La voix du ghetto de Varsovie

Il existe de nombreux témoignages sur l’enfermement, par les Allemands, des Juifs de Varsovie dans un ghetto, de 1940 à 1943. Le Journal rédigé par l’historien Emanuel Ringelblum (1900-1944) est sans doute le plus précieux. Après une édition partielle en 1978, traduite par Léon Poliakov à partir d’une adaptation anglaise, on attendait sa traduction intégrale du yiddish. Il a fallu la patience et la ténacité de ses traducteurs pour qu’elle paraisse enfin alors que le texte était disponible en Pologne depuis 1961-1962.


Emanuel Ringelblum, Oneg Shabbat. Journal du ghetto de Varsovie. Trad. du yiddish par Nathan Weinstock et Isabelle Rozenbaumas. Calmann-Lévy, 502 p., 27 €


Il est vrai que l’entreprise de Ringelblum a longtemps été négligée par les historiens. Outre la rédaction quotidienne d’un journal, il avait réuni chaque samedi un collectif qui se nommait Oneg Shabbat (Oyneg Shabbès en yiddish), ce qui signifie « le plaisir du samedi ». Des historiens, des journalistes, des écrivains de toutes obédiences rassemblaient des archives sur la vie sociale, politique et culturelle du ghetto : enquêtes, presse, témoignages, lettres, photographies, etc. Ils les destinaient aux survivants, pour que le sort des Juifs soit connu, mais aussi aux contemporains. Des rapports et des témoignages étaient envoyés aux Alliés via des correspondants juifs ou la résistance polonaise, et certains arrivèrent à Londres mi-1942.

Cachées, enterrées dans des caves d’immeubles juste avant l’insurrection d’avril 1943, ces archives ont été partiellement retrouvées après la guerre, grâce au témoignage des trois survivants de cette équipe. C’est une masse considérable (6 000 documents, 35 369 pages) conservée par l’Institut historique juif de Varsovie qui porte maintenant le nom d’Emanuel Ringelblum. Mais il faudra encore attendre avant qu’elle soit complètement accessible aux chercheurs. Outre la nécessité de restaurer et de classer ces documents, les réticences du régime communiste relatives à leur publication ont freiné celle-ci.

Emanuel Ringelblum, Oneg Shabbat

Emanuel Ringelblum

C’est dans les années 1990 qu’un groupe de chercheurs autour de l’Institut historique juif s’est attaché à une publication scientifique d’ensemble (29 gros volumes sont aujourd’hui disponibles en polonais) des textes écrits en yiddish, polonais, hébreu ou d’autres langues (deux volumes ont été traduits en français aux éditions Fayard en 2007). Sur la base de ces sources et en dehors des mythologies, deux livres majeurs ont pu alors restituer la réalité du ghetto : Le ghetto de Varsovie, guide d’un lieu inexistant, de Barbara Engelking et Jacek Leociak (2002, en polonais et en anglais), puis Qui écrira notre histoire ? Les archives secrètes du ghetto de Varsovie, de Samuel D. Kassov (2007, en anglais, éd. fr., Grasset, 2011). Dès lors, le travail de Ringelblum et de ses amis est devenu une source capitale de la recherche historique sur cette période, modifiant souvent la vision traditionnelle des ghettos.

Le Journal nous donne le fil conducteur de ces archives, il nous permet de suivre en temps réel le sort des Juifs de Varsovie et de toute la Pologne occupée, à partir de 1939. Ce volume se limite cependant aux écrits diaristes (1939-1942), renvoyant à une autre publication les textes rédigés par Ringelblum après les grandes déportations de 1942 ou parallèlement au Journal, notamment son essai sur les relations polono-juives rédigé en polonais en 1944, peu avant sa mort. Le choix des traducteurs de restituer son style souvent haché, abrégé, propre à un journal rédigé à la hâte rend parfois la lecture difficile, mais c’est nécessaire pour restituer l’authenticité du témoignage. En outre, l’appareil critique éclaire très bien le contexte historique (on regrettera cependant l’absence d’un index).

Emanuel Ringelblum, Oneg Shabbat

Le texte est dense en informations quotidiennes sur le sort des Juifs polonais dès 1939. Le premier jour, on apprend les noms des premiers Juifs assassinés et les comportements contradictoires de la population varsovienne : « Tendances antisémites », puis le lendemain : « Rapprochement entre chrétiens et Juifs dans les immeubles mixtes, rapports amicaux depuis lors. Les immeubles sont devenus une seule famille ». Ce qui ne durera qu’un temps. La défaite de septembre 1939 et la violence de l’occupation allemande divisent la société. Les mesures antisémites de l’occupant sont immédiates et d’une violence inouïe. Ringelblum rapporte les terribles nouvelles provenant d’autres villes de Pologne, de Lodz, Lublin, Poznan, ou de nombreux villages. Début 1940, il note : « La mortalité parmi les Juifs de Varsovie est effroyable. De 50 à 70 personnes décèdent par jour. […] À Radom on a brûlé la synagogue ainsi que le siège de la kehillah. Même chose à Torun… » Et ainsi chaque jour. Les rumeurs nourrissent les peurs, sans illusions : « À présent, on se répète les paroles prononcées par quelqu’un [Hitler], à savoir qu’au cours de la prochaine guerre mondiale il mettra fin au peuple juif. » Une des forces de ce journal est justement de témoigner de la prise de conscience progressive de l’entreprise nazie par ses victimes, avec ses espoirs et ses dénégations. À l’automne 1941, les fusillades de masse près de Vilnius sont connues, et surtout début 1942, grâce au témoignage de Szlamek qui s’est échappé du premier centre de mise à mort établi par les nazis à Chelmno sur le Ner, les camions à gaz et l’assassinat systématique ne font plus de doute. Or, peu y croient.

Le ghetto est décrit dans ses contradictions et ses conflits, toujours du point de vue des petites gens, des faibles. Les premières années, Ringelblum s’est investi dans l’aide sociale et les comités d’immeubles, reprochant aux autorités communautaires (la kehillah « la plus grande d’Europe ») de ne pas faire son devoir. Tout au long de ces pages, il s’oppose d’ailleurs aux responsables et à la bourgeoisie juive, puis à la police juive, qu’il juge complices de l’occupant. Le président du « conseil juif » ou Judenrat désigné par les Allemands, Adam Czerniakow, incarne pour lui cette capitulation. Il jugera sévèrement son suicide en juillet 1942. Ringelblum n’a de cesse de dénoncer le « terrifiant chaos de la corruption qui règne dans le ghetto » et « l’ambiance de cochonnerie engendrée par les vieux notables et par ceux qui ont été nouvellement promus à ce rang ». À la misère, aux maladies et aux épidémies de typhus s’ajoutent les conditions imposées dans les camps de travail. « En ce début du mois de mai [1941], la population juive a été terriblement impressionnée par les nouvelles épouvantables en provenance des camps de travail. […] Les causes essentielles du nombre de décès (91 cas recensés jusqu’à la date du 6 mai) sont les terribles sévices infligés aux travailleurs par les gardiens de camp ukrainiens ainsi que les rations alimentaires déplorables, de véritables rations de famine, qui entrainent une mortalité élevée ». Ringelblum se tient résolument aux côtés de ces abandonnés, c’est de leur histoire, de leur souffrance, de leur destin ignoré par le monde qu’il veut témoigner. Non sans humour, parfois. Ainsi cette blague qui « circule dans le ghetto. Une femme est en travail, elle a un accouchement difficile. Aucun des moyens employés n’est en mesure de l’aider. Quand tous les visiteurs sont partis de la maison, un petit garçon pointe prudemment le bout de son nez et demande à sa maman : ‟Ma petite maman, ça y est, je peux sortir, la rafle est terminée ?” ». Pour Ringelblum, le ghetto est un monde de vies.

Emanuel Ringelblum, Oneg Shabbat

Plan du ghetto de Varsovie, en 1943

Il s’interroge aussi. « L’un des phénomènes les plus intrigants, note-il fin août 1941, est celui de la passivité des masses juives qui périssent dans un gémissement sourd. Pourquoi se taisent-elles toutes ? Et pourquoi les pères, les mères et les enfants rendent-ils l’âme sans un cri de protestation ? » Il y voit « beaucoup de raisons ». D’abord, la terreur que font régner les forces d’occupation, « une terreur telle que chacun craint de relever la tête ». Et puis « une certaine partie de la population pauvre, la plus énergique, est parvenue à s’organiser pour subsister. La contrebande procure des moyens d’existence à des milliers de portefaix […]. Les ateliers et les commandes allemandes ont offert des possibilités de travail à un grand nombre d’ouvriers et d’artisans. Une partie de la main-d’œuvre active s’est rabattue sur le commerce ambulant (la vente du pain, qui rapporte 25 grosz pour un kilo). En conséquence, c’est une fraction plus amorphe, plus désarmée, de la population qui meurt en silence ». Il voit aussi dans l’existence d’une police juive « qui a appris à frapper, à maintenir l’ordre et expédier les gens dans les camps de travail » un autre de « ces facteurs qui contribuent à maintenir les Juifs sous le joug ».

Le 26 juin 1942, il entend à la BBC des nouvelles des Juifs de Pologne qu’il reconnait : « Pendant de longs mois, nous avions souffert de ce que le monde demeurait sourd et muet à notre tragédie qui n’a pas d’équivalent dans toute l’histoire. […] Nous accusions les intermédiaires polonais d’étouffer délibérément notre tragédie afin qu’elle n’éclipse pas la leur. Il semble que nos interventions aient enfin atteint leur but ». Il retrouve dans les informations de la radio anglaise celles qu’ils ont envoyées : « Notre équipe d’Oneg Shabbat s’est acquittée ainsi d’une mission historique. Elle a alerté le monde sur notre sort et a peut-être sauvé des centaines de milliers de Juifs polonais de l’extermination. […] Nous avons porté un coup à l’ennemi ». Et il ajoute le lendemain : « Ces derniers jours, la population juive vit sous le signe de Londres. La nouvelle que le monde a enfin été bouleversé en apprenant les massacres perpétrés contre les Juifs de Pologne, a profondément secoué la population du ghetto ».

Nous le savons aujourd’hui, ces avertissements n’ont pas suffi à stopper les massacres. En juillet, 300 000 Juifs de Varsovie ont été envoyés à Treblinka, immédiatement gazés. Au total, 90 % des Juifs de Pologne ont été assassinés, affamés, gazés ou fusillés. La résistance armée du ghetto, que soutiendra Ringelblum, s’est battue seule en avril-mai 1943. Emanuel Ringelblum et la plupart de ses compagnons ont été tués. Il y avait aussi pensé en juin 1942 : « Il est une chose dont nous sommes sûrs – nous avons rempli notre devoir. Nous avons surmonté tous les obstacles et tous les écueils pour atteindre notre objectif. Notre mort elle-même ne sera pas vaine. »

Jean-Yves Potel

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