La vie des Archives

Cette incursion ethnologique dans un service d’Archives départementales dont on ne saura jamais le véritable nom est un pur régal. Il amusera les archivistes qui s’y reconnaîtront, mais tout autant celles et ceux qui n’ont jamais franchi la porte d’un des 101 services d’archives que compte la France, soit un par département. En apparence, on ne pouvait imaginer terrain plus austère. Et pourtant !


Anne Both, Le sens du temps. Le quotidien d’un service d’archives départementales. Anarcharsis, 285 p., 15 €


On connaît la préférence des anthropologues et ethnologues pour les terrains lointains et insolites, l’excitation que leur procure le plongeon dans la culture de l’Autre. Anne Both n’est pas une exception, mais presque. Elle sait, quant à elle, que l’exotisme est au bout de la rue. Question de regard, quoi de plus normal pour qui a embrassé sa discipline. Mais si son regard ne laisse rien au hasard comme il se doit, c’est autant à la façon dont elle se décrit elle-même qu’aux situations qu’elle retranscrit que l’on doit plus d’une fois interrompre sa lecture pour éclater de rire. Voilà donc une enquête où l’on s’instruit et se divertit dans la foulée.

Les Archives /archives, sont un mot dont la polysémie demande des précisions. Il s’agit à la fois de l’Institution, du lieu et des documents produits par les administrations grandes et petites de l’Etat, collectés (systématiquement depuis la loi de Messidor An 2), conservés, traités et communiqués, la majuscule faisant la différence. Elles ne sont généralement connues que de deux catégories d’usagers: les généalogistes et les chercheurs, historiens avant tout. Le grand public les ignore (il est encore plus impressionnant pour les non-initiés de pousser la porte des Archives, qu’elles soient départementales ou, pire encore, nationales, que de se rendre dans une bibliothèque), comme il ignore davantage encore ce qu’on y fabrique. Si Anne Both en a déjà une petite idée, elle fait néanmoins comme si elle n’en savait rien. D’où la saveur de ses réflexions.

Anne Both, Le sens du temps. Le quotidien d’un service d’archives départementales

Imaginez une ethnologue parisienne, qui dispose d’une bourse ministérielle pour enquêter sur le quotidien d’un service d’archives, débarquant par un mois de janvier dans une ville qui, pour être la préfecture d’un département, n’en semble pas moins de dimension modeste et soumise aux pires rigueurs de l’hiver. Massif central ? Haute-Savoie ? On n’en saura rien, si ce n’est qu’à l’exception de Jean-Baptiste, l’Archiviste qui serait le seul à en avoir le titre, et c’est peu de dire qu’on est respectueux des titres dans la profession, tout le personnel est du cru et a l’accent. Anne Both y restera le temps de sa mission, soit deux mois. Deux mois où elle aura – et nous avec elle en la lisant – les pieds gelés, se réchauffant au distributeur de café/coin fumeur où elle mènera souvent ses entretiens avec un personnel un peu étonné, qui se demande si elle est une stagiaire ou une sorte de revizor, le milieu pouvant être méfiant.

Si elle finit par être acceptée, c’est qu’elle ne recule devant rien pour l’être. Elle apprend à dénouer (avec application, tout un art !) les ficelles des liasses, à faire des tas, premier geste du tri/classement, essaie de pénétrer les arcanes de l’indexation (l’acte le plus intellectuel du processus du traitement) et s’intéresse à la conservation comme à la numérisation qui a donné une autre dimension au métier. Elle apprend qu’on ne touche jamais au fonds d’un autre, première règle d’un travail qui s’avère foncièrement individuel, chacun ayant son ordre quand bien même on respecte les mêmes principes. Elle arpente les travées de tous les étages, renifle l’odeur du vieux papier, se joint à l’Archiviste lorsqu’il va collecter les papiers d’un marquis, notoriété locale, l’aide à transporter les cartons dans sa voiture de fonction brinquebalante, on n’est pas riche dans les Archives, va bavarder (en principe une hérésie en salle de lecture !) avec les lecteurs, en bref, calepin et crayon systématiquement à la main, elle ne laisse rien au hasard et met partout la main à la pâte pour « sentir » le métier, s’y immerger.

Anne Both, Le sens du temps. Le quotidien d’un service d’archives départementales

© Alexandre Delbos

Avant de regagner le soir sa chambre d’hôtel et d’avaler pain de mie et petites tomates auxquels la contraignent des retards de versements de bourse, un grand classique pour les chercheurs. (Avec ou sans repas du soir, la solitude de l’enquêteur, à la tombée de la nuit, où seule l’attend la mise en forme des notes prises tout au long de la journée dans une chambre d’hôtel, est un autre grand classique. Il n’y a pas que le métier d’archiviste qui soit un sacerdoce.)

Nous voilà initiés aux limites temporelles et matérielles de la gestion patrimoniale : le temps qu’on prend, car on travaille pour l’éternité et qu’un fonds enfin classé, traité, mis en carton et même en ligne, ne procure qu’une satisfaction de courte durée dès lors qu’il s’agit d’une goutte d’eau face à l’étendue de ceux en attente, ces fonds dits « en souffrance » ; la place, quoiqu’ici, à Montaville, une chance, on n’en manque pas encore, mais il faut y penser, planifier, mesurer, prévoir. Un travail sans fin, un éternel recommencement qui, loin de décourager les agents entretiendrait l’émotion patrimoniale. Laquelle gagne à son tour Anne Both. Travailler dans les archives est aussi une expérience sensorielle. Si Anne Both s’amuse lorsque la directrice-adjointe lui dit aimer l’odeur des vieux papiers dans les dépôts, ce goût n’étonnera aucun archiviste. Moins aseptisés que les rayonnages de livres des bibliothèques, ces lieux dégagent bien une odeur spécifique, un je ne sais quoi de mélange de poussière du temps et d’atmosphère quelque peu raréfiée en raison des contraintes liées à la conservation.

Anne Both, Le sens du temps. Le quotidien d’un service d’archives départementales

Anne Both © Cécilia Lédy

Longtemps les services d’archives ont pu apparaître une institution de l’ombre, un monde à part, plutôt mystérieux. Loyale au point d’avoir pu être plus respectueuse de la raison d’État que des droits des citoyens à accéder à ce bien public, la profession semble devenue moins craintive. Savoir si la dernière législation est un progrès par rapport à la précédente n’entre pas dans les préoccupations de l’anthropologue, mais elle relèvera le moment où l’Archiviste n’hésite plus désormais à montrer des fonds « sensibles » (des lettres de dénonciation sous l’Occupation !) à une journaliste locale. Elle ne s’intéresse pas davantage à l’archive au singulier dont l’emploi, parfois abusif, peut irriter. Plus prosaïque, son terrain est finalement moins bien connu. C’est l’art (au sens de la pratique, du métier) qui est au cœur de son enquête.

Anne Both achèvera de nous régaler avec le récit verbatim de la collaboration cocasse et judicieuse entre le service des archives et un représentant des Mormons qui numérisent les noms de tous ceux passés sur terre pour les engranger à Salt Lake City, un travail dont bénéficient par la même occasion les Archives. Tournant la dernière page, on se prend à regretter que la mission n’ait duré que deux mois et, conquis par ce regard gai et savant, on souhaite que d’autres missions ministérielles lui soient confiées dans d’autres services publics, en souffrance pour certains d’entre eux, à l’instar de ces fonds perpétuellement en attente de traitement…


Hasard du calendrier, le livre d’Anne Both sort au moment où historiens et archivistes se mobilisent contre un projet gouvernemental de ne conserver que les archives « essentielles ». Jusqu’à présent, la décision du tri incombait au seul directeur du service d’archives – ce qui d’ailleurs était peut-être trop pour un seul homme (ou une seule femme, cela s’entend). On a connaissance de tris intempestifs. Pour contrecarrer ce projet mû par des considérations managériales, la proposition de créer des commissions mixtes d’archivistes et d’historiens pour décider de l’élimination est à encourager. On peut signer la pétition sur le site de l’association des professeurs d’histoire et de géographie (APHG).

Sonia Combe

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