Morale, politique et business

Jim Crace, écrivain anglais récipiendaire de nombreux prix, écrit depuis 1986 des romans un peu étranges qui se déroulent dans un monde qu’un  brin de merveilleux et d’ironie critique ne cesse tour à tour de défamiliariser et de refamiliariser. La mélodie, son dernier livre, que l’auteur dit «  métaphorique comme les précédents », n’échappe pas à cette tendance et traite, avec fantaisie et mordant, de sujets qui, a priori, ne sembleraient pas devoir les supporter : l’âge, le deuil, la pauvreté, le profit, l’injustice…


Jim Crace, La mélodie. Trad. de l’anglais par Laetitia Devaux. Rivages,  212 p.,  21 €


Le livre, douzième de l’auteur, se déroule à une époque imprécise un peu lointaine (les années 1930 peut-être), dans une ville balnéaire non identifiable, à la fois méditerranéenne et anglaise, sur le point de subir de profonds changements.

Le personnage principal, Alfred Busi, ancien chanteur-compositeur sexagénaire qui vient de perdre son épouse, y habite une des dernières jolies villas en front de mer. Célébrité locale sinon nationale et homme aimable, il se prépare à participer à une série d’événements qu’organise la municipalité ; l’inauguration de jardins publics – et de son propre buste dans l’Allée de la Gloire – pour laquelle il doit prononcer un discours. La nuit précédant ces festivités, il est attaqué dans son arrière-cuisine par un être qu’il a surpris en train de dévaliser son garde-manger, un enfant selon lui. Sa photo en blessé léger ainsi que son histoire sont alors publiées dans la presse – et jusque dans le New York Times, relançant de vieilles rumeurs : il existerait dans les forêts alentour des groupes humains primitifs prêts à descendre sur les innocents et paisibles habitants du bord de mer. La feuille de choux du coin, grâce aux articles d’un de ses journalistes du nom de Sobriquet, y trouve l’occasion d’attiser « la peur, l’universelle et intemporelle peur que l’on éprouve contre toute personne moins favorisée que soi » et de convaincre une partie de la population que des mesures drastiques s’imposent. Ce n’est pas le cas de Busi qui, pour amoché qu’il soit, ne manifeste aucune hargne vis-à-vis de ses mystérieux agresseurs. Mais hommes d’affaire, hôteliers et commerçants, déjà mécontents de la présence en ville de « va nu pieds » et « bons à rien » ne partagent pas son équanimité.

Jim Crace, La mélodie.

Jim Crace © Bruno Klein

L’affaire devient plus étroitement personnelle pour Busi, dans la mesure où son neveu Joseph Pencillon se dit par voix de presse en faveur d’une croisade de salubrité municipale. Promoteur immobilier, il se verrait bien maire et trouve dans l’assainissement de la ville et de ses environs (qui comporterait au passage la démolition de la villa de son oncle et la construction de barres d’immeubles) une belle manière de combiner morale, politique, et business. Les menaces des supposés « néanderthaliens » et celles des appétits bétonneurs sont les événements du livre, pourtant centré sur Alfred Busi, observateur de l’amenuisement de sa propre existence, de l’enlaidissement des paysages et de l’ensauvagement du monde. Busi, un moment décidé à devenir pour l’occasion coq de combat, contre-emploi pour un être qui se sent plutôt « colombe roucoulante », se retrouvera, en définitive, dans un deux pièces de l’immeuble moderne que Joseph Pencillon a fait construire sur l’emplacement de sa villa au bord de l’eau.

Le livre se clôt sur un pique nique dans les bois, là où demeurent peut-être encore certaines des créatures primitives ; y participent Busi, sa belle-sœur, le narrateur (qui peu avant a fait connaître son identité) et l’amie de celui-ci. La mélodieuse et mélancolique collation sylvestre qui s’y déroule au son de clochettes persanes chères à Busi, réunit tous les motifs du roman mais dans un foisonnement d’éléments narratifs et sensoriels : y résonnent les motifs de l’isolement, de la destruction des liens entre personnes, du saccage des beautés naturelles au nom du progrès, de l’extermination d’espèces auxquelles on n’a pas voulu prêter attention… Mais cette scène, comme l’ensemble de Mélodie reste déconcertante ; elle garde son mystère n’offrant aucune clef directe à l’élucidation alors même qu’une détermination morale et politique ferme y est à l’œuvre.

Ainsi, dans ce roman comme dans les précédents (Moisson ou l’étonnant  Being Dead, traduit en français sous le titre malheureux de L’étreinte du poisson), la délicatesse du conteur contraste avec l’univers qu’il présente et avec l’énergie d’une pensée sous-jacente jamais directement explicitée. Le célèbre critique Frank Kermode avait dans les années 1980 décrit Crace comme un romancier « cristallin » suivant une division moins opératoire que simplificatrice faite par Iris Murdoch qui voyait le roman du XXe siècle se partager entre écrivains « cristallins » (créant de « petits objets quasi allégoriques sur le fonctionnement de la subjectivité ») et écrivains « journalistiques » (produisant de « vastes objets quasi-documentaires, héritiers dégénérés du XIXe »). Allons pour « cristallin », en ce que Crace est un fin observateur de la nature et de l’âme, surtout celle de Busi, et en ce qu’il fait preuve, et c’est ainsi que l’entendait Kermode, d’une conception quasi poétique de l’écriture romanesque où la phrase et le paragraphe sont mis au service de la musicalité et de l’évocation. Journalistique, Crace ne l’est certainement pas, mais documentaire, si, à sa manière métaphorique, puisqu’il se donne pour sujet l’existence en territoire tourmenté, le nôtre. La forêt d’Arden aux arbres fabuleux et la ville balnéaire sortie d’un tableau de Dufy qui forment le décor de La mélodie s’ouvrent en effet derrière leur chatoiement sur les sombres abîmes de l’univers moderne.

Claude Grimal

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