Passé présent

Une promenade parisienne tout en finesse et élégance par Maël Renouard. Comme un passage entre l’autrefois et le maintenant.


Maël Renouard, Éloge de Paris. Petite Bibliothèque Rivages-Payot, 112 p., 7,80 €


C’est un petit livre feuilleté, pittoresque, romantique sinon romanesque, et qui se déguste comme le passé lorsqu’il ne l’est pas tout à fait, qu’il exhale encore quelques relents de présence, le parfum entêtant de lieux enfouis, l’esprit vivant d’écrivains « habités », bref le temps quand il revient et qu’on croit l’apercevoir pour la première fois : « Une vision singulièrement belle, ici la nuit : au pied de la colonne de la Bastille, le passage des rames de la ligne 1 dans un pan de lumière suspendu au-dessus du bassin, mais situé sous la surface du sol – miracle fugitif d’un métro à la fois souterrain et aérien, et glissant même sur les eaux. »

Tel éloge d’une ville pourrait se mettre au féminin, comme on le fait fautivement quoique justement, distrait que l’on est sans doute par la terminaison d’un mot qui flirte avec l’élégance, la retenue, la discrétion, toutes impressions qui accompagnent l’auteur aussi bien que le lecteur et qui finissent par produire un étrange sentiment tenace, peut-être ce que Renouard appelle, au détour d’une vision, « la mélancolie des utopies délaissées ».

Maël Renouard, Éloge de Paris

Éloge donc, d’un Paris disparu, mais pas tout à fait. Qui a été et est encore un peu. Qui transparaît : « Puissance magique insoupçonnée du bois de Vincennes : édifices apparus et disparus comme des songes, laissant derrière eux des souvenirs et des mythes. Université expérimentale dont il ne reste rien, absolument rien, dont les anciens étudiants, venant en pèlerinage, doutent même de l’emplacement quand ils ne voient là que de l’herbe et des arbres […] et qui partage étrangement le sort de la réplique du temple d’Angkor construite pour l’exposition coloniale en 1931, près du lac Daumesnil ».

Éloge, aussi, d’un Paris qui réapparaît, miracle d’un souvenir ou mirage d’un survenir. À la faveur d’une ouverture, comme « ce carrefour secret [rue Saint-Jacques] dont les branches invisibles plongent dans le passé ». D’une trouée : et c’est le bassin de l’Arsenal, « apparition subite de ce petit port au milieu de la grande ville ». D’une échappée même : l’arrière-cour de l’École des Beaux-Arts « jonchée d’extraordinaires rebuts de statues et de colonnades » qui évoque un tableau de De Chirico ou d’Hubert Robert.

Maël Renouard, Éloge de Paris

Paris © Jean-Luc Bertini

Que serait une ville sans ses écrivains, ceux qui l’ont ensemble vécue, aimée, écrite ? Les références de l’auteur ne manquent pas, mais elles ont la légèreté de la citation qui tombe au bon endroit, au bon moment : Flaubert, Hugo, Proust, Aragon, et surtout Modiano, que l’on imagine en grand frère conducteur. Et puis il y a Perec, évidemment, qui nous rappelle que se souvenir d’un lieu, c’est d’abord se souvenir de soi dans un lieu : « Je me souviens que la librairie Corti, rue de Médicis, vendait à -50 % des livres défraîchis, et que presque tous mes Julien Gracq viennent de cet étroit rayonnage qui se trouvait à gauche, près de la fenêtre, en entrant. »

Rares sont les textes qui parviennent à faire résonner aussi justement le passé dans le présent, jonglant élégamment avec ce qui était, a été, fut. Texte simple comme un imparfait. Parfait comme un passé simple. On dirait que l’auteur a réussi à se frayer un passage entre l’autrefois et le maintenant. C’est le fragile privilège de ceux qui ont atteint un certain âge, nous glisse-t-il à la faveur d’une visite dans les anciens locaux de chez Payot & Rivages, « l’âge d’être un fantôme ».

Roger-Yves Roche

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