Cosmopolites de tous les pays

Dans ce livre très riche, Alain Policar entend moins démontrer la nécessité morale et politique du cosmopolitisme qu’interroger les nombreuses manières de l’interpréter, afin d’en choisir la version la plus à même de se présenter comme un objectif sérieux pour nos sociétés contemporaines.


Alain Policar, Comment peut-on être cosmopolite ? Le Bord de l’eau, 168 p., 16 €


Ce bref essai a le mérite d’exposer les principaux arguments en faveur du cosmopolitisme, tout en montrant ses réserves sur ceux qui lui semblent les plus problématiques, ou les moins à même de surmonter les défis posés par des relations internationales économiques et politiques profondément inégalitaires. Après avoir énoncé les bases normatives du cosmopolitisme, qui postulent l’égalité fondamentale de toutes les personnes – ce qui exige un surcroit d’attention pour les plus vulnérables –, Alain Policar critique la fausse dichotomie entre nationalisme et cosmopolitisme, dans la mesure où le premier serait vu comme une construction identitaire et non comme le référent d’un projet civique commun. Le politiste s’attaque ensuite aux thèses qui sont aux antipodes de l’universalisme qu’il promeut. Il montre qu’on ne peut toutefois penser la relation à autrui de manière désincarnée, et qu’une forme de patriotisme républicain est totalement compatible avec le cosmopolitisme. Enfin, il entend penser les politiques publiques et les modes de gouvernance dans leur relation aux exigences d’une éthique de l’hospitalité, laquelle nous obligerait à transformer notre conception des frontières entre les nations.

Si passionnant que soit le plaidoyer d’Alain Policar, son essai possède les défauts de ses qualités. Le livre est d’une immense générosité à l’égard d’une foule de chercheurs en sciences sociales et en philosophie politique qui ont contribué au débat sur le cosmopolitisme. En revanche, le lecteur se sentira très souvent désorienté devant la profusion des citations et des renvois à une bibliographie qui semble infinie, au point qu’on perd de vue la réflexion propre de l’auteur.

Le plus important est ailleurs. Policar insiste beaucoup sur une conception de l’humanité qui va moins de soi qu’il le voudrait. Bien entendu, l’influence du structuralisme et des autres formes de relativisme n’est pas compatible avec l’idéal qu’il défend. On comprend mal toutefois qu’un chapitre entier doive être consacré à un tel sujet, à moins que cela soit destiné à offrir un argument de nature anthropologique pour en déduire l’idée d’un lien social qui se consoliderait par la mobilité et par la considération à l’égard d’autrui, sans présupposer pour autant qu’il n’y a aucune différence morale pertinente entre le proche parent qui souffre devant nous et l’enfant qui meurt de faim dans un pays lointain du nôtre. Cette représentation d’un lien social fondé sur l’attention aux vulnérabilités des autres peut générer bon nombre de problèmes, à commencer par la subordination de la justice mondiale à un sentiment d’appartenance à une communauté humaine. Or, il est peu probable que les critères définitionnels de celle-ci, même les plus généraux, soient acceptables par tous.

Alain Policar, Comment peut-on être cosmopolite ?

Policar alterne constamment entre exigence formelle de la justice mondiale et des réquisits où les vertus des agents se trouvent sollicitées sans qu’on puisse bien voir de quelle façon et pour quelles raisons, si ce n’est en vertu de principes trop vagues. En outre, voir dans le souci moral à l’égard des autres une valeur intrinsèque explique mal comment ce même type de sentiment peut en réalité conduire au sectarisme. En d’autres termes, les mouvements identitaires actuels ne sont pas des formes d’individualisme ; ils expriment bien la volonté d’un monde commun, mais fermé à ceux qui ne s’y identifieraient pas pleinement ou, pire encore, qui ne seraient pas reconnus comme étant des personnes humaines à part entière. Il faut donc nécessairement penser le cosmopolitisme avec la défense du pluralisme, un aspect qu’on aurait souhaité voir explicité dans l’essai de Policar.

Reste alors la question de savoir de quoi devrait dépendre, en dernière instance, une politique de l’hospitalité. S’agit-il d’abord et avant tout de valeurs, dont chacun se ferait le porteur ? Ou faut-il penser d’abord les cadres institutionnels, économiques, juridiques et politiques, garantissant aux personnes migrantes un véritable accueil et des conditions équitables pour leur avenir dans un nouveau pays ? Or, c’est précisément au sujet de la dimension socio-économique de l’ouverture des frontières qu’il est difficile de trouver des réponses à nos questions dans le livre de Policar. Bien entendu, il est possible d’admettre que ce n’était pas l’objectif premier du livre, lequel objectif était plutôt de sortir du faux dilemme entre une conception substantielle de l’identité et un universalisme abstrait.

Il faut comprendre toutefois le déplacement philosophique auquel convie l’auteur. Au lieu de structurer le cosmopolitisme dans une logique étatique et juridique, Policar plaide d’abord et avant tout pour une incarnation de ses principes dans de multiples luttes sociales afin d’affronter, sur le terrain même où celles-ci s’expriment avec le plus de violence, les replis identitaires. Sans s’opposer au modèle libéral des droits, Policar entend le compléter par une prise en considération de valeurs substantielles, se concrétisant dans les rapports vécus entre les personnes, d’où l’importance à ses yeux de comprendre le cosmopolitisme comme un « état d’esprit ». De la même manière qu’il avait défendu dans d’autres essais une thèse libérale fondée sur la justice sociale – où donc les libertés individuelles ne peuvent être des prétextes aux inégalités –, il veut aujourd’hui démontrer le rôle central d’un cosmopolitisme qui se matérialiserait dans l’expérience quotidienne des combats politiques pour une société juste.

En ce sens, la thèse de Policar pourrait s’associer à un argument perfectionniste, dans lequel l’hospitalité serait la vertu à développer pour s’émanciper des illusions identitaires. Pour l’auteur, une politique de l’hospitalité présuppose une  transformation de notre regard sur autrui et sur nous-mêmes : nous devons nous reconnaitre semblables dans nos vulnérabilités et dissemblables dans nos trajectoires et nos biographies morales, ce qui implique que nous ne puissions pas nous voir nous-mêmes comme un point fixe de référence en fonction duquel il serait possible de juger la différence des autres. Dès lors, le cosmopolitisme rend possible une édification morale des agents à partir même des relations qu’ils entretiennent les uns avec les autres.

Christian Nadeau

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