Paris des philosophes (25)

Les cours de Vincennes

« Les enfants ont des yeux si profonds, que parfois / Ils cherchent vaguement la vision des bois. »

Victor Hugo, « Le poème du Jardin des Plantes », dans L’art d’être grand-père.

« Nous n’irons plus au bois… » Qu’on arrive en métro par la ligne 1 ou par le bus 86 qui conduit à Saint-Mandé, on entre, au sud du château de Vincennes, dans le bois dit de Vincennes : une modeste « déterritorialisation » pour cette 25e et ultime déambulation, puisqu’en fait nous sommes toujours à Paris, dans une extension du 12e arrondissement.

Entre l’Allée royale et l’avenue du Polygone s’étend aujourd’hui un terrain nu, une « terre gaste », un waste land ; la présence d’un centre équestre ne rappelle en rien que ce lieu fut pendant quelques années (de 1968 à 1980) le foyer le plus brillant de la philosophie française, sous les espèces en particulier de ce qu’on appelle la French Theory. Depuis longtemps, les pelleteuses ont effacé jusqu’à la trace de cette étonnante période, où les « rhizomes » et mille fleurs prospéraient.

Si les activités ordinaires, sportives ou nocturnes, du bois de Boulogne ne se prêtent qu’indirectement à la philosophie, le bois de Vincennes pourrait en effet s’enorgueillir d’avoir un temps abrité ce « Centre universitaire expérimental » qui a fait date dans l’histoire intellectuelle et politique de la France. Après les « événements » de Mai 68, Edgar Faure, l’intelligent et habile ministre de l’Éducation nationale, après avoir, avec brio, analysé dans un discours devant le Sénat, le 24 juillet 1968, la « crise de civilisation » qui avait frappé le pays, prit l’initiative de créer dans sa loi d’orientation du 12 novembre 1968 une institution universitaire expérimentale à Paris, au bois de Vincennes, sur un terrain loué pour dix ans à la Défense.

Paris des philosophes Vincennes

Extrême modernité de la pensée, radicalité ? Le geste rappelait (pouvait rappeler…) la sécession d’Abélard quittant les écoles de la cathédrale Notre-Dame pour enseigner la dialectique sur les hauteurs de la rive gauche, dans un rassemblement agité d’étudiants gyrovagues [1]. Il y eut vite une légende noire de Vincennes, avec les AG tumultueuses, les interruptions maoïstes ou « schizophréniques » (Deleuze), l’alternance des occupations et des évacuations, les insultes, les tags et les tracts, une dégradation progressive du lieu. Mais aussi mille innovations pédagogiques, une ouverture considérable aux non-bacheliers, aux étudiants étrangers ou salariés, aux non-philosophes, architectes, cinéastes, linguistes [2]. Chacun y trouvait ce qu’il apportait.

Peut-être est-ce Gilles Deleuze qui a incarné avec le plus de fidélité le « génie du lieu ». Le département de philosophie créé à l’automne 1968 au sein du centre a certes eu d’illustres parrains : Michel Foucault, le maître d’œuvre, François Châtelet, l’organisateur, Michel Serres, Alain Badiou, Jean-François Lyotard, René Schérer, etc. Mais quand Deleuze arrive à Vincennes, en 1970, Foucault, qui l’a recruté, a rejoint pour sa part le Collège de France ; Deleuze accompagnera l’université Paris VIII à Saint-Denis, lors du transfert imposé de 1980.

Deleuze sera le dernier des philosophes à faire l’objet de nos déambulations, comme pour saluer une certaine forme de pensée au fond professorale, à la fois « hors les murs » et dans l’institution, et pour rendre hommage une dernière fois à la figure du « prof de philo » (ce qu’il est finalement resté). Il est pourtant, socialement, plutôt un enfant des beaux quartiers : il est né, en 1925, avenue de Wagram et s’est donné la mort avenue Niel, au n° 84, dans le 17e arrondissement. C’est là qu’en 1995 il s’est jeté dans le vide ; il ne pouvait presque plus respirer, séquelle d’une tuberculose contractée jadis, en Normandie, pendant la guerre. Un suicide qui est un geste paradoxal d’affirmation de la vie : rien n’est plus étranger à ce lecteur de Spinoza que le « viva la muerte » des fascistes espagnols. Son frère aîné, Georges Deleuze était, quant à lui, entré en résistance alors qu’il préparait Saint-Cyr au lycée Carnot : arrêté, déporté, il est mort en route vers un camp de concentration en 1944. Chaque année, une cérémonie d’hommage est rendue au lycée à ce frère héroïque, et l’exemple de cet aîné fut peut-être par la suite un peu lourd à porter pour le penseur des « lignes de fuite ». Mais écartons tout roman familial ! Ce serait un comble. Revenons au philosophe et à sa carrière parisienne.

Après un poste à Lyon, Deleuze a emménagé l’été 1970 au 1 bis, rue de Bizerte, aux Batignolles, « un appartement bizarrement silencieux près de la fourmillante place Clichy » écrit-il à Pierre Klossowski [3]. Peu voyageur, ce penseur du nomadisme sera enterré à Saint‑Léonard‑de‑Noblat, dans le Limousin. Mais Deleuze à Vincennes ? Ce décentrement vers l’Est parisien a peut-être représenté une libération pour lui. Une véritable « ligne de fuite ».

Paris des philosophes Vincennes

Les cours tels qu’ils sont (mal) enregistrés, comme les entretiens ultérieurs avec Claire Parnet (L’abécédaire de Gilles Deleuze), ont conservé sa voix prenante, séduisante, toujours menacée, semble-t-il, d’essoufflement : « le style, c’est arriver à bégayer dans sa propre langue » [4]; après avoir cherché le mot précis, la bonne métaphore, la pensée, enfin délivrée, se déploie en volutes et plissements baroques, au milieu d’un public serré autour de lui comme autour d’un maître médiéval. Il semble mettre son auditoire dans la confidence, le rendre complice en lui faisant partager sa vision originale de l’histoire de la philosophie (Leibniz, plutôt que Hegel, un « saltimbanque » !) et son « empirisme transcendantal », autrement dit la conception selon laquelle la philosophie n’est pas faite pour « réfléchir sur n’importe quoi » mais doit être création et invention de nouveaux concepts.

Il dira dans Pourparlers ce qu’ont été ses cours : « Les cours ont été une partie de ma vie, je les ai faits avec passion. […] C’est comme un laboratoire de recherches : on fait cours sur ce qu’on cherche et pas sur ce qu’on sait. Il faut préparer longtemps pour avoir quelques minutes d’inspiration. […] Les cours, c’est une sorte de Sprechgesang, plus proche de la musique que du théâtre. […] rien ne s’oppose en principe à ce qu’un cours soit un peu comme un concert rock ». Avec cet aveu : « professeur, je voudrais arriver à faire un cours comme Dylan organise une chanson [5] ». En producteur plutôt qu’en auteur.

Il revient notamment dans Pourparlers sur les cours de Vincennes : « Il faut dire que Vincennes (et ça a continué quand nous avons été violemment transférés à Saint‑Denis) réunissait des conditions exceptionnelles. En philosophie nous refusions le principe de “progressivité des connaissances” : un même cours s’adressait à des étudiants de première et de énième année, des étudiants et des non‑étudiants, des philosophes et des non-philosophes, des jeunes et des vieux, et beaucoup de nationalités. » Une pluridisciplinarité en acte : « Il y avait toujours de jeunes peintres ou musiciens, cinéastes, architectes qui montraient une grande exigence de pensée. C’étaient de longues séances, personne n’écoutait tout, mais chacun prenait ce dont il avait besoin ou envie, ce dont il avait quelque chose à faire, même loin de sa discipline ». La relation avec le professeur n’était plus guère celle de la vieille Sorbonne avec ses mandarins en toge : « Il y a eu une période d’interventions directes, souvent schizophréniques, puis est venu l’âge des cassettes, avec des gardiens de cassettes, mais même là des interventions se faisaient d’une semaine à l’autre, sous forme de petites notes parfois anonymes [6]. » Il ajoute : « Je n’ai jamais dit à ce public ce qu’il avait été pour moi, ce qu’il m’avait donné. »

C’est dans ce no man’s land parisien que s’achèveront nos déambulations. Ont‑elles suffisamment mis en évidence la manière dont l’institution – car la philosophie a trop d’ancienneté pour ne pas être à sa manière une institution – est travaillée de l’intérieur par cette « multiplicité » dont parle Deleuze, cette dispersion, cette « déterritorialisation » ? Pour l’auteur de L’Anti-Œdipe [7], il s’agissait de « tracer des lignes de fuite », autrement dit de partir, de trahir, de s’évader, de délirer, de créer, dans un « voyage immobile » comparable à celui des nomades. D’expérimenter sans fantasme ni interprétation, ni passé ni avenir, bref de devenir vivant. Les Français, dit-il, aiment trop les arbres avec leurs racines et leur couronne, pensent trop selon les bornes, les cadastres et les sillons. L’enracinement et l’origine. Moins radicales et plus ambiguës, nos brèves déambulations historiques tendent à montrer, qu’on le veuille ou non, que la philosophie a des territoires qu’elle occupe de longue date et d’où elle s’efforce régulièrement de sortir par des ruptures institutionnelles et des sécessions créatrices. Mais le « génie du lieu » s’impose en philosophie, comme à Montmartre la mémoire du plaisir et du crime [8]


  1. Voir la « déambulation » sur le « Petit Pont ».
  2. Nombreux documents dans Jean-Michel Djian (dir.), Vincennes : Une aventure de la pensée critique, Flammarion, 2009.
  3. Gilles Deleuze, Lettres et autre textes, édition préparée par David Lapoujade, Minuit, 2015, p. 60.
  4. Gilles Deleuze et Claire Parnet, Dialogues, Flammarion, 1977, p. 10.
  5. Gilles Deleuze, op. cit., p. 15. Deleuze cite « 11 Outlined Epitaphs » dans lesquels Dylan se défend de l’accusation de plagiat.
  6. Gilles Deleuze, Pourparlers (1972-1990), Minuit, 1990, p. 190.
  7. Deleuze a dit ce qu’il devait à Félix Guattari. Cf. François Dosse, Biographie croisée de Deleuze et Guattari, La Découverte, 2007.
  8. Louis Chevalier, Montmartre du plaisir et du crime, Robert Laffont, 1980.

Jean Lacoste

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