Chromatiques de la mémoire

Le récit de Christophe Pradeau, placé en grande partie sous les auspices de Thomas Hardy, tisse autour d’un mystère, celui de l’horloge des Saints-Apôtres, un autre mystère, celui dont le rapport au temps irrigue une vie. Percer à jour cette fabuleuse machinerie dont « on sait peu de choses », et dont les vingt-quatre figures sont capables, miraculeusement, de « donner l’illusion de la vie », cette horloge qui donne son nom au récit, revient au contraire à épaissir le mystère qui l’entoure, et son histoire, lui conférant une aura sacrée, s’élargit et s’étend à l’existence de celui qui prend la parole pour méditer, parfois âprement, sur sa propre existence et ses racines mystérieuses.


Christophe Pradeau, Les vingt-quatre portes du jour et de la nuit. Verdier, 186 p., 14,50 €


Les vingt-quatre portes du jour et de la nuit est le récit d’une journée, celle d’un homme âgé d’une cinquantaine d’années qui somnole sur le banc d’un square du treizième arrondissement parisien, le square Le Gall, comme il a l’habitude de le faire depuis une quinzaine d’années. Ses perceptions et sensations sont émoussées par la fatigue du jet-lag, et paradoxalement exacerbées par cet état intermédiaire. Somnolence et éveil se conjuguent pour donner à l’homme une sensibilité accrue à ce qui se passe à l’intérieur de lui, stimulé de manière passive par son environnement qui vient comme soubassement à l’introspection, et comme nourriture aussi. Une journée entière d’une vie donc, une journée du mois de juillet 2016, à Paris, une journée d’un homme qui poursuit à travers le monde, en dépit des différents fuseaux horaires, sa quête des statues mystérieuses de l’horloge des Saints-Apôtres, dont les différentes descriptions faites par des voyageurs illustres, Harun-ibn-Yahja ou Al-Jazari, nourrissent son imagination.

On sera frappé, dès les premières lignes, et ce jusqu’au point final du récit, par la manière dont Christophe Pradeau tisse sa toile autour de son sujet, mais aussi autour de son lecteur. Ses phrases s’enroulent tranquillement, et, au moment où l’on pense en finir, elles repartent d’un seul élan, par des incises, des expansions, jouent de l’accumulation, retardent toujours plus le moment où toutes les informations seront délivrées. Du moins toutes les informations que Christophe Pradeau acceptera de partager, ou peut-être simplement de porter à sa propre conscience. Il y a un jeu, n’en doutons pas, auquel probablement l’auteur lui-même prend un grand plaisir, dans cette manière de tenir le lecteur en son pouvoir.

Christophe Pradeau, Les vingt-quatre portes du jour et de la nuit

Et ces circonvolutions, au tracé imprévisible, souvent surprenant dans le rythme qu’elles nous imposent, semblent aller précisément à l’encontre de ce que l’homme qui dit « je » (qui est, comme un certain nombre d’éléments du récit le laissent penser, l’auteur du livre) condamne, le cadre imposé du temps, le décompte qui « encage l’existence », qui fait perdre à chacun de nous le rapport naturel au déroulement de l’existence, pour lui substituer un rapport contraint, voire tyrannique, dans lequel aucun souffle, aucun espace n’est possible, à l’instar d’ailleurs de ce que peut déplorer Christophe Pradeau lorsqu’il évoque un « paysage mathématisé », observé lors de sa descente en avion au-dessus des « plaines striées d’interconnexions de l’Ile-de-France ». Et la scélératesse du temps est celle-là même qui mathématise les existences, « fuite du temps » qui « ferait moins mal à l’âme si on ne soumettait pas les existences de façon aussi étroite à la meule implacable des calendriers, comme si elles pouvaient sans adultération se voir encodées, se déposer en chiffres, ramenées à un étagement de dates de péremption – âges limites, classes, brigades –, véritable thanatopraxie de la durée biographique, dont il ne reste plus à la fin du processus de réduction qu’un couple d’années sur une tombe, dans un registre d’état civil, simples coordonnées ensachant ce que l’on fut dans une bulle de temps aseptique : l’aventure d’une vie telle qu’on l’apprête pour mieux la décomposer en données, qu’elle se dessèche dans les silos des archives ou se délite dans les tourbières sans fond des Big Data ».

L’enfance et ses mystères sont imprimés dans le corps même de l’auteur – qui se moque aussi gentiment de sa « manie horlogère » –, peut-être par cette scène originelle, celle d’une mère et d’un coucou, scène dont le souvenir brutal bouleverse tout autant le lecteur du récit que son auteur, et qui impulse à l’écriture sa vitalité, fait basculer la réalité forcément altérée vers la fiction, l’adulte vieillissant vers l’enfance et le temps et l’espace mathématisés vers le temps et l’espace vrais : « Quand il m’arrive de repenser au geste de profanation de ma mère, qui m’aura été révélé, de façon somme toute parfaitement imprévisible, un jour de juillet placé sous le signe du jet-lag, ce même jour qui allait faire de moi, pour quelques heures, expérience troublante dont ce livre se veut le récit fidèle, un personnage de roman, je ne peux me défendre d’habiter avec ma sensibilité d’adulte mon corps d’enfant. »

Christophe Pradeau, Les vingt-quatre portes du jour et de la nuit

Christophe Pradeau © Sophie Bassouls

Le passage de la réalité à la fiction, la transformation quasi alchimique d’une matière en une autre est celle qui transfigure et le temps et l’espace, parce qu’il permet un « saut de côté, le pas de dégagement qui, vous détournant de la voie droite, ouvre l’accès au grand large des rêveries ». Et Christophe Pradeau de recourir aux descriptions les plus riches, puisant abondamment dans des références picturales et littéraires, pour peindre dans ses infimes nuances une histoire familiale réduite à presque rien, dans la « séduction buissonnière des digressions », essence même de la littérature qui exige la présence indéfectible d’un lecteur : « Chacune de ces embardées importe et contribue à sa manière, quand bien même on pourrait avoir l’impression du contraire, à l’histoire que je vous murmure à l’oreille, car c’est de la sorte que j’imagine votre écoute attentive, celle du moins que j’espère de vous, ainsi que je me représente la lecture silencieuse, pour en avoir fait moi-même, et plus souvent qu’à mon tour, l’expérience, l’entretien d’un murmure, d’un mince filet de voix, mais qui peut réaliser le miracle – qu’il faut compter parmi les heures bénies de l’existence – d’élargir l’intimité de la conscience aux dimensions du monde. »

Ce n’est pas seulement à cette voix qui murmure une histoire secrète, qui module ce chant du souvenir, c’est aussi à la palette infinie des couleurs et des sensations dont chaque nuance exprime une vérité que le lecteur devra céder, sous le charme puissant des rets d’une écriture au rythme quasi hypnotique, celle qui a pour ambition de redonner au temps (mais aussi à l’espace) sa profondeur et sa densité vraies. Là est le nœud des Vingt-quatre portes du jour et de la nuit.

Gabrielle Napoli

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