Le sionisme, un passé simple

Livre aussi court qu’ambitieux, Le sionisme fut un humanisme cherche à réévaluer les discours fondateurs du sionisme comme courant politique et intellectuel. Uri Eisenzweig parvient à restituer des pans oubliés des œuvres de Moses Hess, Herzl, Pinsker ou Arthur Ruppin, et fait découvrir au public francophone le dynamisme des études anglophones et israéliennes sur ces questions. Parfois partisan, le livre rencontre certains écueils qui éclairent les difficultés contemporaines de la réflexion sur la question sioniste autant que les hésitations de l’auteur entre un propos scientifique, politique ou moral.


Uri Eisenzweig, Le sionisme fut un humanisme. Seuil, 192 p., 19 €


Le titre plus que mystérieux, le passé simple suggérant aussi bien le récit que l’oubli d’une histoire, trahit le projet d’un livre au genre indéterminé, ni tout à fait historique ni entièrement manifeste, ni militant ni neutre. Ce passé simple accolant sionisme et humanisme dévoile dans la conclusion de l’ouvrage une entreprise audacieuse : la réévaluation des premières pensées sionistes à rebours de nombreuses traditions historiennes et politiques, pour en rappeler la portée humaniste. L’audace est ici kaléidoscopique, comme si souvent lorsqu’il s’agit de la question sioniste : audace de s’inscrire en faux contre la radicalisation (extrême) droitière de cette histoire par le Likoud et d’autres politiques, israéliens ou non, depuis ces dernières décennies. Audace encore de dénoncer les outrances d’un Zeev Sternhell assimilant sionisme et proto-fascisme. Audace toujours de vouloir ouvrir une nouvelle voie dans le champ si complexe des études scientifiques consacrées à ces questions.

Uri Eisenzweig, professeur de littérature sachant faire valser les objets d’étude (le roman policier, la littérature fasciste, Nerval, et maintenant le sionisme) comme les langues (anglais, français et hébreu notamment), se propose d’ouvrir cette nouvelle voie à partir d’une étude des textes fondateurs du sionisme et de sa préhistoire : Moses Hess d’abord, puis Leon Pinsker et Theodor Herzl avant Zangwill et Ruppin. Si Herzl a laissé son empreinte de géant dans l’histoire du sionisme, suite notamment au congrès fondateur de Bâle de 1897 qui marque l’acte de naissance du sionisme dit politique, Pinsker reste moins connu en France malgré le succès de son ouvrage Autoémancipation ! de 1882. Uri Eisenzweig procède à une analyse littéraire extrêmement féconde de ces textes, par une approche comparatiste et philologique informée voire inédite : la capacité de l’auteur d’en revenir à l’original hébreu de nombreuses œuvres rétablit une dimension effectivement peu connue des premiers textes sionistes. L’essentiel de ce rétablissement vise à démontrer que les premiers sionistes, autour des Amants de Sion ou de l’Organisation sioniste mondiale, donnaient en réalité une importance plus que secondaire à l’objectif territorial palestinien. Cet objectif territorial indéterminé – pour reprendre le mot de Herzl lui-même dans Der Judenstaat (1896) – conduit Eisenzweig à conclure à une absence d’idée nationaliste dans les pensées des premiers sionistes. De ce « sionisme [qui] ne fut pas un nationalisme », l’auteur en arrive à l’idée d’un sionisme qui fut un humanisme.

 Uri Eisenzweig, Le sionisme fut un humanisme

Theodor Herzl à Bâle vers 1900, par E.M. Lilien

Se concentrant sur la dimension intellectuelle et littéraire de l’aventure sioniste, l’ouvrage en vient ainsi à retracer la filiation de ces premiers jalons humanistes jusqu’à la Seconde Guerre mondiale et, bien sûr, la fondation d’Israël, faisant un sort tout particulier à l’expérience éphémère du Brit Shalom (1925-1933). L’association qui, autour d’Arthur Ruppin et avec Scholem ou Buber, fut parmi les premières à défendre l’idée d’un État binational fournit ici l’occasion d’une révision historique stimulante, appelant autant à redécouvrir cette histoire et certains travaux israéliens récents qui y sont consacrés qu’à mieux comprendre un « récit officiel » du sionisme ayant cherché à faire du Brit Shalom le symbole contrefait d’une extrême gauche sioniste, opposée aux révisionnistes de Jabotinsky puis de l’Irgoun et du groupe Stern, tout en étant complémentaire des uns et des autres. L’analyse des textes souligne alors la grossièreté politique d’une sorte d’ « histoire officielle » qui voulut se faire passer pour centriste, instrumentalisant cette histoire pour fonder a posteriori l’identification entre l’État d’Israël fondé en 1948 et l’histoire sioniste en général : « D’où l’anachronisme dans l’identification contemporaine de l’État d’Israël au ”sionisme”, identification qui n’est répandue que parce que utile à la rhétorique politique de part et d’autre du conflit autour d’Israël/Palestine. » Uri Eisenzweig se dresse contre ces anachronismes de façon convaincante, proposant en creux une réévaluation des termes mêmes du débat contemporain, objets d’une captation politique de la part d’un certain nombre d’hommes d’État et de politiques, notamment israéliens, au mépris de l’histoire et des textes.

Le sionisme fut un humanisme se place ainsi à l’intersection de nombreuses polémiques et d’autant de débats savants, qu’il stimule avec une remarquable finesse. Ce constat louangeur n’empêche cependant pas un certain nombre de réserves que la forme ramassée de l’ouvrage (160 pages) n’explique qu’en partie. Ainsi, l’usage parfois cavalier des études historiques consacrées au sionisme ou à l’histoire du Proche-Orient et de l’Europe contemporaine donne parfois l’impression que l’auteur ne met en lumière que ce qui sert son propos. La dénégation de la dimension nationaliste du projet sioniste aurait gagné à être mise en rapport avec les études historiques, qui ne sont plus si neuves désormais, insistant sur la pluralité des sionismes (religieux, socialiste et nationaliste), et ne disculpant pas à ce point Herzl d’être de son époque, nationaliste s’il en fut [1]. De la même manière, l’influence du Brit Shalom sur la culture et la politique palestinienne de l’entre-deux-guerres paraît trop mal contextualisée pour qu’on en comprenne aussi bien la portée que les échecs : qu’en est-il des quatrième et cinquième aliyah et de leur influence sur la vie politique et intellectuelle du Yichouv ? Qu’en est-il de l’essor de Chaïm Weizmann, personnage vite écarté par Uri Eisenzweig, à la tête du mouvement sioniste ? Et de Ben Gourion ? Le parti pris du livre, court et sciemment engagé, est ainsi son honneur bibliographique (la découverte de nombreux travaux hébreux et anglophones) en même temps que sa limite historique, en ce qu’il hypertrophie certaines histoires sans permettre à son lecteur de contextualiser entièrement les propos rapportés.

 Uri Eisenzweig, Le sionisme fut un humanisme

Uri Eisenzweig © Astrid di Crollalanza

Sans doute ces parti pris expliquent-ils aussi le trouble du lecteur face à l’utilisation de certains concepts, au premier rang desquels celui, fondamental pour l’auteur, d’humanisme. Dès l’incipit laissé indéfini, l’humanisme semble, pour Eisenzweig, se définir comme une « philosophie centrée sur la dignité de l’Autre ». On perçoit bien l’usage envisagé de cette définition fort vague, qui permet d’insister sur la « négation de Sion » au principe d’un sionisme peu intéressé par la Palestine, donc imperméable au nationalisme, donc humaniste. Mais on perçoit alors mieux encore qu’Uri Eisenzweig finit par démontrer ses prémisses… La cheville conceptuelle de l’humanisme, excessivement floue, est ainsi la principale limite que se donne cet ouvrage pourtant riche et convaincant : le terme d’humanisme n’apparaît pas ou presque dans les textes cités, qui lui préfèrent souvent celui d’ « humanitaire » plus propre aux temps étudiés ; et caricature certaines histoires ou personnages historiques. Ainsi de la proximité de Herzl avec Max Nordau, évacuée dans une note sibylline ne traitant pas de l’influence de l’auteur de Dégénesrence [2] (1892) sur le fondateur du sionisme politique. Ainsi de la proximité du Herzl parisien du début des années 1890 qui souhaita rencontrer Drumont par l’intermédiaire de Léon Daudet, théoriciens antisémites et d’extrême droite pour lesquels il ne cacha jamais son estime voire son admiration. On comprend mal que ces nombreux faits attestés puissent être à ce point écartés au nom de la dénonciation d’ « une absurdité symptomatique de la distortion [sic] historienne courante, lorsqu’il s’agit de comprendre la logique sioniste fondatrice ». On voit sans peine, en revanche, à quel point cette histoire celée par le livre contredit la morale trop peu nuancée affirmant sans ambages que le sionisme fut un humanisme.

C’est qu’Uri Eisenzweig ne s’extirpe pas entièrement des chausse-trappes infinies encerclant celui qui entend penser ces questions. La finesse de son positionnement et l’érudition iconoclaste de son propos lui offrent une rare force de conviction et de pertinence ; mais, finalement, elle n’empêche guère le livre de se colorer d’une dimension militante moins convaincante intellectuellement quoique louable sur les plans politique et moral. Le passé simple du titre fournit alors d’autres clefs de lecture, faisant de l’ouvrage un brûlot dont les destinataires sont ceux qui empêchent de conjuguer au présent sionisme et humanisme, qu’ils soient au pouvoir aujourd’hui en Israël ou historiens parfois de mauvaise foi (Zeev Sternhell). Derrière ce passé simple, se cache surtout une nostalgie touchante pour des valeurs qui, en somme, ne concernent pas plus le sionisme que bien d’autres mouvements contemporains : l’humanisme, une certaine idée d’universalité et de « pensée rationnelle ». Il n’est pas sûr que ces notions soient les plus opératoires pour penser toute histoire aujourd’hui, et on peut s’étonner de leur permanence inquestionnée chez de nombreux auteurs contemporains tant ils font obstacle à une pensée du présent libérée – le passé simple d’Uri Eisenzweig est peut-être aussi le signe de cet obstacle ? L’humanisme est alors une confusion des registres, entre  morale, histoire, politique, qui n’empêche pas Uri Eisenzweig d’ouvrir des réflexions et des voies dont les limites sont, comme toujours sur ce sujet, aussi parlantes que les élans.


  1. À titre d’anecdote et pour en rester au champ de l’analyse des textes, on pourrait citer contre Uri Eisenzweig le chapitre du célèbre ouvrage de Klemperer sur la langue du Troisième Reich, où sont comparées (pour montrer leur parenté) les langues de Herzl et de Hitler.
  2. Ouvrage important dans l’histoire du terme d’Entartung de sinistre mémoire, le bestseller Dégénérescence de Max Nordau est une condamnation du déclin de la société européenne et notamment germanique, illustré par les déviances de nombreux artistes relativement à la beauté et à la santé morales que l’auteur appelle de ses vœux.

Pierre Tenne

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