accompagner les premiers balbutiements de la littérature. » Ce qui est étonnant, et Philippe Meyer le montre, c’est cette culture née de rien, presque soudainement, à l’écart, à l’Est, aux prises avec sa voisine la Prusse, elle aussi née de façon presque inattendue, mais qui doit largement sa brusque puissance aux centaines de milliers de protestants français victimes de la révocation de l’édit de Nantes par Louis XIV en 1685. La Saxe resta au sein du Saint-Empire romain germanique et connut, sous Frédéric-Auguste Ier et son fils, une ère de grande prospérité et de grand développement. Les relations avec la Pologne voisine devinrent de plus en plus complexes.

Philippe Meyer, Histoire de Dresde

Dresden, Friedrichstadt, d’Ernst Ludwig Kirchner

La guerre de Trente Ans, qui dévasta et dépeupla l’Allemagne de 1618 à 1648, épargna relativement Dresde qui se rétablit assez rapidement sur le plan économique, ce qui permit la construction du célèbre Zwinger, le palais du duc, œuvre majeure de l’art baroque. Les Wettin, la dynastie régnante, déterminèrent pendant plusieurs siècles la politique de la Saxe. La période la plus féconde de l’histoire de Dresde débute en 1697 avec le couronnement de l’électeur Frédéric-Auguste II comme roi de Pologne. Il fit édifier la ville de style baroque à la place de l’ancienne ville du Moyen Âge. Il fit appel à de nombreux architectes et peintres étrangers, Bellotto et Canaletto peignirent des vues de Dresde magnifiques et célèbres. À cette époque fut construite la Frauenkirche, la principale église de la ville. Dresde joua un rôle considérable dans l’évolution artistique des pays allemands bien avant la prise en main de la Saxe par la Prusse.

La guerre de Sept Ans (1756-1763) entraîna la chute politique de la Saxe, sans vraiment nuire à la prospérité de Dresde. Au XIXe siècle, Dresde fut marquée par la révolution industrielle et par les manifestations nationalistes. La Saxe impériale et plutôt catholique fut victime de cet expansionnisme prussien et luthérien qui, cent soixante ans plus tard, provoquera le « suicide de l’Europe ». En 1912, fut créé à Dresde le Musée allemand d’hygiène car l’hygiénisme et l’écologie furent dès avant l’avènement du nazisme un projet sélectif qui devint la base du programme exterminateur national-socialiste. Dresde ne fut pas un des « bastions » du nazisme ; ville de tradition de gauche, elle s’en laissa aussi facilement absorber qu’elle deviendra l’une des villes « pensantes » de la RDA. La réunification achèvera la reconstruction de l’ensemble artistique de la ville.

Philippe Meyer, Histoire de Dresde

Tramway in Dresden, d’Ernst Ludwig Kirchner

Dresde incarne, comme Berlin et Hambourg, le destin allemand : ces trois villes ont été en grande partie rasées par les bombardements alliés de la Seconde Guerre mondiale.  À Dresde, du 13 au 15 février 1945, plus de 30 000 personnes furent tuées et la partie historique, notamment la fameux Zwinger, le palais des Grands Électeurs de Saxe, totalement anéantie. On raconte qu’on y disait parfois, à juste titre, dans le fracas des bombes : « Merci Adolf ». Dans son journal, Je veux témoigner jusqu’au bout, Victor Klemperer, le grand analyste de la LTI, la langue du IIIe Reich, fait une description saisissante de ces nuits d’effroi qui furent l’une des conséquences presque symboliques du nazisme. Le livre documenté et clairvoyant de Philippe Meyer fait très bien saisir cet ensemble d’aspects de la réalité allemande.