Les derniers jours de Berlin

Écrit dans l’année qui suivit la reddition de Berlin, le 2 mai 1945, Berlin Finale de Heinz Rein « est un film tourné sur papier », selon la formule de Fritz J. Raddatz, l’ancien directeur de la rubrique littéraire et culturelle de l’hebdomadaire Die Zeit, disparu en 2015, à qui l’on doit la réédition de ce bestseller oublié de la « littérature des ruines ».


Heinz Rein, Berlin Finale. Trad. de l’allemand par Brice Germain. Belfond, 870 p., 23 €


La première version de ce roman documentaire de Heinz Rein fut publiée en 1947 dans le secteur soviétique de Berlin, chez Dietz, un éditeur du Parti socialiste unifié (SED), ce qui explique la représentation idéalisée de l’Armée rouge. D’abord paru sous forme de feuilleton dans le journal Berliner Zeitung, du 6 octobre 1946 au 16 février 1947, le récit (on pourrait dire aussi : le reportage) suit, jour après jour et parfois heure par heure, la chute de Berlin du 14 avril au 2 mai 1945, en quarante-deux chapitres qui, selon la technique du roman-feuilleton, constituent autant d’unités narratives que l’on peut lire sans se rappeler tous les détails des épisodes précédents.

Né à Berlin en 1906, Heinz Rein a été dans les années 1920 employé de banque, puis journaliste sportif. Engagé à gauche, il a été en 1935 frappé d’interdit de publication (Schreibverbot). Sa carrière de romancier a commencé en 1946 avec le roman Berlin 1932 qui décrit une société ravagée par la crise économique et politique sur laquelle a prospéré le nazisme. Son plus grand succès, Berlin Finale, mérite d’être redécouvert, moins pour son importance littéraire, car l’auteur ne prétend pas se situer au niveau de Berlin Alexanderplatz de Döblin ou de Seul dans Berlin de Fallada (roman publié lui aussi en 1947), que pour son exceptionnelle valeur de témoignage et son étonnante précision documentaire.

La description des quartiers de la capitale allemande et de ses faubourgs, le récit des trajets des personnages dans les tronçons du métro et de la Stadtbahn, sont si détaillés qu’on souhaiterait par endroits disposer d’un plan de Berlin en 1945 – surtout quand il s’agit de lieux qui ont changé de nom comme la gare de Silésie, remplacée par l’actuel Ostbahnhof. On aurait aussi besoin d’un lexique des mots techniques devenus incompréhensibles comme dans le chapitre qui montre des « T 34 » (il faut savoir qu’il s’agit des chars soviétiques) affrontant dans une avenue des SS armés de « Panzerfaust » (le lance-roquettes mis au point en 1942).

Heinz Rein, Berlin Finale

Heinz Rein

La richesse documentaire du roman tient aussi aux nombreux extraits de journaux, proclamations officielles placardées dans les rues de Berlin, et autres discours diffusés à la radio, que Heinz Rein a insérés en abondance dans son texte. Au lendemain de la mort de Roosevelt le 12 avril 1945, le Völkischer Beobachter annonce : « Le criminel de guerre Roosevelt est mort au bon moment. C’est le doigt de Dieu ! » Le 29 avril, le Panzerbär (« l’ours blindé »), un des derniers journaux publiés à Berlin par la propagande nazie, intitule son éditorial : « Là où est le Führer se trouve la victoire » (Hitler se donne la mort dans son bunker le 30).

Pour les besoins de la narration, le héros, Joachim Lassehn, un déserteur qui se cache dans Berlin tout en rejoignant un groupe de résistants, surmonte tous les dangers. Au cours d’une des scènes les moins vraisemblables du roman, il vient à bout de l’officier de la Gestapo qui lui a tendu un piège. Les aventures de Lassehn et de ses compagnons résistants, censées tenir le lecteur en haleine, ne sont pas la partie la plus convaincante de Berlin Finale.

La destruction de Berlin et de sa population fut le résultat de l’entreprise d’autodestruction voulue par les dirigeants nazis qui avait commencé bien avant la bataille d’avril 1945. C’est ce que, par touches successives, nous dit le roman documentaire de Heinz Rein. À propos d’un des nombreux surveillants de quartier, d’immeuble ou d’abri anti-aérien sur lesquels peut compter la police pour terroriser la population, le narrateur écrit : « Plus encore que l’ennemi extérieur, il hait l’ennemi de l’intérieur, le négateur, le sceptique, le défaitiste ». À la débâcle sur tous les fronts s’ajoute une guerre civile que l’affolement du pouvoir nazi transforme en sanglante anarchie. Le 16 avril 1945, Hitler donne à tout soldat du « front de l’Est » (qui, désormais, se situe dans les environs de Berlin) « d’arrêter et, au besoin, d’abattre sur-le-champ quiconque vous donne l’ordre de vous replier, quel que soit son grade ». Dans Berlin, des « cours martiales mobiles » sévissent au coin des rues sur le modèle du Tribunal du peuple de Roland Freisler : quiconque passe pour un défaitiste peut en quelques minutes être condamné et pendu sur un réverbère ou un mât de tramway.

Quant à la destruction de Berlin et de tant d’autres villes allemandes, elle perd toute importance face au jusqu’au-boutisme suicidaire du dernier noyau de dirigeants qui s’abrite dans le bunker du Führer. « Derrière les ordres, il y a la volonté satanique de destruction, d’autodestruction et d’anéantissement de tout », dit un des résistants, dans le chapitre qui porte la date du 23 avril 1945 ; « La chute personnelle doit être la chute du peuple entier. S’il était en leur pouvoir de faire sauter notre globe terrestre, ils le feraient avec le geste héroïque du rédempteur. »

La victoire du nihilisme ne laisse pas la moindre place à l’optimisme. La capitulation de Berlin, le 2 mai 1945, marque le début d’une année zéro funèbre et glaciale : « Il n’y aura que deux directions pour la jeunesse allemande : une partie sera incorrigible et restera aussi national-socialiste qu’avant, l’autre partie, sans doute plus importante, sera nihiliste », dit le même personnage. C’est cette noirceur, ajoutée au réalisme cru du tableau de l’apocalypse de Berlin, qui donne sa force au roman documentaire de Heinz Rein.

Jacques Le Rider

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