Le discours libre n’existe pas

« Que peut-on bien devoir à un mort ? » Viviane Craig, vêtue d’une robe noire qui la gratte, assise dans le métro, à Londres, égrenant toutes les stations de la Piccadily Line entre son quartier de Wimbledon et l’église Sainte-Cécile, où elle va interpréter au piano l’Intermezzo n° 2 de Brahms pour les funérailles de son amant James, se pose la question. Elle a le temps, durant ce trajet, de se poser toutes les questions. Elle pense à tout, elle ne pense à rien. Elle pense à son amant.


Jean Mattern, Le bleu du lac. Sabine Wespieser, 122 p., 16 €


C’est la dernière volonté de James qu’elle s’est engagée à respecter en interprétant ce morceau au piano. C’est une grande pianiste, une « prophétesse du piano », une « amante ardente de Brahms » selon les mots de la presse, ça ne devrait pas poser de problème. Or, non seulement jouer du piano lui pose problème, mais tout lui pose problème. La mort est une épreuve des corps et de la pensée aussi. « Savoir si les choses faisaient sens avait été la préoccupation constante de mon père, et dans mon éducation oh combien conventionnelle et donc totalement inopérante pour me préparer aux difficultés de mon existence, tout comme à l’amour et au sexe, cette obsession paternelle a surnagé comme une maxime somme toute utile, même dans une affaire aussi peu rationnelle que celle à laquelle je dois mettre fin tout à l’heure par l’Intermezzo en si bémol mineur»

Tout le discours de Viviane est censé représenter le flot de conscience, le courant de pensée incessant, qui traverse son esprit dans les transports en commun, entre sa maison à Wimbledon et l’église catholique Saint-Anselm Sainte-Cécile, située en plein cœur de Londres. Toute la mécanique du métro ballote et secoue le corps de cette femme qui ne veut pas penser, mais pense tout de même, « seule sur une de ces chaises en bois clair disposées dos à dos au milieu de la plateforme ». « À l’époque je ne réfléchissais pas aux trains qui me brinquebalaient, je ne réfléchissais pas tout court, je voulais seulement aller vite, me jeter dans ses bras, oublier qui j’étais… »

La parole intérieure de Viviane Craig tourne sur elle-même, entraînée aussi par le paysage qui défile par les fenêtres du métro : « si seulement cette petite robe noire n’était pas trop chaude et ne me grattait pas autant, je pourrais presque croire encore que tout est comme avant, le même trajet, le même ralentissement tout à l’heure entre Wimbledon Park et Southfields, j’ignore pourquoi ce train ralentit toujours à cet endroit ». Le métro passe devant le lac du parc de Wimbledon, « je souris en me disant que le conducteur du train doit aimer autant que moi ce spectacle anodin mais réconfortant, un dernier aperçu de la nature avant de traverser la Tamise et d’entrer dans le ventre de la capitale ».

La pensée de Viviane avance comme un train et élabore comme à son insu une idée, propose malgré son agacement, son angoisse, sa gêne corporelle, un sens à cette vie qui n’a plus de sens, donne du corps à cet adieu dans le vide : « je trouvais admirable sa manière de s’extraire des contingences, oui, je crois que j’aimais l’idée d’être aimée par un homme libre, comme si faire partie de cette radicalité-là me rendait moi-même moins conventionnelle, plus audacieuse, que sais-je, comme si cet amour faisait de moi enfin quelqu’un ». Comment être encore quelqu’un dans l’absence de l’amant ?

Jean Mattern, Le bleu du lac

© Joshua Brown

Le discours indirect libre est tout sauf libre. C’est la grande illusion littéraire. Dans le cas d’un discours intérieur, comme dans le roman de Jean Mattern, ce qui est lu est censé être le discours que Viviane Craig se tiendrait à elle-même, en l’absence de l’auteur. Mais, comme dans la mécanique quantique, l’observation des états de la conscience qui sont en réalité souvent superposés – on pense ceci et cela, tout et son contraire, en même temps – crée un phénomène de décohérence : la pensée se fixe dans un état plutôt qu’un autre, parce qu’elle est observée et surtout écrite. Tel le chat de Schrödinger à la fois mort et vivant, il suffit d’ouvrir la boîte pour que se fixe un état plutôt qu’un autre et que disparaisse cette superposition d’états contradictoires, qui caractérise en réalité la pensée intime.

Le surgissement de la parole libre, par association d’idées, celle que les psychanalystes écoutent moins qu’ils ne l’entendent, est le lieu même de la résistance, de l’illusion du moi, du mécanisme vain, s’écroulant toujours sur lui-même de l’élaboration d’un récit de sa vie. « Je ne sais comment décrire cette façon de me sentir en permanence ailleurs qu’à l’endroit où je me trouvais physiquement, j’oserais dire réellement […] et ce qui me troublait autant sinon davantage que cette dissociation absolue de mes pensées et de mes actes était le fait que je ne ressentais absolument jamais le besoin de me retrouver seule. » L’amant, James, est « l’homme qui m’a prouvé qu’il était possible d’être parfaitement à sa place dans les bras d’un autre être humain, si parfaitement au bon endroit que cette envie de fuir ressentie pendant toute ma vie m’a abandonnée ».

Ce qui est très intéressant dans le roman de Jean Mattern, c’est que le personnage, Viviane Craig, résiste en permanence au procédé même du roman : elle est dans le métro, les pensées avancent tels des trains dans la nuit, c’est une parfaite installation romanesque, mais en réalité elle ne cesse de râler (contre quoi, contre qui ? elle ne le sait pas elle-même) : « Ce trajet de Wimbledon au centre de Londres me semble incroyablement long […] j’aurais dû prendre un livre avec moi […] même le métro londonien finit toujours par se remettre en mouvement et par détruire mes chimères […] je crois que je vais souffler un peu à la prochaine station, à Earl’s Court le quai est à découvert il me semble, j’ai le temps de rester un peu sur un banc pour essayer de respirer ». Elle refuse de penser, de réfléchir, se crispe tout entière devant le combat qui l’attend : « car je sais que le deuil est aussi un combat pour que nos morts ne nous quittent pas une deuxième fois […] j’ai si peur du moment où je ne parviendrai plus à convoquer la mémoire de sa voix claire et de son rire pour me tenir compagnie alors si je dois perdre aussi mes souvenirs de James, je saurai que la vie ne vaudra plus la peine d’être vécue ».

C’est le signe d’une vérité, cette résistance, cette mauvaise volonté de Viviane Craig. Ce trajet dont elle voit qu’il est le même (« le trajet est identique à celui que je faisais pendant toutes ces années, mais comment imaginer des destinations plus dissemblables ? »), c’est le symbole de ce flot de vie et de pensées qui accompagne nos vies. La mort est un « pas de côté » dont Viviane ne comprend pas le sens : « mourir, tomber amoureux, faire un pas de côté, tout cela en quelques instants, si on veut les additionner, ces rares moments à vraiment infléchir le cours de nos existences, cela ne fait pas grand-chose au bout du compte, comparé à toutes ces heures dans une vie où l’on se laisse seulement porter par le flot ».

Avec ce roman situé à Londres, dans la droite continuité du « flow of consciousness » de Virginia Woolf à qui l’auteur rend sans nul doute hommage, Jean Mattern pose une simple brindille, le doute d’une femme devant les lois sempiternelles de l’existence, et cela suffit à enrayer toute la machine, métro, train-train de la vie, cérémonie mortuaire, logique de la pensée du deuil et de tout ça qui en réalité emmerde Viviane Craig. Mais le plus fort est à la fin du roman, lorsque, au bout de son discours intérieur, l’idée qui surgit n’est pas la sienne mais celle de son mari, comme si l’acte de son mari avait suivi un chemin de surgissement souterrain, mutique, et que tout le discours de Viviane, sa logorrhée en forme d’hésitation, de résistance, de mauvais-vouloir, traversé tout de même de lumière sur un lac d’Annecy, d’éclats sexuels, de l’idée de ce qu’est le bonheur, c’est comme si tout ce discours avait caché le vrai personnage de ce roman, en était la couverture comme on dit dans les romans policiers : le discours d’un personnage mène souvent à une idée, Kleist a raison, mais ici il mène à une action, géniale d’ailleurs, du mari. Les mots de Viviane Craig n’ont pas pour mission d’illustrer ce dont ils parlent. Au contraire. Le roman de Jean Mattern, contrairement aux apparences, contrairement à tout ce qui est écrit de la première à la dernière page, est un roman sur la force du lien conjugal. Il fallait la détermination d’un auteur non dépourvu d’ironie et d’humour pour jouer ainsi à l’envers la carte du récit et choisir de montrer ce qu’est l’amour conjugal en passant par un discours qui ne cesse de parler de l’amour adultère, célébrer le mari au bout d’une longue phrase consacrée à l’amant.

Yaël Pachet

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