Poésie et vérité

Entre un roman qui plonge ses racines dans l’autobiographie et des Confessions qui sont pour une part le fruit d’une vive imagination, où passe la frontière ? Comment rapprocher un classique de la littérature allemande, qui, dans sa première mouture, l’Ur-Meister, a fait l’objet de trois traductions, et les mémoires redécouverts d’un écrivain oublié du XVIIIsiècle français ? Ce sont pourtant l’un et l’autre, sauvés de l’oubli par un manuscrit retrouvé, deux récits qui disent une « vocation » impérieuse d’artiste, d’écrivain, de voyageur.


Robert-Martin Lesuire, Robert, ou Confessions d’un homme de lettres. Édition de Bénédicte Obitz-Lumbroso. Classiques Garnier, 479 p., 49 €

J. W. von Goethe, La vocation théâtrale de Wilhelm Meister. Trad. de l’allemand par Jean-Jacques Pollet. Présentation de Jean-Marie Valentin. Les Belles Lettres, 588 p., 55 €


Les « confessions » – au sens de Rousseau – de Robert-Martin Lesuire doivent, selon le sous-titre de l’œuvre, « servir à l’étude de la nature et de la société » et, de fait, de miraculeuse manière, elles nous offrent un panorama particulièrement vivant et pittoresque, très enlevé, mais substantiel, de la société du XVIIIe siècle, qu’il s’agisse du peuple ou de l’aristocratie, en France, à Paris et en province, mais aussi en Italie – à la cour de Parme – et en Angleterre, dans toutes ses dimensions sociales, politiques, sexuelles, voire religieuses.

L’auteur, Robert-Martin Lesuire, est né à Rouen en 1736, dans une famille d’artisans peu fortunés, mais doués pour les arts – il a des parents peintres –, et manifeste dès son plus jeune âge un goût et un talent pour l’écriture, les « belles-lettres », le théâtre. C’est sous l’emprise de cette vocation, de cette « chimère », que, pour gagner Paris et « réussir par la littérature », il accepte d’entrer très jeune chez les oratoriens, ce qui nous vaut de fort amusantes pages, lorsque le Normand découvre, dans sa naïveté, la vie austère imprévue à laquelle il s’est engagé en entrant dans cet ordre. Cela ne l’empêche pas, le « petit monsieur », dans un curieux mais savoureux mélange, de passer sans cesse du sentimental à la Greuze au libertinage, dans une ronde incessante de jeunes filles qui manifestent en tous lieux, y compris les couvents et les auberges, de l’intérêt pour lui. La jeunesse et le charme de ce Candide font aussi qu’il est la cible des assiduités de femmes plus mûres et d’ecclésiastiques trop pressants. Mais ses tribulations, quand il parvient à quitter l’ordre, viennent surtout du fait qu’il tombe régulièrement sous la coupe d’un mauvais sujet, d’un « jeune muscadin », son mauvais génie, un certain Louvel, qui ne cesse d’emprunter de l’argent sans jamais rembourser, qui vend la garde-robe de ses logeuses… une figure de la bohème qui rappelle tantôt le Neveu de Rameau, tantôt Méphistophélès.

Robert-Martin Lesuire, Robert, ou Confessions d’un homme de lettres

Pietro Melchiorre Ferrari, Portrait de Guillaume du Tillot, deuxième moitié du XVIIIe siècle © Musée Glauco Lombardo

En 1763, Lesuire obtient grâce à ses facilités de plume (et ses relations, ses « prôneurs ») un poste de secrétaire (comme, vingt ans plus tôt, Rousseau à Venise) auprès de la cour de Parme et du Premier ministre, Guillaume Du Tillot, ce qui lui donne l’occasion de découvrir l’Italie. Il manifeste à cette occasion un art consommé de rapporter une anecdote un peu leste tout en manifestant une sensibilité rare aux jeux chromatiques des paysages, à la mer, aux fleuves comme le Pô et aux montagnes comme les Apennins. On lit surtout avec plaisir le récit d’une visite en chemin chez Voltaire, à Ferney, récit amusé et sans doute très véridique, la visite de Naples avec l’ascension du Vésuve et la description de l’opéra San Carlo, l’évocation réaliste de Venise et de ses usages, etc. Lesuire fait souvent preuve d’une sobriété toute stendhalienne : faut-il traverser les marais Pontins ? « Pour se mettre en route, dans cette saison, on se purge bien, on communie, et l’on n’en meurt pas moins. Je n’ai pas fait cela et je vis. »

Après huit ans à la cour de Parme, Lesuire, de retour à Paris, en 1771, ne se sent plus en harmonie avec « l’esprit public » devenu hostile aux philosophes – « Français, Français, peuple singe, perroquet, moutonnier ! Nation mobile que fait tourner une grande girouette » – et décide de passer en Angleterre, ce qui nous vaut une riche description de Londres, de ses églises, de sa politique et, comme en tous lieux, de ses « beautés ».

Lesuire a finalement connu un certain succès avec L’Aventurier de 1782, une saga familiale en plusieurs volumes, mais, ruiné par la Révolution, il dut prendre un poste de professeur à l’École centrale de Moulins. C’est sous l’invocation de Monsieur Nicolas et de Restif de la Bretonne qu’il achève ainsi le récit piquant de ses voyages et de sa vie, « sans aucun sujet de chagrin, sans un instant de mélancolie ».

Robert-Martin Lesuire, Robert, ou Confessions d’un homme de lettres

Page de garde du deuxième tome de L’aventurier François, de Robert-Martin Lesuire

Le manuscrit de ces Confessions a été exhumé de la bibliothèque municipale de Laval, dans la Mayenne. C’est un sort du même ordre qu’a connu cette Vocation théâtrale de Wilhelm Meister (Wilhelm Meisters theatralische Sendung), première version, inachevée, des Années d’apprentissage de Wilhelm Meister, le « roman d’éducation » publié en 1795. Ce manuscrit (copie d’un original perdu) fut retrouvé en 1910 dans les papiers de Barbara Schulthess, une amie suisse de Goethe, et publié l’année suivante chez l’éditeur Cotta.

Ce texte a déjà été traduit en français à deux reprises : en 1924, par Florence Halévy pour « Les Cahiers verts » de Daniel Halévy aux éditions Grasset, et dans une version plus récente, due à l’excellent traducteur Pierres Deshusses, sous le titre différent de La mission théâtrale de Wilhelm Meister (Circé, 1994). Fallait-il une troisième traduction ? Considérons cela comme une manière de rendre hommage à la langue allemande sous sa plus séduisante et élégante forme. Et il est vrai que les traductions vieillissent.

Cette Vocation est, comme le souligne Jean-Marie Valentin dans sa présentation, un « Theaterroman », un roman qui se déroule essentiellement dans le milieu du théâtre. C’est aussi, si l’on tient surtout compte du protagoniste, un Künstlerroman¸ un « roman d’artiste », ou comment un jeune bourgeois peut s’agréger à une troupe de comédiens ambulants et contribuer à l’émergence d’un théâtre national allemand. Ce roman, plus réaliste que l’œuvre définitive, en acquiert un charme particulier, qui n’est pas sans rappeler au lecteur français cette belle lecture d’enfance que fut Le capitaine Fracasse de Théophile Gautier

Robert-Martin Lesuire, Robert, ou Confessions d’un homme de lettres

August Weger, Portrait de J. W. Goethe © Bibliothèque Nationale d’Autriche

On retrouve dans cette première version les personnages du Wilhelm Meister de la période classique et d’abord Wilhelm lui-même, un jeune bourgeois destiné au commerce et qui a la toute première révélation du théâtre avec un spectacle de marionnettes à Noël, mais aussi l’actrice Marianne, l’initiatrice, la séduisante Philine au charme amoral, Mignon, l’être à la féminité ambiguë, Jarno, le mystérieux personnage qui ouvre Shakespeare à Wilhelm, Serlo, le directeur de théâtre, etc. Goethe, responsable à Weimar du théâtre de la cour, non seulement connaissait les problèmes concrets, psychologiques et matériels, que pose la gestion d’une troupe d’acteurs, mais participait aussi à la réflexion sur le théâtre comme mode d’expression privilégié au sein d’une « nation » allemande qui n’était encore alors qu’une mosaïque de petites cours sans unité autre que culturelle.

Jean-Marie Valentin veut voir en ce jeune Wilhelm un être encore incertain de sa vocation, qui s’identifie à Hamlet reculant devant l’acte, « procrastinateur mélancolique » qui hésite encore à choisir définitivement la voie du théâtre. Cette hésitation dans les vocations fut-elle aussi celle de Goethe ? C’est seulement au retour d’Italie que ce dernier reprend le manuscrit qu’il avait abandonné, dans une perspective nouvelle, qui met désormais au premier plan, non plus la « vocation théâtrale » simple, la vie d’artiste, mais le processus plus ample de la Bildung, de la « formation de soi », au cœur des Années d’apprentissage.

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