La langue des fils

Et filii est un roman unique, non par ses thèmes, mais par sa langue. Une langue à la fois simple, retenue et en permanente invention : chaque chapitre donne la parole à un personnage dont la voix, gouailleuse ou recueillie, truculente ou furieuse, est véritablement écoutée, d’abord par un narrateur singulier qui s’efface devant ceux pour qui il témoigne, ensuite par l’auteur dont l’écriture à la splendeur modeste et évidente coule comme de source pour dire les tourments aussi bien que la droiture et la grandeur de l’ordinaire, de la vie de tous les jours ; en une simplicité presque biblique quand les circonstances particulières – l’unique usine de la région a fermé, des crimes ont été commis – atteignent à une soif de justice universelle.


Patrick Da Silva, Et filii. Le Tripode, 300 p., 19 €

Les pas d’Odette. Le Tripode, 64 p., 9 €


Un homme parcourt le pays, entre chez les gens et recueille leurs paroles. Au début du livre, comme on ne sait rien de lui, on suppose qu’il est policier, puisque les chapitres se finissent de cette manière : « – Madame Amara Leïla, entendue chez elle ce mercredi cinq septembre – ». Mais si les habitants se confient à lui, s’ils viennent le voir au bistrot où il prend son café « tout en prêtant l’oreille sans mot dire à qui n’y sait pas résister », ils n’y sont pas obligés. Ils lui parlent parce que ce narrateur, qui s’exprime rarement en son nom et qui ne prend jamais de notes, sait écouter : « Je prête l’oreille à tout le monde ? C’est vrai ce qui se dit ? À tout le monde ! Et il se dit aussi à chacun de la même manière et que la nuit, ce que la bouche de chacun a laissé tomber dans cette oreille que je lui ai prêtée, de mémoire et en dépit des devoirs de ma charge, je l’inscris sur un cahier ? Alors, Jocelyne Escotier veut en bénéficier elle aussi ». Chacun ou presque, comme Jocelyne Escotier, revendique son droit à être entendu. Et s’ils tiennent tant à parler, c’est que la société, l’État, l’entreprise, leur ont dénié ce droit.

Ainsi se dévide au fil des voix l’histoire du lieu. Peu à peu, par morceaux. Ce pourrait être celle de nombreux coins de France : une région où, en une génération, on est passé de la ferme à l’usine. Une usine qui était à l’origine une entreprise familiale, au sein de laquelle patron et ouvriers se confrontaient mais où les rapports restaient humains. Jusqu’à ce qu’une transnationale la rachète et mette la clé sous la porte, envoyant les emplois dans les Carpates. Alors, « les trois-quarts du pays se retrouv[ent] à pointer chez Fout-rien », ce qui entraîne que ce « pays, lui, bel est bien, il est mort ».

Ceux qui racontent sont des gens simples sans être banals, dont la langue, vive, joyeuse souvent, n’est pas celle du voisin, même si leurs vies sont sœurs. Anciens ouvriers ou contremaîtres à l’usine, petits notables, institutrice… Gens d’ici. Gens d’ailleurs aussi, devenus presque d’ici, mais dont l’appartenance est contestée dès que les problèmes arrivent : Rebecca, la nageuse basque employée aux Eaux et Forêts n’ayant « jamais eu la moindre envie de se faire adopter », Joaquim Madurano, l’ouvrier-paysan taiseux, Mourad Amara, le ludion beau parleur, l’enjôleur qui « dans les jupons mités, les vieilles nippes de leur langue publique […] s’est bâti un nid à lui et dans ce nid il n’a pas fait que le godelureau, il y a trouvé du beau monde de bonne compagnie qui était dans ce pays-là bien longtemps avant lui. Miette à miette, en douce il a picoré leur langue et il s’est fait pote avec tous ceux qui y coulent les jours torrides de la vie éternelle ».

Tous, lucides, démontent petit à petit les mécaniques à l’œuvre dans la fermeture de l’usine : « s’ils ont été liquidés, les besogneux, c’est qu’ils ont été condamnés, mais on ne les a pas pour autant jugés dignes d’un procès en bonne et due forme, pas même dignes d’entendre la sentence. […] On les méprise au point de vouloir leur bien, de leur offrir argent et assistance pour liquider leur vie, la fierté de leur vie qui leur appartenait parce qu’ils la gagnaient ». Si les choses se passent de cette façon, c’est que « les gens sans prétention n’ont plus droit à rien […] Les temps ont changé », conclut Jocelyne Escotier, « c’est maintenant le temps des fils à papa ». La question de la justice est au cœur du livre, c’est ce que réclament avant tout les voix qui s’élèvent. Élie est le plus virulent. Cela lui vaudra reproches et mise à l’écart.

Patrick Da Silva, Et filii

Patrick Da Silva

Cependant, il n’y a nul manichéisme, nul idéalisme dans la représentation des « besogneux » par Patrick Da Silva. Quand l’usine est vendue, les ouvriers ont la possibilité de la racheter, mais ils refusent, parce que ça doit cacher quelque chose, parce que ce serait trop d’ennuis. Les réactions grégaires conduisent vite à chercher des boucs émissaires, qui puissent être chargés de tous les malheurs ; de toutes les médiocrités, de toutes les faiblesses aussi. Les êtres trop raides, trop épris de justice, dérangent et doivent être éloignés.

Roman social, Et filii conte « l’exécution » des « gens sans prétention » sur un ton étonnant. Alors que c’est lui qui rapporte leurs paroles, le « je » du narrateur est le plus souvent comme avalé par le discours des autres personnages, créant une langue très particulière : « Oh, mais pauvre de moi, je lui fais bien des honneurs à Germaine Louchardon ! Marius a dû me débiter toute la bête. Comme elle le connaît il est remonté au moins jusqu’à Mathusalem, après ça, quel pli de valeur je voudrais qu’il lui reste à me poser sous le nez. Je crois qu’une pauvre vieille comme elle va pouvoir m’en apprendre ? » Cet enquêteur est d’un genre bien spécifique puisqu’il s’agit d’un jeune séminariste en poste auprès du curé du village. Le soir, il écrit ce qu’il a entendu dans la journée. Ainsi s’élabore un récit presque toujours tissé de deux voix, la voix de celui qui a produit la parole et la voix de celui qui la fixe par écrit, à l’image des Évangiles.

La comparaison est amenée par le profession du narrateur, mais aussi par l’incise dans le roman d’extraits des Épîtres de Paul, marquant l’avancée du temps par la succession des dimanches. En outre, Élie est fidèle à son prénom en reprenant le rôle du prophète prêchant dans le désert et en fulminant contre des concitoyens plus enclins aux compromis et aux renoncements qu’à se laisser persuader par ses paroles de feu. Suivi par un petit nombre d’habitants – qui sont ceux que le narrateur entend le plus longuement –, vilipendé par le plus grand nombre, finalement sacrifié,  évoqué par ceux qui l’ont connu puisqu’il est mort avant le début du récit, Élie apparaît aussi comme une figure christique, mais un Christ à dimension surtout humaine. Ainsi, sans pour autant véritablement les adopter, le roman entre en résonance subtile avec différentes figures et langues bibliques, ce qui, pour évoquer le déclin de l’ordre rural puis industriel, des drames sociaux, un fait divers, crée une atmosphère singulière.

Cette atmosphère naît aussi des rares passages où le narrateur, « le mitron du cureton », fait entendre sa propre voix, y exprimant une sensibilité à la nature, et en particulier à l’eau, qui en fait le lieu de présences secrètes, un « vertige de l’invisible et de l’immémorial ». Le jeune homme, par la pêche, maintient un lien avec son père mort, par-delà les ruptures familiales provoquées par sa vocation. Ce père porte le prénom de Joseph.

La spiritualité aussi simple qu’insaisissable qui semble infuser dans le roman s’explicite dans la dernière partie. Une nouvelle voix s’y élève : celle d’un ravaudeur de voiles aveugle, d’« un comparse évanescent » auquel, dans des ports qu’on devine être de la Méditerranée antique, on vient se confier. Un parallèle s’établit évidemment avec le séminariste, mais aussi avec un personnage de sculpteur aveugle conservant dans l’argile le souvenir des habitants du village « tués » par la fermeture de l’usine. Une fois encore, son prénom est significatif : le sculpteur s’appelle Désiré, ce qui est le sens de Saul, le premier nom de Paul, aveuglé, comme le voilier, sur le chemin de Damas. Puis le roman se termine sur une fin énigmatique. Une fin avec un enfant de trop, dont on ne sait rien.

En même temps qu’Et filii paraît un petit livre qui en est comme le contrepoint. Aux pères absents répond la mère bien présente de l’auteur, célébrée en de courts textes poétiques, heureux et drôles, qui sont un autre exemple de l’écriture inventive et joyeuse de Patrick Da Silva. Pour dire la force de la mère aussi bien que les blessures causées par la disparition – du père ou du travail, cet autre père –, il crée des langues. Qui suivent le rythme des « pas d’Odette ». Ou qui, entre discussion, confession et revendication, demandent justice.

Sébastien Omont

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