Heidegger m’a tué

Carmen Dintrich est psychanalyste, notamment. Dans la préface à J’ai pris la décision de mettre fin à ma vie, elle écrit que cette fiction synthétise un certain nombre de cas rencontrés au cours de sa pratique, concernant « le cheminement d’un adolescent soudain enfermé en lui-même, coupé des autres et du monde, en quête de sens, prêt à mettre sa vie en jeu pour faire bouger une situation figée ». Portrait type, ou portrait-mystère ? Qui est le coupable ? les parents ? Voyons cela de plus près.


Carmen Dintrich, J’ai pris la décision de mettre fin à ma vie. L’Harmattan, 172 p., 17,50 €


Le père se prénomme Alexis ; le fils, Axel, a dix-huit ans. Se pourrait-il qu’Axel is Alexis ? Ou, du moins, que le père le souhaite ? Petite bourgeoisie aisée de province, il est polytechnicien, faiseur de ponts et de facs, psychorigide, perfectionniste, chasseur le week-end, à cheval sur les heures des repas, du lever et du coucher comme sur les menus équilibrés, travail et sport en alternance, le rythme de la vie familiale réglé une fois pour toutes. Un cadre aux repères invariables, au sein duquel il compte bien voir s’inscrire son fils, à la fois duplicata et prolongement naturel de lui-même. Il voudrait qu’il fasse Math Spé, puis Polytechnique, évidemment. Elle, la narratrice du roman de Carmen Dintrich, institutrice, qui se veut plus proche d’Axel, tente de le comprendre, mais s’égare parfois, n’osant contrarier son mari trop frontalement.

Il arrive à Axel de regimber ouvertement : « Et j’en ai marre de vos valeurs, ces valeurs de réussite, de haute tenue et de perfection que vous m’avez fourrées dans le crâne… » Un jour, il écrit une longue lettre, plusieurs feuillets, qui commence par cette phrase : « J’ai pris la décision de mettre fin à ma vie. » C’est sa mère qui la lit, effondrée. Le père jette à peine un regard sur les dix pages posées sur le buffet ; il ne s’étonne pas que son fils ait choisi d’écrire à sa mère, et ne veut pas savoir quelle urgence se manifeste ainsi. Pourtant, Axel, qui étudie à Paris, évoque une errance nocturne dans les rues de la capitale qui le conduit sur les bords de la Seine dans laquelle il se jette : « C’est comme si je m’étais débarrassé de ma prison corporelle ». Faux suicide, il remonte vite à la surface ; mais le questionnement philosophique le taraude, Heidegger rôde ! En attendant, la musique le retient, de Furtwängler à Mike Jagger, en passant par Beethoven et Bob Dylan. Et pourtant : « La tête des gens si on leur disait que la mort est ce moment de liberté absolue où l’on s’affranchit de sa personnalité pour atteindre à l’essence de l’homme. Qu’est-ce qu’ils comprendraient à l’essence de l’homme ? »

Carmen Dintrich, J’ai pris la décision de mettre fin à ma vie

À ce stade, je dois bifurquer pour mieux rejoindre ce qui me parait être le vrai sujet de ce livre. Dans sa préface, la psychanalyste qui s’exprime ici déclare : « les parents comprendront peut-être mieux comment un mot, une coïncidence, des pressions et des tensions psychiques risquent de pousser l’enfant à une remise en question de sa vie même, faute d’avoir été entendu. Il est en effet essentiel qu’ils prennent conscience des appels au secours que leur adresse ce dernier à travers ses silences, chantages, fugues, mises en scène… ». Or,  j’ai tout lieu de penser que la teneur de ce discours masque ce que son inconscient lui révèle, çà et là, dans les interstices de sa pensée, à savoir la vraie raison du suicide d’Alex. Nous allons y venir. Sachez cependant que le roman de Carmen Dintrich est construit comme un véritable thriller car, si nous savons dès le titre que la mort sera de la partie, tout au long du livre persiste une forme assez perverse de suspense qui laisse espérer qu’il n’en sera rien ; en vain.

Voyons maintenant quelle est la vraie raison derrière le geste fatal. Dans la lettre à sa mère, Axel développe les réflexions que lui inspirent ses lectures philosophiques, principalement Heidegger ; échantillon : « Nous sommes des étants et notre pensée qui occupe une place intermédiaire entre l’Être et la sphère existentiale ne peut jamais pendant notre existence physique rompre son rapport à l’étant en soi, ce qui signifie que l’Être nous échappera durant toute notre vie. » Plus loin, il imagine que se supprimer doit provoquer « un instant d’intensité optimale qui permettrait l’irruption de l’Être […] C’est pourquoi la solution la plus radicale, celle qui consiste à affirmer sa liberté absolue et divine, est de se tuer ». Encore plus loin, il tente d’établir un rapport entre l’idée qu’on se tue pour exister et le cas de Jacques Vaché, maître de l’Umour ; il se trompe : si Vaché meurt d’une overdose d’opium le 6 janvier 1919, personne n’a jamais pu savoir qu’il s’agissait d’une mort volontaire ou d’une mort accidentelle, résultant peut-être d’un « jeu » avec les risques encourus, en pleine conscience. Si Vaché a déclaré, quelques heures avant la soirée fatale : « Je mourrai quand je voudrai mourir », on doit y voir davantage l’expression ultime de la liberté de l’homme qu’une déclaration de guerre à la vie.

On voit que les interrogations d’Axel sont soumises au chaos qui l’habite, il en convient d’ailleurs : « En ce moment, c’est une vraie bouillie dans ma tête. L’Être, l’ex-tase, l’Ereignis, le Dasein, l’Être-pour-la-mort, l’historial, les étants… quelle salade ! Je souffre probablement d’une heideggerite aiguë ». Sa mère, de son côté, ne comprend rien et tente de « faire plaisir » à son fils en fêtant Noël par un beau sapin, dûment décoré de guirlandes, de boules, d’étoiles, de petites ampoules clignotantes. « Le voilà justement qui sort de sa chambre. Jette un œil. S’immobilise un instant puis repart sans un mot. Trois heures durant j’ai œuvré dans l’espoir insensé qu’il redevienne le petit garçon qu’il n’a jamais pu être […] parce que chaque décoration m’assurait de son bonheur ».

Flop. Axel ne souffre pas de n’avoir pas été entendu. Il est bel et bien victime du gloubi-boulga de la philosophie de Heidegger, et le fait qu’il en convienne dans un moment de lucidité (la salade) ne l’empêchera pas de franchir le pas en se jetant du haut de la falaise d’Étretat. Voici ses derniers mots, sa dernière lettre : « m’élancer le plus haut possible jambes tendues et bras déployés comme les ailes de l’oiseau, jouir de cet instant suprême ou seul face à l’ÊTRE, je serai une parcelle d’éternité et connaîtrai enfin l’EX-TASE ».

Ainsi, à la manière d’Alfred Hitchcock et de son McGuffin – cet élément après lequel courent les protagonistes de ses films et qui n’est qu’un moyen de faire avancer l’action, alors que le vrai sujet est ailleurs –, je pense que Carmen Dintrich tente, inconsciemment peut-être, de mettre le doigt sur les méfaits induits de Heidegger, tout en insistant (McGuffin) sur les « devoirs » des parents et l’écoute qu’ils doivent avoir vis-à-vis de leurs enfants. Allons, il y a philosophe et philosophe, tous n’ont pas été complaisants – voire plus – envers les nazis !

Le livre de Carmen Dintrich mérite la plus grande attention, car il met « sournoisement » en lumière les conséquences dramatiques possibles d’une philosophie nébuleuse.

Alain Joubert

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