Saïd et Nadia partent en exil

« Dans une ville remplie de réfugiés, mais encore relativement en paix, ou du moins pas encore ouvertement en guerre, un jeune homme rencontra une jeune fille au cours du soir et ne lui parla pas. » C’est ainsi que s’ouvre Exit West de Mohsin Hamid, écrivain pakistanais, auteur de L’intégriste malgré lui (2007) et de Comment s’en mettre plein les poches en Asie mutante (2013).


Mohsin Hamid, Exit West. Trad. de l’anglais (Pakistan) par Bernard Cohen. Grasset, 207 p., 19 €


La ville des chapitres initiaux d’Exit West pourrait être Lahore ou Mossoul, tandis que Saïd et Nadia, les jeunes gens de la première phrase, ressemblent aux amoureux modernes de presque n’importe quel pays. Lorsque leur cité tombe aux mains de groupes obscurantistes et meurtriers, ils doivent partir, abandonnant tout derrière eux. Pour fuir, il leur faut emprunter des portes magiques uniquement connues de certains, qui en monnaient chèrement le passage. Le premier seuil franchi, le duo se retrouve d’abord à Mikonos où il demeure un temps puis – toujours en passant ces portes mystérieuses – à Londres, ensuite à San Francisco.

Exit West présente alors, sur un mode un peu fantastique mais avec un sens juste de la psychologie, les circonstances d’une existence menée de camps de transit en logements de fortune, en conflit ou non avec les autres migrants et les populations « souchiennes ». Ainsi, la difficile réalité du quotidien se trouve mise à distance par la fantaisie, et le charmant couple, finement portraituré, conserve tout au long la sympathie identificatoire du lecteur.

Mohsin Hamid, Exit West

Mohsin Hamid © J.-F. Paga

Au pénultième chapitre, Saïd et Nadia se séparent et « s’engagent dans des vies distinctes » tandis que se poursuivent les gigantesques mouvements par lesquels « une partie du Sud globalisé part au Nord globalisé… les Sudistes se déplaçant cependant dans la même aire et les Nordistes faisant de même ». Car « [t]out autour de la planète, les gens s’échappent de là où ils ont vécu, fuyant des plaines craquelées par la sécheresse, des villages côtiers asphyxiés par les marées montantes, des villes surpeuplées et des champs de bataille sanglants, s’éloignant aussi de leurs semblables même si l’amour les avait auparavant liés, comme dans le cas de Nadia, qui prend ses distances avec Saïd, et lui avec elle ».

À la fin du livre, un épilogue inattendu ménage sur un mode détendu une rencontre entre les deux héros, un demi-siècle plus tard, dans la ville qu’ils avaient ensemble quittée. Réunis par le hasard, ils prennent alors fort amicalement un café et conversent.

Cette histoire, qui se déroule en deux cents pages très aérées, ouvre sur une perspective mondiale grâce aux pérégrinations des héros mais aussi à des vignettes drolatiques, astucieusement conçues, qui mettent face à face, à Sidney, Tokyo ou Amsterdam, d’autres nouveaux arrivants et d’autres « natifs ». Ainsi, en Australie, un Africain, les « yeux roulant dans leurs orbites, terribles », surgit-il par une de ces portes magiques dans la chambre d’une jeune femme endormie et se précipite-t-il, non sur elle, mais vers la fenêtre par laquelle il saute, en route, on le suppose, pour sa future vie d’immigré. Tandis qu’à Amsterdam un « homme âgé » qui ne parle que néerlandais finit par échanger un baiser avec un « homme ridé », soudainement apparu, qui ne parle que brésilien et dont l’expansive amabilité sud-américaine dissipe miraculeusement la maussaderie endeuillée et nordique du premier.

Le sujet principal d’Exit West est donc celui des flux migratoires de ces dernières décennies abordés tour à tour avec les accents de la fable, de la neutralité officielle, et du plaidoyer humaniste… Cette question des migrants n’est pas nouvelle dans l’œuvre de l’auteur, qui en a également fait le thème de ses articles de presse. Elle constitue d’ailleurs pour lui une expérience quotidienne dans sa ville, Lahore, grande cité d’un Pakistan où l’on compte des millions d’étrangers légaux et illégaux. Elle l’a été aussi, en sens inverse, pendant les longues années où il a étudié et travaillé en Occident anglophone et où il a souvent été considéré comme « étranger » (bien qu’ayant grandi aux États-Unis, et possédant un passeport britannique).

Mohsin Hamid, Exit West

Pour lui, et il s’en est expliqué à maintes reprises dans ses articles, la chose est simple : quoi que les pays riches veuillent et fassent, l’arrivée chez eux de flux d’étrangers est inéluctable. Lors de ce qui a été appelé « la crise des migrants » de 2015, il écrivait  ironiquement que « la vraie question n’est pas de savoir si les pays européens veulent accueillir plus de réfugiés […] mais s’ils veulent devenir des pays qui mettent en place les mesures s’imposant pour – peut-être – stopper l’immigration », c’est-à-dire des sociétés qui acquiescent au déploiement systématique de forces de répression, à la construction de murs et de barbelés, à l’instauration de discriminations et d’intimidations… bref à tout ce qui serait nécessaire pour tenter de terroriser les immigrés. Il concluait que le degré de violence qu’il faudrait déployer pour décourager l’installation d’êtres fuyant les bombes, les chefs de guerre, les fanatiques, les famines… semblait bien difficile à assumer. Une idée qu’il reprend dans Exit West en imaginant une ville de Londres submergée par de nouveaux arrivants et tentée devant cet afflux par une réponse barbare, dont les « autochtones » se détournent au dernier moment, juste avant le pire, car « peut-être n’avaient-ils pas en eux ce qu’il fallait pour évacuer, brutaliser ou, si nécessaire, massacrer les migrants, et avaient-ils décidé de trouver une autre solution ».

Une solution qu’énonce Hamid dans ses billets de presse et dans Exit West. Il s’agirait d’abord que les pays riches se débarrassent de leur hystérie anti-immigrée (suggestion à laquelle on peut souscrire et qui est largement du ressort du politique). Il s’agirait ensuite de mesurer que la situation est loin d’être aussi grave qu’on la fait paraître, ou, pour emprunter les termes du roman, lorsqu’il décrit un comté américain submergé de nouveaux arrivants étrangers, que « l’apocalypse […] n’était pourtant pas l’apocalypse, […] si les changements étaient compliqués ils n’annonçaient pas une fin, la vie continuait, […] des avenirs désirables s’esquissaient, inimaginables un peu auparavant, mais imaginables à présent, et le résultat avait des allures  presque de soulagement ». Il s’agirait enfin de se dire que, si l’on y réfléchit bien, « nous sommes tous des émigrés à travers le temps », vérité peut-être plus séduisante que solide.

Mais peu importe que l’optimisme humaniste de Hamid fasse preuve d’un brin de naïveté géopolitique ; nul besoin d’y adhérer pour goûter ce qui fait la force d’Exit West, la sensibilité à l’expérience de l’oppression (dans les cinq premiers chapitres) et à celle des duretés de l’immigration (dans les six suivants). Les meilleures pages du roman se déploient ainsi autour de ces deux situations et de l’histoire d’amour de Saïd et Nadia, sympathiques jeunes gens puis, pour trois pages finales, septuagénaires malicieusement complices.

Claude Grimal

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