Pèlerin de tout avenir

Boris Zaïtsev (1881-1972), écrivain russe exilé à Paris, ne prend pas tant Tourgueniev comme un objet d’étude qui lui demeurerait extérieur, qu’il ne cherche à reconnaître et à suivre les couloirs d’une conscience. Il se révèle ainsi le compagnon et le miroir post mortem de son héros.


Boris Zaïtsev, La vie de Tourgueniev. Trad. du russe par Anne Kichilov. YMCA-Press, 215 p., 19 €


Ivan Tourgueniev (1818-1883) n’a jamais aimé la vie telle qu’elle est ni l’amour tel qu’il est : c’est pourquoi il a su les décrire. Il se tenait toujours suffisamment proche et suffisamment en retrait. « Pèlerin et spectateur, il était appelé à voir, à engranger, et à s’édifier lui-même – mais pas à agir. » Pas de meilleure définition d’Ivan Tourgueniev que celle donnée ici par Boris Zaïtsev.

C’est bien insciemment que Tourgueniev se voit propulsé à la tête de la lutte contre le servage à la suite de la publication des Mémoires d’un chasseur (1852), et qu’il a sans doute aimé et suivi d’amour fou, à demi partagé par elle, comme à demi renoncé par lui, pendant quarante ans, la cantatrice Pauline Viardot, sœur de la Malibran. C’est bien insciemment mais l’on pourrait tout autant affirmer : consciemment. Tant à son insu qu’en connaissance de cause, Tourgueniev écrivain désobligeait son temps.

Il a toujours eu la pensée de l’amour mais qu’en retenait-il ? Peut-être obéissait-il à celle-là sans pouvoir jamais s’assurer de celui-ci ? Il portait de concert agissement et renoncement, volonté et nolonté.

Comment éclairer tous les recoins cachés de la vie d’un homme, tous ses recoins, par ailleurs exposés par lui, Tourgueniev, dans ses attitudes, ses décisions, ses indécisions, sa conduite parfois inconséquente des amitiés, des amours passagers, des relations parallèles inachevées, ses liaisons et autres rêveries de liaisons, ses flirts, sa correspondance et par-dessus tout dans son œuvre ? Il n’y a rien à éclairer : tout est exposé dans les plis et replis mouvants du rideau de la chair qui s’ouvre et se ferme sur la même scène terrestre. Tous partagent les mêmes saisons de l’être au monde. Une biographie établit alors la commune mesure humaine. Le biographe est celui qui pose la main sur l’épaule d’un inconnu déjà reconnu. Celui qui va surprendre le côté nocturne d’une vie, si bien partagé et peu ou prou identifié.

Pour Tourgueniev, la Russie a toujours été « un personnage énorme et sombre, immobile et flou comme le Sphinx ». Et le Sphinx paternel, séducteur fascinant (voir Premier amour), le fixait depuis la mort ; le Sphinx maternel ne laissait de le poursuivre d’assiduités, de reproches et de châtiments. « Cette mère avait élevé un fils éloigné d’elle, mais surtout un ennemi constant et rigoureux des mœurs dont elle-même était la représentante forcenée. » Ces mœurs dont elle ne voulut jamais lâcher l’orgueilleuse clef : le servage honni par son fils.

Boris Zaïtsev, La vie de Tourguéniev

Boris Zaïtsev

Allemagne, Italie, France : Tourgueniev a toujours cherché à éviter le Sphinx Russie, sans pour autant cesser de l’interroger. De l’approcher par des biais ou même de revenir carrément devant lui, mais pour mieux relancer ses distances. Il voyageait, il écrivait, il aimait, sans perdre de vue la Russie. Ainsi les Mémoires d’un chasseur, tout baignés de la vie paysanne russe et regardés comme un brûlot contre le servage, ont-ils été écrits en Île-de-France. Dans le Sphinx, il sentait le jardin d’Éden et le Diable. Où se tenir alors, sinon dans une vie vagabonde, à la poursuite de la Russie et de Pauline Viardot, où seules l’écriture et la langue russe, au milieu des « liens légers » et des tortures intimes, lui offrent une terre ferme et confiante ? Une vie qui elle-même va tenir d’incohérences multiples et enchevêtrées sa cohérence créatrice.

Ce nomade a des haltes plus ou moins prolongées (Rome, Baden-Baden, Paris…), parfois sur plusieurs années (notamment 1850-1856 : au domaine de Spasskoié, hérité de sa mère), mais elles ne se révèlent jamais que des hamacs de fortune au long d’errances poursuivies sous l’impulsion d’« une puissance d’en haut, pour lui, aveugle et impitoyable ». Il se fait construire des maisons qu’il revend bientôt, ou bien loue çà et là auprès de Pauline ou avec elle et son mari, Louis Viardot, mais ce fils de séducteur et séducteur lui-même n’a pas vraiment de pierre où poser la tête.

Nomadisme ou alors séjours qui s’étirent : ça sent toujours l’amour où l’un n’est jamais là qu’il puisse retrouver l’autre. Que cherche-t-il qu’il ne songe à rasseoir son esprit ? Il cultive, tout en s’empressant de les négliger, les amitiés. Il multiplie farces (d’un goût plus ou moins sûr), excentricités, dérobades, oublis… Il accomplit scrupuleusement ses devoirs (par exemple envers sa fille naturelle, née d’une serve), sans plus : sa chaleur laisse passer des courants froids. Homme de devoir, il ne saurait toujours exiger davantage de lui.

Il aide sans attendre d’aide. Il ne veut jamais rien proposer de définitif. Pour autant, il ne se satisfait pas du provisoire des sentiments, des passades. « Il aimait l’amour et il en avait peur. » Sur la fin de sa vie, il multiplie les récits inquiétants, « ne plaisant à personne et qui n’ont eu aucun succès… ». Voire…

Boris Zaïtsev, La vie de Tourguéniev

Sa personne a du succès, son âme créatrice reste à l’écart et l’accompagne mourir : ce seront les Poèmes en prose (1878-1883). Homme du monde et (comme Tolstoï) grand aristocrate, certes (ce qui n’allait pas sans irriter le plébéien Dostoïevski), mais créateur, poète, penseur résolument séparé d’un monde qui n’est pas ce qu’il en attend et qu’il lui faut bien saisir dans sa création.

Il parle de la vie de son temps mais regarde autre chose qui ne serait (surtout) ni au-delà ni même en deçà, mais tout simplement là, devant ses yeux plissés de sage d’Orient (lui, « l’occidentaliste » russe !) sous une indéfinissable lumière et ses éclats que semble manger une nuit décidément obscure. Autre chose, comme à l’écart de ce qui est, mais tout à la fois profondément au cœur de ce qui est.

À ce prix, certaines de ses œuvres peuvent encore échapper à l’investigation critique pour être hâtivement déclarées et classées non réussies. La réussite en telle matière ne saurait relever aucunement d’un jugement social ou historique extérieur. La marée des ans retirée découvre souvent une autre écriture que celle laissée sur un sable déjà emporté, auquel on s’attarde sans raison. Et sur la création même, sur ce rocher resté, qui continue d’affleurer, personne ne saurait penser s’il n’a d’abord la démarche de reconnaître. C’est prendre le risque de se défaire d’une œuvre que de vouloir en construire la justification ou la non-justification. Mais l’œuvre n’avance ni ne retarde par rapport à une actualité : elle indique une autre heure, voilà tout.

Il n’est pas de lecture de hasard, sinon celle qu’on laisse tomber, qu’on livre à l’oubli. Toute véritable lecture, par ailleurs, étant le gage d’un rendez-vous préparé par le destin. Celui-ci garde Tourgueniev, en compagnie de tant d’autres, sur le chemin de chaque génération. C’est comme ça aussi que l’on respire.

La vie de Tourgueniev, récit simple mais peu anodin, laisse comme une discrète épine plantée au-dedans du lecteur : le toucher même de l’âme d’Ivan Tourgueniev, pèlerin de tout avenir et de tout renoncement : « la beauté, la beauté en nous-mêmes, autour de nous, partout, tout cela est au-delà des mots » (Assez !, 1865). Il y aura toujours chez lui élan et retour : « Reste assis dans la boue, mon cher, et tends vers le ciel ! » Dans quels mots Tourgueniev attend et accueille encore aujourd’hui celui qui l’ouvre !

Christian Mouze

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