La Seine était rouge

Michèle Audin dédie son roman, Comme une rivière bleue, à « Marthe et à tous les vaincus – pas parce qu’ils ont été battus mais parce qu’ils se sont battus ». Ces vaincus qui se sont battus, ce sont les communards, les parisiens, journalistes, élus, ouvriers et ouvrières, blanchisseuses, tailleurs de pierre, journalières, typographes, passementières… À partir de la lecture de journaux d’époque, de romans et de témoignages, d’un travail d’archives minutieux, l’auteure retrace l’histoire de la Commune à Paris, dans une langue poétique et romanesque. Pour dire cette « révolution qui passe tranquille et belle comme une rivière bleue » (Jules Vallès), Michèle Audin signe un magnifique roman solidaire.


Michèle Audin, Comme une rivière bleue. Gallimard, coll. L’arbalète, 398 p., 23,50 €.


Michèle Audin, Comme une rivière bleue

« L’histoire de la Commune de 1871 a été fabriquée par des escamoteurs », écrit Prosper-Olivier Lissagaray, dans la préface, « Pour qu’on sache », de son Histoire de la Commune de 1871. « Escamoter », le mot laisse entendre la dissimulation, l’artifice habile du prestidigitateur pour faire disparaître ce qui dérange, l’élimination en un tour de passe-passe de ce qui gêne. Pour qu’on sache, contre les escamoteurs, Lissagaray, journaliste et témoin direct de la Commune, choisit d’autres mots pour dire cette histoire que l’on méconnaît, recouverte de mensonges et d’erreurs. Pour qu’on sache, et contre les escamoteurs, avec Lissagaray dont elle fait un des personnages du roman (« Lissa »), Michèle Audin choisit elle aussi d’autres mots. Si Lissagaray se fait historien et géographe dans son Histoire de la Commune de 1871, elle se fait romancière (à partir d’un véritable travail d’historienne et de géographe de terrain subtilement mis en scène), poète, chercheuse de mots qui n’escamotent pas la réalité, mais qui, par le biais de la fiction, la dévoilent, l’éveillent et la ravivent.

« Les révolutions commencent toujours parce que les classes au pouvoir méconnaissent et méprisent les classes populaires. » Nous sommes le 18 mars 1871, le Paris populaire affamé protège les canons que Thiers, « chef de l’exécutif », a tenté de reprendre. « Paris arbore sa toilette de révolution. » Les phrases sont courtes et limpides. Le roman débute ainsi, avec énergie et sans ambages, déterminé à emporter son lecteur avec lui, dans les tourbillons et le bouillonnement de la révolution d’un peuple opprimé, où l’on entend encore la voix de Lissagaray : « Méconnaître ou haïr la classe qui produit tout est la caractéristique actuelle d’une bourgeoisie jadis grande, qu’affolent aujourd’hui les révolutions d’en bas ».

 

Michèle Audin, Comme une rivière bleue

Michèle Audin © Francesca Mantovani

Comme une rivière bleue est un roman engagé au plus près des hommes dominés et vaincus qui ont fait cette révolution, qui se sont battus par les mots dans les journaux, les assemblées, les clubs et les mairies, qui se sont battus par les armes, les barricades et les pavés. Plus fort encore, et plus rare peut-être aussi dans le paysage littéraire contemporain, Comme une rivière bleue est un roman solidaire. Le narrateur, un homme qui se rend presque tous les jours à la Bibliothèque nationale de France pour éplucher les microfiches des journaux de la Commune, qui écrit et marche et trébuche dans Paris à la recherche des traces laissées ou effacées, porte littéralement le roman. Cette figure romanesque particulièrement attachante soutient jusque dans leurs douleurs et leurs joies les plus intimes ses héros et ses héroïnes. Chercheur rigoureux, il se laisse souvent emporter et envahir par cette histoire qu’il découvre et raconte avec empathie au présent de l’indicatif : « Je suis un homme de cinquante-deux ans – et j’ai dans la gorge une boule de plus en plus énorme, en scrutant les lettres tracées il y a cent cinquante ans (le 16 mars 1865) par un journaliste oublié. Vous pouvez enfoncer votre tête dans le lecteur, personne ne vous voit pleurer. »

Le narrateur est lié aux personnages du roman, à l’espace et à la temporalité de la Commune jusqu’à se fondre et s’immiscer dans cet espace-temps illimité, comme dans le vingt-cinquième chapitre du roman, où le narrateur marche avec Lissa : « Aujourd’hui encore je marche dans Paris. Je marche le texte du chapitre 25 du livre de Lissagaray. Avec lui ». C’est dans cet « avec » que l’on peut entendre le lien solidaire entre le passé et le présent, qui s’imprime dans tout le roman et marque l’un des plus beaux chapitres de Comme une rivière bleue. Lissa l’entraîne alors dans « Paris, la veille de la mort », veille de la Semaine sanglante, dans une déambulation tragique de la place de la Bastille à la porte de la Muette, et ce sont les temps, 1871 et 2014-2017, qui résonnent ensemble et s’entremêlent avec grâce. Avec « Lissa », Michèle Audin « gra[ve] dans l’histoire » la « lumineuse physionomie » de Paris

Michèle Audin, Comme une rivière bleue

Aux côtés de Lissa, héros magnifique, on retrouve Marthe, sa détermination combative, son « caraco blanc et ses éclats de rire », qui, avec Maria, Jenny Marx, Caroline Verdure, Hélène ou Marie, contribue à un portrait de femmes complexe et admirable. Jenny, fille de Marx, militante socialiste, journaliste et proche de Gustave Flourens, communard, est de celles qui tentent de rétablir l’histoire escamotée : « Gustave Flourens a été effectivement assassiné. Il n’est pas tombé au combat comme l’a relaté la presse ». Femme « moderne », « authentique héroïne de roman », Michèle Audin sait nous le faire sentir.

Les personnages du roman recouvrent une force que l’on perçoit tout particulièrement dans les dialogues virevoltants et animés qui traduisent à la fois la « rhétorique de la Commune » et la vivacité tout aussi grave que légère de ses hommes et femmes dont on croit entendre les voix. Ainsi, celles de Vallès et de Courbet, lors de la destruction de la colonne Vendôme :

« – Allons mangeais, mon nhâmmi, j’aie une îdaie, du boudin aux pommes, dit le vaste Courbet à son ami Vallès […]

Tu as raison, et des haricots rouges avec du vin rouge. Une bouteille de nuits, répond Vallès en se laissant entraîner.

J’sraie plus contont avec plusieurs ! »

Le roman laisse ainsi résonner les langues et les voix des héros de la Commune à travers l’invention d’une langue poétique qui embrasse leur diversité. Michèle Audin, en écho aux jeux poétiques oulipiens, s’amuse alors à insérer dans certains chapitres des spams poétiques envoyés par des destinateurs inconnus dans la boîte mail du narrateur. On se souviendra du beau lipogramme en « e », de la liste des professions des femmes pendant la Commune, mais surtout, peut-être, de ce mail où un certain « bernard.lemoine@liberte.fr » décide de raconter l’histoire de la Commune, rien qu’avec des fleurs. S’ensuit une sobre et émouvante énumération, des violettes de février aux gerbes et couronnes au mur des Fédérés : « les lilas dont les gardes nationaux de cet incroyable printemps ont orné leurs chassepots, les giroflées aux étals des marchandes des quatre saisons, les immortelles rouges […] les roses rouges parce que les roses rouges ».

Michèle Audin, Comme une rivière bleue

Jusqu’aux derniers chapitres qui finissent inévitablement par mettre le narrateur « au pied du mur », obligé de regarder en face et de dire cette Semaine sanglante dont il se demande en un alexandrin, avec Eugène Pottier, comment en parler : « La semaine de sang, comment puis-je en parler ? », Comme une rivière bleue retient son émotion dans une narration aux accents parfois lyriques, toujours maîtrisés et réfléchis. Le narrateur nous invite alors dans cette rivière bleue fragile et aux reflets si actuels parfois, pour l’observer, tisser des liens avec notre présent, nous mêler à ses héros et ses héroïnes, ses morts et ses survivants dont nous descendons, « rester avec eux, les écouter, les regarder », sans toutefois oublier de se questionner : « Le problème avec l’Hôtel de Ville, voyez-vous, c’est qu’on y parle beaucoup. […] Comment ont-ils pu ne pas voir qu’ils n’avaient pas le temps ? », sans oublier les énigmes, les escamotages et les erreurs.

Comme une rivière bleue apparaît alors comme un roman audacieux, à l’image de ses héros : « C’est pour avoir osé que le peuple de 1789 domine les sommets de l’histoire, c’est pour n’avoir pas tremblé que l’histoire fera sa place à ce peuple de 1870-71 qui eut de la foi jusqu’à en mourir », écrit encore Lissagaray, le guide du narrateur. Michèle Audin leur fait place chaleureusement, entre documents d’archives, fiction et poésie.

 


Lire aussi le blog de Michèle Audin et le compte-rendu de Mademoiselle Haas publié dans notre numéro 2.
Cet article a été publié sur Mediapart.

Jeanne Bacharach

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