Hubert Robert, lumières dans les ruines

Certes, béni des dieux, protégé de Choiseul, longuement romain sans être passé par le concours de Rome, académicien sitôt rentré en France, choyé de sa clientèle dont il était l’aimable obligé, Hubert Robert (1733-1808) peut faire figure de simple peintre mondain, talentueux et prolixe. Or, il est plus que cela : il intrigue et ravit au fil des siècles, et il révèle les Lumières qui voulaient de belles ruines et d’horribles natures. Il fut un moment de la pensée des possibles en marche.


Hubert Robert, 1733-1808 : Un peintre visionnaire. Musée du Louvre. 9 mars – 30 mai 2016

Catalogue. Somogy/Louvre éd., 544 p., 49 €.


Hubert Robert. L’Ancien Portique de l’empereur Marc-Aurèle. 1784. Huile sur toile. 161x117 cm. Paris, musée du Louvre, dépôt à l’ambassade de France à Londres © musée du Louvre (dist. RMN-GP)/Todd-White Art Photography

Hubert Robert. L’Ancien Portique de l’empereur Marc-Aurèle. 1784. Huile sur toile. 161×117 cm. Paris, musée du Louvre, dépôt à l’ambassade de France à Londres © musée du Louvre (dist. RMN-GP)/Todd-White Art Photography

On garde le même ravissement devant ces tableaux toujours séduisants et immédiatement aimables, et on ne sait pour quelle raison le charme opère. C’est plus que le charme des grandes ruines avec des trouées de lumière, ou même la vivacité des scènes annexes qui sont collectées dans ses carnets, véritables réservoirs de motifs vivants. Ses dessins rapides et sûrs, ses sanguines magnifiques, prouvent que l’homme aimait les hommes et les monuments baroques autant que les ruines de l’Italie romaine. Partout, le peintre est là, présent, soit qu’il peigne, soit qu’il mette ce détail vrai qui nous fait entrer avec familiarité dans le brassage des temps. Ses monuments, temples romains, ponts et terrasses, fontaines, tout devient le décor des hommes et d’une humanité diverse où tous se côtoient.

Nourrices, lavandières, vaches, chiens – visiblement, il les adore mais n’a que faire des chats –, et au milieu se glisse quelque Ancien (oui, des personnages codifiés ou anonymes vêtus de toges). Si l’on ajoute quelque ermite, qu’on voit comme par le trou de la serrure, ou comme dans les parcs à grotte et ermitage, tous sont là, mais de taille modeste, sans rien omettre de ce que l’on doit aux forces vives de la nature, car, avant tout, les plans larges rendent aux cieux et à la nature une liberté qui n’a plus rien de commun avec les plans cavaliers de la peinture classique pour lesquels il eut même, paraît-il, un peu de mal en ses débuts, si l’on en croit son premier critique, Cochin. On est plutôt en légère contre-plongée pour un monde immédiat. À chacun son lot, sa vie, et de rochers vrais ou faux en reconstructions audacieuses, d’excavations en débordements, en concurrence avec une nature épanouie (naturans). Ce discret naturalisme s’impose sans qu’il soit besoin de répondre à la question : la nature est-elle bonne, est-elle terrifiante ? Aucune importance : le bonheur du voir transcende les principes métaphysiques.

Une clientèle soucieuse de son bonheur de vivre achetait à Robert les grands formats, les tableaux dits « de place », ceux qui sont prévus pour orner les pièces d’apparat des châteaux qui se rénovent dans des styles palladiens. S’y intègrent la grammaire du jardin dit à l’anglaise avec terrasses mais surtout la nouveauté, les fabriques de pyramide, d’obélisques et de châteaux en ruine (mais parfaitement neufs), sans parler des petits ponts avec pavillons parfois chinois, îles, temples et cascades. Tous – princes du sang, fermiers généraux et grands banquiers – veulent leur promenade pittoresque aux points de vue calculés pour offrir des surprises et des découvertes attendues. Hubert Robert, avec sa facilité, leur donne à voir, en peinture ou en vrai, tout ce qui peut se faire, se créer, se réaliser, dans de joyeux agencements de composition pour lieux et clientèle privilégiés. Point d’éclectisme, ce misérable apport cumulatif qui fit les bonheurs du XIXe siècle, mais l’ouverture des éventualités s’est répandue, offrant à méditer un monde plus proche de Leibniz. Le dialogue avec la culture lettrée a des fétiches bien réels qui ont rompu avec les rêves évanescents de Watteau. La faisabilité traverse désormais l’espace des plaisirs avec l’expérimentation du point de vue, en philosophie comme dans la fabrique des parcs.

Hubert Robert, L’Incendie de Rome. Vers 1771. Huile sur toile. 75x93 cm. Le Havre, musée d’Art moderne André Malraux © MuMa Le Havre / Florian Kleinefenn.

Hubert Robert, L’Incendie de Rome. Vers 1771. Huile sur toile. 75×93 cm. Le Havre, musée d’Art moderne André Malraux © MuMa Le Havre / Florian Kleinefenn.

Certes, Hubert Robert a travaillé, jeune, pour Choiseul, puis à la veille de la Révolution pour le financier Laborde à Méréville, en pleine transformation quand sept cents ouvriers œuvraient sur quatre cents hectares. L’artiste accompagnait l’exactitude du régisseur de ces travaux, courant d’Étampes à Rambouillet où il a réalisé la laiterie de la Reine, un lieu à visiter pour comprendre et savoir de quoi étaient faits les rêves d’harmonie et d’ajustement esthétique sophistiqué, la pure quintessence des Lumières (un powerpoint la présente). Sa réputation lui a également donné l’occasion d’interventions pas toujours prouvées (un dessin « griffonné » et jamais retrouvé est-il suffisant pour authentifier un projet ?), mais chacun jouait des éléments en vogue. L’artiste a en effet vécu de l’abondance de ses travaux, assez peu rémunérés pour l’époque, sauf par ses mécènes russes, le « comte du Nord » – futur tsar – en tête, ce qui explique la présence de son œuvre à Saint-Pétersbourg. Ce n’est qu’à la fin du XIXe siècle que sa cote s’est réellement envolée.

Le catalogue, nécessairement magnifique, se termine sur une soixantaine de pages qui offrent une biographie savante de l’artiste et précisent tout ce qui revient à la conservation savante, mais les pages précédentes battent froid quant aux hypothèses d’histoire ou de philosophie qui relaieraient la réception d’époque attestée par la correspondance avérée. On en déduit que les frontières disciplinaires posent à nouveau des abysses entre le monde des expositions et celui des lettres. Or, ce peintre exprime les Lumières françaises comme nul autre. Il émane de la société civile, ses relais sont multiples, sa clientèle significative, au point d’ailleurs qu’il en devint un symbole, ce qui lui valut de  passer l’an II à la prison de Saint-Lazare. De là, ses petits formats souvent reproduits dans les manuels d’histoire, mais on ne peut le réduire à une dimension d’attardé d’un régime qui n’était pas encore ancien.

Ses talents de dessinateur et sa force de travail, un volontarisme attesté dès sa jeunesse, ont fait  d’Hubert Robert un producteur de spectacles de ruines sans pareil, et on aimerait que le ravissement du visiteur soit accompagné, au moins dans le catalogue, d’une réflexion plus construite sur ce que signifient ces inventions, toujours reprises : retour aux Anciens, antiquomanie et découvertes majeures, galeries imaginaires en diverses approches, pour ne penser qu’à la grande galerie du Louvre proposée comme muséum, alors qu’il était garde des collections royales et, comme jadis Le Nôtre, dessinateur des jardins du roi à partir de la rénovation du bassin d’Apollon. Ces affaires de points de vue sont plus ludiques que mélancoliques. Point de retour sur un bon vieux temps non situable, à peine une réflexion relativiste sur une Antiquité encore classique mais en passe de se fondre dans le « moment troubadour » de ces mêmes années 1780. On en ressent une première forme de « présentisme », peut-on dire, pour reprendre la notion qu’a saisie François Hartog à partir des réflexions postrévolutionnaires de Chateaubriand.

Elisabeth Louise Vigée-Le Brun, Hubert Robert. 1788. Huile sur panneau de chêne 105x84 cm. Musée du Louvre © RMN - Grand Palais (Musée du Louvre) / Jean-Gilles Berizzi

Portrait de Hubert Robert, par Élisabeth Louise Vigée-Le Brun. 1788. Huile sur panneau de chêne 105×84 cm. Musée du Louvre © RMN – Grand Palais (Musée du Louvre) / Jean-Gilles Berizzi

C’est peut-être dans ce monde qui n’est ni un bric-à-brac, malgré ce que nous qualifierions aujourd’hui « d’éléments de langage », ni un temps qui détruit tout, que se joue la possibilité d’une épopée révolutionnaire capable de tout refaire, et c’est cela qui rend à Hubert Robert un dynamisme si aimable. De Rome, où il vécut jeune et longtemps, il sait le chaos et la liberté qui s’attache au choix des inscriptions mémorielles, et c’est en cela qu’il reste proche et qu’à aucun moment on ne parcourt les salles de cette superbe exposition avec le sentiment de sacrifier à l’érudition ou à un maniérisme de convention.


À la une : Hubert Robert, Projet pour la Transformation de la Grande Galerie. 1796. Huile sur toile. H. 113; l. 143 cm. Musée du Louvre © RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Jean-Gilles Berizzi

À la Une du n° 9

;