Les corps occupés

Depuis L’enfant de l’ennemi (1995) de Stéphane Audoin-Rouzeau et La France virile (2000) de Fabrice Virgili, le croisement entre genre, guerre et sexualité a profondément renouvelé l’approche des deux conflits mondiaux. Emmanuel Debruyne prolonge cette veine historique en étudiant les relations intimes qui se sont nouées entre les femmes et les militaires dans la zone occupée par l’armée allemande de 1914 à 1918.


Emmanuel Debruyne, « Femmes à boches ». Occupation du corps féminin dans la France et la Belgique de la Grande Guerre. Les Belles Lettres, 464 p., 25,90 €


Cette zone occupée englobe la majeure partie de la Belgique ainsi que dix départements du nord de la France, un espace que visualisent deux cartes placées judicieusement dans les jaquettes du livre. « L’occupation du corps féminin », pour reprendre une formule de l’auteur, recouvre, toutefois, des situations radicalement opposées au regard du consentement féminin, entre viols, prostitution et liaisons amoureuses. L’auteur qualifie ces occupées qui ont des relations sexuelles avec les Allemands de « femmes à boches », une expression forgée durant la guerre. Il récuse en revanche l’expression de « collaboration horizontale » qui oublie, selon lui, les contacts liés au travail ou à l’occasion de démarches administratives. À l’appui de sa démonstration, il mobilise des sources belges et françaises variées, en particulier des journaux intimes qui restituent les sentiments des contemporains.

Emmanuel Debruyne revient dans le premier chapitre sur les viols commis lors de l’avancée des troupes allemandes. Ces violences sexuelles ont hanté l’imaginaire de guerre et construit une représentation de la barbarie allemande que Stéphane Audoin-Rouzeau avait déconstruite. L’auteur confirme le contexte de ces viols : anomie, petits groupes de jeunes hommes à la virilité exacerbée, hantise des francs-tireurs et représailles. Il conclut, par ailleurs, que ces viols n’ont pas été utilisés comme armes de guerre à la différence de conflits plus récents, en Bosnie ou en Afrique. Enfin, grâce aux dépouillements effectués par ses étudiants dans l’état civil d’un échantillon de communes principalement belges, il tente une évaluation numérique. En extrapolant à partir du nombre d’enfants nés de père inconnu neuf mois plus tard et sachant que seuls 5 à 8 % des viols ont débouché sur une conception, il propose une fourchette convaincante de 15 000 à 25 000 viols en Belgique.

L’occupation allemande engendre dans la foulée une explosion de l’offre prostitutionnelle, en particulier clandestine, qui s’accompagne d’une politique de contrôle par les autorités militaires. Un sévère réglementarisme à l’allemande s’applique ainsi aux territoires occupés, avec la surveillance des maisons closes et des estaminets, l’encartage des prostituées indépendantes et des mesures prophylactiques pour éviter la propagation des maladies vénériennes. Des ordonnances imposent aux femmes contaminées, prostituées ou non, un enfermement médical et carcéral. Les « visites » sont même étendues parfois aux femmes ordinaires, suscitant résistances et indignation dans des sociétés où les médecins ont à cœur de respecter la pudeur féminine.

Ces dispositions, largement déléguées aux autorités municipales, permettent de saisir les dilemmes d’une collaboration imposée à laquelle répugnent les édiles locaux par patriotisme, pour des raisons financières mais aussi parce que leurs marges de manœuvre sont très restreintes, y compris pour fermer des établissements que l’Armée allemande peut rouvrir à ses soldats. Les autorités militaires mettent également en place une politique antivénérienne préventive et prophylactique en direction des soldats. Elles multiplient affiches, brochures et prescriptions d’hygiène, dont l’usage du préservatif. Elles obligent également les soldats à se faire diagnostiquer et traiter par des médecins allemands.

L’occupation s’éternisant, elle entraîne, par ailleurs, le développement de relations intimes entre occupants et occupées qui ne doivent rien cette fois à la contrainte. Même si les approches amoureuses sont rendues difficiles par le fossé des langues, très finement analysé par l’auteur, certains militaires réussissent à surmonter l’obstacle, en particulier lorsqu’ils sont logés chez l’habitant. De ces liaisons fragiles, perpétuellement remises en question par le mouvement des unités et la mort, nous savons peu de chose, car les femmes n’ont pas raconté leur expérience. Toutefois, les témoins, hommes et femmes, rapportent les choses vues, les visites répétées de sa maîtresse chez tel officier, les pleurs de jeunes femmes lors du départ des troupes. L’historien ne peut pas non plus en peser les mobiles, entre divertissement, attrait physique, frustration de jeunes épouses privées de leur mari, amour enfin.

Emmanuel Debruyne, « Femmes à boches ». Occupation du corps féminin dans la France et la Belgique de la Grande Guerre

Certains attachements sont sincères, comme l’attestent les mariages entre occupants et occupées. Certes, ces mariages sont peu nombreux, car ils se heurtent aux obstacles dressés par les autorités miliaires qui peuvent aller jusqu’à l’interdiction pure et simple pour les officiers de carrière. Ces liaisons suscitent la réprobation de la population. Les diaristes se lamentent sur ces « femmes à boches », trop élégantes et sans vergogne. Ils dénoncent leur faute tant morale que patriotique, la « culture de l’occupé » impliquant des rapports distants avec les militaires et prohibant pour les femmes tout contact corporel. Ces femmes sont donc stigmatisées, objet de ragots, affublées de surnoms péjoratifs : « bochasse », « paillasse à boches », « pouye » (« poulette », en flamand). Elles sont injuriées en pleine rue, dénoncées par voie d’affiches ou vilipendées dans leurs sermons par les prêtres. De là, le cercle de leurs relations, y compris professionnelles, se rétrécit et l’accès aux aides sociales peut leur être refusé.

En Belgique, le Comité National des Secours et de l’Alimentation accorde une allocation aux épouses de soldats mobilisés, aux veuves et divorcées avec enfants et aux mères célibataires mais à condition d’avoir accouché dans les 300 jours suivant la mobilisation afin d’exclure les « enfants d’Allemands ». Il en est de même pour les allocations chômage que ne touchent pas les femmes à l’inconduite notoire. Ces femmes sont également les premières en Belgique à être désignées par les édiles locaux pour être  « requises du travail ».

Une partie de ces liaisons débouchent sur une grossesse. Emmanuel Debruyne tente d’en évaluer le nombre. En se basant, comme pour les viols de guerre, sur les enfants nés de père inconnu, il chiffre les naissances de ces « petits Allemands » à 6 000 en Belgique occupée et 10 000 dans les dix départements français. C’est peu dire que ces « petits gosses d’Allemands » sont, eux aussi, mal accueillis. Un certain nombre, nés de père et mère inconnus, sont d’ailleurs abandonnés. Quant à leurs mères, dont certaines peuvent être chansonnées ou charivarisées, elles ne peuvent le plus souvent compter sur le soutien ou la compassion de leurs voisins, voire de leur famille. Il ne faut donc pas s’étonner qu’à la libération les « femmes à boches » soient la cible de représailles que certains de leurs compatriotes appellent de leurs vœux avant même la fin du conflit. Certaines les craignent qui fuient en Allemagne retrouver leur amoureux et, pour les plus chanceuses, l’épouser. Les autorités françaises ont anticipé ces débordements et prévu la présence d’un officier trieur chargé de repérer dans chaque commune les éléments « douteux » pour les envoyer dans des centres fermés.

Ces dispositions n’empêchent pas qu’en l’absence d’autorités constituées la vindicte populaire s’abatte sur les « traîtres ». La foule vandalise et pille leurs maisons avant de s’attaquer aux personnes. Quand elles visent les « femmes à boches », ces représailles sont fondées sur le genre : mises en œuvre par des hommes qui réaffirment leur domination sur les femmes et affichent leur virilité, elles frappent le corps des femmes selon des rituels expiatoires et publics, car ces femmes ont trahi et déshonoré la communauté nationale. Ces dernières sont exposées, dénudées, traînées en cortège. Elles reçoivent des crachats, des ordures et même des coups. Châtiment ultime et atteinte suprême à leur féminité, elles sont tondues. Les premières tontes ont lieu à Lille et à Roubaix dès le 15 octobre 1918 avant de se propager partout, en particulier en Belgique.

Ce châtiment n’a donc pas été inventé lors de la Seconde Guerre mondiale mais il s’inscrit en 1918 dans une temporalité brève, celle de la libération des territoires. Différence notable, par ailleurs, il ne s’accompagne ni de mutilation ni de mort. Ces femmes à boches peuvent également être traduites en justice mais pour collusion avec l’ennemi, « incivisme », dénonciation, et non pour des relations intimes que le droit ne permet pas de poursuivre. Dernière phase enfin, la vague de divorces dans l’après-guerre, particulièrement dans la zone des étapes où les soldats allemands ont été nombreux, une corrélation que Emmanuel Debruyne interprète prudemment comme une possible réaction de maris trompés.

Le travail d’Emmanuel Debruyne contribue à sortir de l’oubli le sort des occupés en Belgique et dans le nord de la France, en se focalisant sur les femmes et la sexualité. On peut tout au plus regretter que la lutte antivénérienne ne suive pas l’étude des amours vénales. La démonstration aurait été renforcée en analysant dans une suite logique les relations intimes, leur stigmatisation, la naissance des « enfants d’Allemands » et le châtiment à la libération des « femmes à boches ». Il convient de noter également un certain déséquilibre entre Belgique et départements français. Ces quelques réserves n’enlèvent rien à l’intérêt du livre et à celui de sa méthode. Le recours au genre comme « catégorie d’analyse » s’avère une fois encore indispensable à l’étude des relations entre femmes et hommes mais il constitue également un point d’entrée et un levier précieux pour comprendre la culture des occupé-e-s.

Anne-Marie Sohn