Toute honte bue

Un titre à coucher dehors. Une histoire à ne pas se relever. Un livre qui tient pourtant debout. Telle est la leçon de vie, et de littérature, de Céline Lapertot.


Céline Lapertot, Ce qui est monstrueux est normal. Viviane Hamy, 96 p., 12,50 €


Comme l’enfant se demande d’où viennent les enfants, l’écrivain (sans compter le lecteur qui va avec…) s’interroge parfois sur l’origine d’un livre, de quel souvenir il procède, de quelle image il sort, en d’autres termes comment il en est arrivé à écrire ça. Point n’est besoin de trop attendre pour découvrir la scène primitive du livre de Céline Lapertot, appelons-le un récit plutôt qu’un roman (même si cette appellation pourrait se défendre), l’histoire d’une vie privée d’histoire, parce qu’on la lui a volée, en même temps que son corps, son intimité. Ce sera une anamnèse, courte comme il se doit, mais prégnante, tranchante, glaçante. Un petit pont « tout habillé de son bois pourri », la chute qui eut lieu et la vision qui s’y agrégea : « Elle voit le pont au-dessus de sa tête, par intermittence, quand l’eau ne noie pas ses yeux, elle voit les adultes, chacun dans le rôle qui lui est attribué. Son beau-père retire son pull – et plus tard elle se dira qu’il a tout de même pris le temps de le retirer, avant de sauter –, sa mère, elle, a posé ses coudes sur la balustrade, il lui semble qu’elle regarde la scène […] L’enfant est tombée, oui, bon, on va aller la chercher, ça va, elle n’est pas morte ».

L’enfant sait donc d’où vient son enfance, d’où elle revient aussi : du côté d’un lotissement sinistre aux abords d’un canal, avec un bar tout proche, les bières à gogo et puis ceux qui l’entourent : un « presque-père » incestueux, une mère en dessous de tout, un frère inexistant. Heureusement, il y aura la suite, quand même plus belle que le commencement : le placement dans un foyer, une (vraie) famille d’accueil, la découverte des livres et des mots.

Le titre, à coucher dehors, traduit on ne peut mieux l’environnement familial : quand le mal va jusqu’à s’entendre dans le normal. On avait d’ailleurs croisé semblable expression dans le premier livre de Céline Lapertot, l’histoire d’une gamine de dix-sept ans, Charlotte, enfermée dans une cave, et qui tue son père presque-violeur… Comme quoi les livres d’un auteur se suivent et finissent toujours par se rassembler.

Céline Lapertot, Ce qui est monstrueux est normal

Céline Lapertot © Antoine Rozes

Au vrai, ce récit ne serait qu’un livre de plus, à ajouter à la longue liste des récits de souffrance de soi, parfois maladroits, souvent pas assez réfléchis, s’il ne se risquait à raconter les choses non pas exactement comme elles sont arrivées, mais comme l’enfant les a ressenties, et ce jusque dans l’indicible, voire l’indistinguable, de ce ressenti : « L’enfant ne sait pas exactement ce qu’elle ressent, mais elle sait que dans ce curieux mélange de sensations, certaines ne sont pas à dire. La peur, la stupéfaction, l’incompréhension totale, mais aussi – et voici la honte suprême que tant de gens ne connaissent pas, ce curieux frisson qui te parcourt la colonne vertébrale quand la main arrive à ton clitoris, quand bien même tu as neuf ans, quand bien même tu ne sais pas que cette petite boursouflure existe en toi, parce que tu n’avais jamais remarqué sa présence. » C’est là un point de vue risqué, qui oblige la narratrice à retourner, ne disons pas retomber, en enfance. Mais c’est là aussi une manière habile et forte de reprendre possession de son histoire. Comme si l’enfant, devenue adulte, tenait enfin sa revanche sur l’adulte, le presque-père, qui a bousillé son enfance :

« Prendre son temps, avant de laisser renaître correctement le tout premier souvenir de cet ordre-là,

Ne pas hâter les choses, ne pas tout gâcher, ne pas prendre le risque de violer le souvenir de ce qui a déjà été violé,

Ce serait l’ultime sacrilège. »

La honte est le centre, ou peut-être, plus justement, le point aveugle de ce livre ; la honte, ce sentiment qui naît, ou plutôt prolifère, sur les ruines de l’amour, quand l’enfant « réclame de la tendresse et qu’à la place on lui donne du sexe. Alors l’enfant prend ce qu’on lui donne, sans percevoir qu’il s’agit là d’un vortex qui corrompra tout le reste ». L’enfant s’enveloppe ainsi dans la honte comme dans une peau seconde, rien d’autre en fait qu’un vêtement transparent sur une existence vulnérable : « Parce qu’il n’y aura pas de retour en arrière. Les odeurs seront différentes, les mots n’auront plus la même résonance. Tout sera plus cru et plus désespéré, dans la recherche outrancière de l’amour et du plaisir, dans la dépendance à l’autre. Protège-moi, enveloppe-moi, anéantis tout ce qui n’est pas toi. »

Cette honte qui est soi et à soi, comment s’en débarrasser ? La réponse de Céline Lapertot est limpide : en écrivant, c’est-à-dire en la partageant avec le lecteur. C’est moins d’ailleurs une affaire de confidence – de l’une à un(e) autre – que de connivence – l’une avec un(e) autre. Peut-être une forme naissante d’amour ? « Et puis aller jusqu’au bout, tiens. Parce que en littérature on peut tout se permettre et qu’il n’y a qu’à travers les mots qu’on peut s’octroyer le droit de balancer des coups de poing dans la gueule. La réalité  sordide qui nous oblige à les recevoir n’est pas de la littérature. L’écrivain se demande, crayon en main, comment il parviendra à l’offrir au lecteur, cette réalité-là. Et à l’épuiser, jusqu’à la dernière goutte de sueur, par l’écriture de la violence du souvenir. Que le lecteur souffre de sa lecture autant que l’auteur souffre de son écriture, pour peu que l’on perçoive que la souffrance transmise par les mots n’est pas un mal, au contraire. »

Céline Lapertot, Ce qui est monstrueux est normal

Vitrine de la librairie Rive Gauche, à Lyon (mai 2019) © Roger-Yves Roche

Encore faut-il avoir les mots pour le dire, et l’écrire. C’est là que l’écrivaine entre en jeu. De fait, Céline Lapertot a su trouver son style, « un savant mélange des décolorations de l’enfance et du goût prononcé de l’étude », comme elle l’énonce joliment. On pourrait le décrire d’une autre manière : une phrase écorchée, mais vive : « Et comprendre que tout n’est que schizophrénie, double langage. Réussir à se frayer un chemin au milieu des débris. Composer avec ce que nous sommes, une fois devenu adulte : accepter la recherche d’une certaine forme de sérénité, autant que cette part obscure de nous-même qui se sent vivre lorsque le crayon s’agite violemment sur la feuille. »

Sans doute l’extrait de « La complainte du désespéré » de Du Bellay, que l’auteure cite à la presque fin du livre, donne-t-il à entendre ce qu’il y a à entendre dans cette écriture-là, l’écho retentissant de son histoire :

« Et vous mes vers, dont la course
A de sa première source
Les sentiers abandonnés,
Fuyez à bride avalée.
Et la prochaine vallée
De votre bruit étonnez. »

Comme si la professeure (de français) que Céline Lapertot est devenue avait réussi à redonner voix à l’enfant de son enfance, une voix à la fois perdue et retrouvée. C’est là une fort belle leçon de vie, et de littérature.

Roger-Yves Roche

Tous les articles du numéro 82 d’En attendant Nadeau