Pulp Fiction à Cork

Pas un instant de répit dans le roman de Lisa McInerney, qui adapte avec succès les codes du thriller déjanté à la description du « milieu » irlandais de la bonne ville de Cork. Argent facile ? Pas sûr : règlements de comptes autour de la drogue, des boîtes branchées, et vies de cauchemar apparemment sans issue. Et pourtant, une vitalité exubérante, une jeunesse sur le fil du rasoir.


Lisa McInerney, Miracles du sang. Trad. de l’anglais (Irlande) par Catherine Richard-Mas. Joëlle Losfeld, 348 p., 21,50 €


Lisa McInerney est une romancière organisée. Elle s’est fixé un programme. Un sujet d’abord : « Sex, drug and rock’n roll. »  Sexe pour Hérésies glorieuses, et drogue pour Miracles du sang. Et puis une manière, clairement définie dans une interview : « Hérésies était un paysage. Miracles est un portrait ».

Un portrait : celui de Ryan Cusack, sorti tout droit d’Hérésies glorieuses. Il a vingt ans à présent, et cherche à la fois sa voie et son identité. Pas sûr que le succès soit au rendez-vous. Si le premier volume multipliait les perspectives, tout ici est raconté du  seul point de vue de ce héros (?), dealer minable, drogué velléitaire, déboussolé… et attachant.

Ryan fait office de traducteur (sa mère était italienne, née Cattaneo, et il parle « un napolitain hésitant et un hiberno râpeux ») entre Dan Kane, son boss à Cork, et la mafia. Le jeune truand roule des mécaniques – enfin essaie, ce n’est pas probant –, possède un revolver mais il n’est pas bon tireur et n’a pas l’intention de s’en servir, et surtout « se sent parfois violemment à côté de la plaque » ou, pire encore, « comme un furoncle au cul de son propre pays ».

Ryan est la figure même, quasi caricaturale, du type qui ne sait pas ce qu’il veut ni où il va, plonge tête baissée dans un « merdier » (premier mot du livre…), ayant pourtant compris qu’une fois qu’on a mis le doigt dedans « on ne peut plus en sortir ». Manque de maturité psychologique, manque de jugeote, demi-vérités, fausses confidences : tragicomédie dans l’univers sans épaisseur des commerces illicites, des tractations obscures et des combines foireuses : il y fait une ascension rapide et en même temps il est à deux doigts d’y laisser sa peau. Il faut dire qu’il s’essaie au double jeu, et pas seulement en matière de drogue, avec la double menace des deux caïds, J-P Phelan et Dan Kane.

Lisa McInerney, Miracles du sang

Lisa McInerney © F. Mantovani

Mais aussi en matière amoureuse, grossière erreur. Karine, la petite amie qui essaie de le maintenir dans le droit chemin (voir Hérésies glorieuses) est furieuse – on la comprend – de trouver des photos de Natalie nue sur le portable de Ryan. Circonstance aggravante, Natalie est la maîtresse de Dan Kane, qui n’apprécie pas – on le comprend. Placé au point de jonction entre drogue et sexe, Ryan prend la correction de sa vie. Alors, pour des raisons différentes, mais dans un état de délabrement physique et mental proche de celui où nous l’avons laissé à la fin du premier volume, on le retrouve à l’hôpital. Sonné, certes, mais pas guéri.

Dans un éclair de lucidité, il crie à Karine : « Je comprends pas ce que tu veux ! » Eh oui, incapable de se connaître lui-même, il est incapable de connaître les autres. Il essaie pourtant, dans les longues lettres qu’il adresse à sa mère morte, à intervalles réguliers. Ces pauses consacrées à la réflexion sont bienvenues dans un texte fiévreux où tout bouge sans arrêt, où les péripéties de l’intrigue priment sur l’analyse. Si Hérésies glorieuses renvoie aux Mystères glorieux, Miracles du sang est une allusion directe au miracle napolitain de San Gennaro. Rappelant que San Gennaro a été décapité mais que son sang reste fluide dans les fioles où il est conservé, Ryan décrit son propre sang napolitain comme trop bouillant : « Ce sang me tuera au lieu de me garder en vie. » Tentative d’introspection émouvante où il avoue n’avoir jamais pu combler le vide laissé par la mort de sa mère, qui annonce peut-être ce que Lisa McInerney appelle « la conclusion », dans le dernier volume de la trilogie… Affaire à suivre.

Au cœur de l’action, la drogue, ou plutôt les drogues – ce qui n’est pas sans rappeler Glow de Ned Beaumann – dont Ryan dresse un véritable inventaire, en rappelant au passage que « la trinité moderne de St. Paddy » c’est le joint, la coke, et l’ecstasy. Autour d’elle gravite une ribambelle de personnages. Certains sont connus depuis Hérésies glorieuses, le père de Ryan, Tony, alcoolo impénitent et homme des basses besognes, J-P Phelan, « la plus illustre de toutes les erreurs de la ville » ; d’autres sont nouveaux comme  les seconds couteaux, loubards grotesques et sans envergure, Cooney, tellement bête que sa tête « lui sert qu’à tenir ses oreilles », et son pote Feehily qui, même avec deux cerveaux, « serait juste deux fois plus con ».

Et il y a Cork, cette ville où la normalité c’est « la capacité de s’accommoder du fait que rien n’est normal », une ville qui « déteste ses habitants », une ville d’alcooliques et de chômeurs, et Ryan n’y est pour rien. Pourtant, « quand ses compatriotes voient le vernis de la ville se fissurer » c’est lui, bouc émissaire facile, qui est regardé comme coupable. À dire vrai, Cork est double, comme Dublin chez Neil Jordan (Confusion) : en face de celui des dealers, « un autre Cork, un Cork luxueux, artiste, éclatant », d’où vient Natalie et où Ryan n’est pas accepté. En toile de fond, une fois de plus, le malaise économique et l’effondrement des structures sociales, après la bulle euphorique des années 1990.

Caustique, souvent féroce, Lisa McIrnerney emporte ses personnages et son lecteur dans une narration survoltée. Un désordre savamment agencé y ouvre la perspective de lendemains pour le moins incertains.

Claude Fierobe

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