Quitter les spectres

Pâture de vent est le deuxième roman du poète Christophe Manon. Après Extrêmes et lumineux (Verdier, 2015, prix Révélation de la Société des gens de lettres), l’auteur poursuit son exploration de la mémoire et son travail d’introspection lyrique parmi les vivants et les morts. La langue qu’il invente, vive et poétique, rassemble la foule familiale, anime les corps des uns et des autres avec force.


Christophe Manon, Pâture de vent. Verdier, 105 p., 13 €


« C’est ainsi que tout a commencé. Le jour était venu. Un jour comme un autre, pas plus. L’univers était en expansion et le monde tournait mollement sur son axe sans qu’on s’en aperçoive ». C’est ainsi que commence Pâture de vent, installant dans toute sa fragilité un monde en perpétuel mouvement, en ce jour de commencement, où le soleil « pataugeait mollement », où « la vie s’épanouissait imperceptiblement ». Les adverbes qui scandent l’ouverture de ce chant des vivants et des morts soulignent un mouvement lent, commun, résonnant avec les « lois du temps », et son « écoulement ». Dans un glissement tout aussi imperceptible, en quelques lignes, Christophe Manon installe deux personnages, un garçon et une fille, dont les corps s’éveillent avec le jour qui se lève : « La fille était là aussi, auréolée de grandes boucles dorées, harmonieuse combinaison inflammable, insouciante, impérieuse, frémissant dans sa robe à fleurs comme un animal insoumis, immanente ». À peine apparue, la jeune fille disparaît.

Pâture de vent se construit en deux parties autour de ces apparitions et disparitions effusives auxquelles assiste un jeune garçon qui se transforme peu à peu en « je ». Poète, Christophe Manon invente des passages entre des images, des mouvements fragiles, dans un flux particulièrement vif et maîtrisé. On glisse sans crier gare d’un personnage à l’autre, de l’évocation d’un vivant à celle d’un mort, d’une scène d’amour à une scène de deuil, d’un personnage intensément aimé à un autre détesté. Ces passages à peine perceptibles, souvent inattendus et parfois provocateurs, sont une des forces visibles de Pâture de vent. Ainsi, lors de la scène d’amour originelle et de jouissance entre le garçon et la fille, surgit une vieille femme monstrueuse dont la figure, qui nous mènera à celle de la mère, apparaît à plusieurs reprises dans le roman : « Alors il ressentit une joie qui n’était pas la sienne et ce fut tout. Puis la vieille femme est apparue sur le chemin, le dos courbé sous le poids de l’éternel fardeau, et le garçon et la fille se sont volatilisés car ils étaient tétanisés. » Christophe Manon invente une langue où tout à coup tout bascule et tout commence, dans un même mouvement, où l’amour et la mort se rejoignent et se rassemblent dans un temps commun : « C’est ainsi que tout a basculé. Toute chose a son temps et chaque dessein sous le ciel a son heure, naître et mourir, gémir et danser […] toute chose vient à son heure. C’est ainsi que tout a commencé ».

Christophe Manon, Pâture de vent.

Christophe Manon © Jean-Luc Bertini

Le traitement du temps dans Pâture de vent, entre l’imparfait, le passé simple et le passé composé de la première partie, s’avère particulièrement subtil. Il s’étire dans un récit de souvenirs et d’images illimitées et se fissure dans un présent où les visions oniriques et morbides se succèdent jusqu’à l’étourdissement : « Et je vois un immense tumulte de figures et de formes inachevées, des nuées d’atomes et de poussières remuées des enfers, un abîme ouvert entre les univers, je vois des générations et des générations s’animer et se débattre dans les nébuleuses bleues des infinitudes, je vois les morts se relever d’entre les morts ». Christophe Manon s’approche au plus près de ces visions d’horreur apparues à la sortie du cimetière : « Je suis devenu le théâtre d’un combat de spectres qui se déroule entre mes omoplates. » Il décrit toute la laideur de ces êtres parfois surnaturels qui le hantent et l’abjection de ces morts surgis de sa conscience, dans des pages qui nous renvoient à la littérature fantastique : « Du ciel ensanglanté tombent de puissantes trombes de croix enflammées. Dans leur chute inexorable elles entraînent des anges décapités aux ailes déployées qui lâchent des fientes d’acide sur des embryons de chats recouverts de chaux vive. » Christophe Manon pousse le récit de ce spectacle intérieur jusqu’aux confins de l’hallucination et de la folie la plus insoutenable. Ces pages sont pourtant le lieu d’un questionnement profond sur l’origine de la violence et sur la vérité de celle-ci.

Si les visions les plus douloureuses et les plus gênantes se succèdent, c’est en effet sans gratuité. Comment écrire avec justesse l’horreur qui parfois nous envahit et nous assaille ? Comment s’approcher d’elle par l’écriture, sans complaisance, mais sans dégoût ni détour non plus ? Pâture de vent questionne la puissance du langage à donner vie aux monstres intérieurs et à la cruauté de chacun. L’écriture poétique semble permettre de mieux trouver leur(s) origine(s). Le narrateur ne nous engage vers aucun lieu unique, mais on comprend que « la mort avant que d’être né » d’un petit frère constitue l’un des points névralgiques du déchaînement de cette foule spectrale. Les adresses à celui-ci, en italique, rythment la première partie du récit et lui apportent une douceur saisissante : « Salut éternel et fraternel à toi mon joli sucre d’orge, mon tendre berlingot, mon trois fois saint petit lapin, je t’aimais, cher frangin ». À travers ces invocations au petit frère, c’est toute la fragilité de la vie qui apparaît, mais aussi toute la complexité des temps que seul semble restituer le roman. « Mort-né dans le ventre de maman », pris dans un passé et un conditionnel sans futur, le frère apparaît comme le double enfoui du narrateur, le ramenant sans cesse au passé et à l’histoire familiale : « Salut à toi, poussière issue de la poussière, enfant mort en venant au monde, frêle fagot de chair et d’os et ne sut jamais comment respirer […] Quels auraient été tes peines, tes deuils, tes chagrins, petit frère ? ».

À ces tendres adresses au frère se mêlent les évocations agressives de la figure maternelle. Porteuse de violence et de mensonges, envahissante, elle s’immisce jusque dans la langue de l’écrivain : « et j’entends en somme la voix de ma mère parler sous la mienne, ma bouche résonner de son emphase de mauvaise tragédienne ébouriffée aux gestes enflammés de petit oiseau blessé ». À travers ces évocations de personnages familiaux, Pâture de vent interroge avec justesse et énergie l’affranchissement et le détachement vis-à-vis de la « foule spectrale », de ses voix tenaces et terrifiantes. Le roman et la langue poétique qui le porte avec intensité apparaissent alors comme les espaces les plus propices à cette recherche d’une vérité de soi, d’une voix authentique et singulière, loin « des oripeaux par trop encombrants » et de la « collection de masques » du passé.

Jeanne Bacharach

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