Les batailles d’Henri Leclerc

« L’aurore aux doigts de rose » d’Homère vient conclure par une note d’espoir le long récit des combats épiques menés par Henri Leclerc. Cinq cents pages, c’est beaucoup, mais c’est peu pour raconter soixante ans commis à la défense des libertés tant dans l’arène juridique que politique.


Henri Leclerc, La parole et l’action. Fayard, 506, p. 23 €


L’espoir, Henri Leclerc devait l’avoir chevillé au corps, car les mêmes situations, les mêmes indignations, les mêmes promesses, se répètent dix, vingt, quarante ans plus tard. A maintes reprises il évoque « cette manie qui consiste à changer une appellation pour faire croire qu’on opère une réforme. » Ainsi on a rebaptisé la procédure du flagrant délit, édulcorée en comparution immédiate, « comme on le fait chaque fois qu’on ne veut pas réformer une institution bancale » . Les rapports aboutissent souvent « dans le grand tiroir des projets mort-nés de la Chancellerie », les réformes, quand il y en a, « se succèdent au gré des alternances, tricotant un jour, détricotant le lendemain ». Le droit de vote des étrangers aux élections locales, par exemple, tel un serpent de mer ressurgit à chaque élection depuis 1985.

Des progrès, oui, il y en a eu, l’abolition de la peine de mort, des tribunaux militaires, des quartiers de haute sécurité, du pouvoir discrétionnaire des juges, la présence de l’avocat pendant la garde à vue, mais les conditions de vie en prison restent atroces, l’institution judiciaire encore livrée aux ingérences du Parquet, la présomption d’innocence un effet de langage, les lois sécuritaires et l’état d’urgence un nouveau péril pour les libertés. Souvent dans ces pages, on voit Leclerc défendre un accusé jugé d’avance, sur la foi d’un rapport de police et d’une instruction à charge, mais si l’avocat a été souvent flamboyant à la barre, inspiré par son « ange », ici il laisse les faits instruire le procès des juges entêtés, des journalistes procureurs, des foules qui réclament la tête de l’assassin présumé, et composer par touches au vif un état des lieux consternant. En renfermant le livre, on se dit que le pays des droits de l’homme n’a pas de quoi être fier.

Les premiers chapitres suivent un ordre chronologique, enfance, formation, entrée en politique, débuts professionnels, service militaire dans l’Oranais, premières plaidoiries. Ensuite ils s’organisent par champs et thèmes d’intervention, la peine de mort, le colonialisme, le système carcéral, l’oppression économique, les dictatures, le système pénal, les victimes. Les grands procès criminels surmédiatisés alternent avec une foule de causes plus modestes, paysans, mineurs de fond, surendettés. Après le combat traditionnel contre la raison d’Etat, il faut se battre contre la nouvelle « raison économique », porteuse d’aussi graves dangers pour les droits et les libertés. Peu de scènes intimes, la mort de son père, la rencontre avec Jeanne qu’il épousera, une vignette en grand-père hugolien : quand les quatre bambins font irruption dans son bureau en réclamant Les Trois Petits Cochons, il lance le dessin animé sur son ordinateur et « pour la centième fois, les petits empilés sur mes genoux et moi, nous rions aux éclats ».

Henri Leclerc, La parole et l’action

Illustration pour « Mateo Falcone », nouvelle de Prosper Mérimée

À l’origine de sa vocation, Leclerc situe deux lectures décisives : une nouvelle de Mérimée, « Mateo Falcone », où un père exécute son jeune fils coupable d’avoir dénoncé un bandit, et Pourquoi je n’ai pas défendu Pierre Laval d’Albert Naud, malheureux commis d’office à la défense du collaborateur, des lectures qui le dressent une fois pour toutes contre les juridictions d’exception. Coïncidence ou non, c’est chez Maître Naud qu’il fera ses premières armes et auprès de qui il restera douze ans. Ensuite il s’installe avenue Kléber pour un temps de confort bourgeois avant de quitter les beaux quartiers, le premier à rompre avec les usages de la profession, et ouvrir sa « boutique de droit » boulevard Ornano. S’il provoque un tollé quand il demande la tarification des honoraires d’avocat, la pratique va bientôt se généraliser. Lui et sa jeune équipe entendent offrir un accès facile aux plus défavorisés mais attirer aussi une clientèle aisée, tout en conservant leur indépendance : « En un mot, nous nagions dans l’utopie, mais nous avancions. »

Le jeune Leclerc s’active à tous les fourneaux, d’abord en fac au Comité d’action syndicale constitué contre la Corpo de Le Pen, puis au PSU, toujours en compagnie de Michel Rocard, qu’il défendra par la suite contre le même Le Pen et son apologie de la torture. Ses clients se bousculent, Gauche prolétarienne, CFDT, opposants à Salazar, commando arménien, Enragés de Nanterre, mutinés de la prison de Nancy, émeutiers de Guadeloupe, autogestionnaires de LIP, pêcheurs bretons victimes de pollution pétrolière. Il ferraille contre les thèses négationnistes mais aussi contre le projet de loi qui en fera un délit car « ce n’est pas à la loi de dire l’histoire. » Fait applaudir la mémoire de Pierre Overney mais jette à la porte ceux qui fêtent la mort de son meurtrier, abattu à sa sortie de prison. Défend des militants du FLN aux côtés de Jacques Vergès qui met au point sa « stratégie de rupture », la poursuite de la guerre par d’autres moyens : « Djamila Bouhired était-elle condamnée à mort ? Tant mieux, presque ! Il allait s’en servir, et son exécution dresserait le monde contre l’armée française. Mais ils n’oseraient pas l’exécuter. » Bien que séduit par sa vigueur intellectuelle, Leclerc ne partage pas cette conception guerrière de la défense, et finira par se brouiller avec le sulfureux avocat. Pour lui-même, l’important est moins la conclusion d’un procès que l’occasion qu’il offre de poursuivre la vérité, exposer les faits, débattre, analyser, pendant des semaines, voire des mois, car il se déroule parallèlement dans la presse et dans l’opinion publique. La grande victoire, c’est de déjouer les préjugés, les conclusions hâtives, les intimes convictions.

Le sort réservé aux Ceausescu réveille l’indignation éprouvée lors du procès de Laval, contre ces parodies de justice où l’avocat sert d’alibi dérisoire : « Quand les dés sont pipés, faut-il quand même plaider ? » À cette question il n’a pas de réponse de principe, chaque cas demande une réflexion et une stratégie adaptées. Après avoir défendu des présumés terroristes, corses, bretons, il note la dimension nouvelle du terrorisme, la dérive sécuritaire qu’elle suscite, et s’interroge sur les effroyables crimes collectifs commis au nom d’une cause : « Ceux qui les ont perpétrés doivent être jugés, donc défendus. Comment ? Je ne peux répondre à cette question. » Il lui faudrait d’abord pour cela les connaître, et tenter de les comprendre. Le procès de Paul Touvier le pousse à approfondir la notion juridique de crime contre l’humanité, que son ancien ami Vergès récuse lorsqu’il défend Klaus Barbie, mais cela, Leclerc ne le dit pas ici. C’est le regret qu’on éprouve parfois à le suivre dans sa course, que la densité des événements l’oblige à passer si vite quand on aimerait le voir développer sa pensée, sur la frontière entre la liberté d’expression et le délit d’opinion, par exemple quand il consacre un court paragraphe au « shoah-nanas » de Dieudonné, entre le droit de tous à une défense et son refus d’assurer celle d’un militant OAS ou du présumé assassin de Ben Barka, ou encore le conflit de deux droits sur le secret de l’instruction, « la présomption d’innocence et la nécessité d’informer les citoyens ».

Henri Leclerc, La parole et l’action

Henri Leclerc

Ses lectures de jeunesse l’accompagnent dans sa réflexion. Balzac, le Zola de J’accuse, bien sûr, Michelet, Anatole France, Hugo surtout, dont il cite la défense du mouchard de Jersey qu’une assemblée populaire unanime voulait jeter à la mer sans autre forme de procès : « le mouchard est infâme, l’homme est sacré. » Et Camus invoquant l’urgence de « guérir les cœurs empoisonnés », la difficile victoire à remporter sur soi-même « avec cet effort supérieur qui transformera notre appétit de haine en désir de justice. » Désir qui revient constamment dans ses propres plaidoiries, de ramener l’accusé au sein de la communauté des humains, comme cette mère infanticide : « Vous avez tué vos enfants, Véronique. Acceptez-le, portez-le, et allez maintenant retrouver les autres. » Il garde toujours et veut communiquer aux jurés sa conviction qu’un homme même tombé au plus bas « pouvait encore changer, et donc devait vivre ».

Au fil de ce parcours romanesque, on croise un millier de personnages obscurs ou célèbres, dont bon nombre décorés du titre d’ami. Des amis talentueux, généreux, braves qui plaident avec lui des causes difficiles, mais il est capable aussi de rendre hommage aux juges éclairés s’il lui arrive d’en croiser un. Il plaide pour Le Canard enchaîné, Libération, Le Nouvel Observateur, pour Dominique de Villepin et pour Dominique Strauss-Kahn. Parmi ses amis, des « mauvais garçons » qu’il défend opiniâtrement, à travers peines, évasions, cavales, récidives, comme Michel Vaujour, revenu à une vie libre et probe après vingt-sept ans incarcéré. Michel Pommez, « bon professionnel du tir à main armée qui ne tirait jamais », a passé presque toute sa vie en prison et lui en a appris long sur la violence réelle de l’univers pénitentiaire. Là-dessus, criminologues et praticiens sont d’accord : « la prison est l’école du crime et de la récidive ».

Certaines affaires lui collent douloureusement à la mémoire. Même si le verdict final est favorable, l’accusé sort souvent détruit par des années de procédure et de détention préventive. Le drame tragique de la famille Huriez commence par une dette minime, la location d’une télévision-tirelire, conduit la mère en prison pour une peine de quatre mois, et entraîne le suicide du fils aîné, puis l’emprisonnement du père, « bon ouvrier mal payé », inculpé de tentative d’assassinat pour avoir tiré sur les murs de la gendarmerie. Richard Roman, accusé de complicité dans le viol et l’assassinat d’une fillette, a déjà été jugé par la presse en gros titres, « Les barbares », « Les monstres », assortis de photos des inculpés, quand son frère Joël, rédacteur en chef de la revue Esprit, prie Leclerc d’assurer sa défense. Au cours de la reconstitution, l’avocat est accueilli par une pluie de projectiles, puis on le soupçonne d’avoir payé un article démontrant l’innocence de son client. Quand Roman est acquitté et libéré après quatre ans de détention, Gilbert Collard, recruté par le père de la victime, dénonce un jugement de classe qui privilégie un fils de bourgeois dévoyé au détriment des pauvres. Plusieurs fois Leclerc se retrouve face à Collard au tribunal : « Ce bougre a du talent », concède-t-il, même s’il le juge sans scrupule et manipulateur. Pour convaincre, faut-il être sincère ou feindre ? s’interroge-t-il. Son art s’apparente à celui du comédien, il en a bien conscience : « Je suis plutôt de ceux qui ont besoin de croire à ce qu’ils disent, mais cela n’empêche pas de savoir aussi tirer les ficelles. »

Henri Leclerc, La parole et l’action

Engagé dans la Ligue des droits de l’homme, Leclerc répand la bonne parole aux quatre coins de la planète, prend en charge la commission « Immigrés », continue à plaider, à rédiger articles, discours, manifestes, interviews et conférences. C’est en tant que président de la Ligue qu’il participera à la défense des sans-papiers de l’église Saint-Bernard, qu’il sera partie civile contre Maurice Papon. Sans être un plaidoyer pro domo, ce livre lui offre l’occasion d’éclairer les liens mais aussi les tensions entre ses engagements politiques et professionnels – on l’a vu, les cloisons sont rarement étanches –, justifier certains choix, revenir sur un épisode sensible, sa défense de la famille Marchal contre Omar Raddad, face à Vergès qui dénonce haut et fort un verdict raciste : « Il y a cent ans, dans l’affaire Dreyfus, on condamnait un jeune capitaine qui avait le tort d’être juif. Aujourd’hui, on condamne un jeune jardinier parce qu’il a le tort d’être maghrébin. »

Faux argument, mais efficace, reconnaît Leclerc, qui avoue avoir perdu la bataille de l’opinion. La presse et même ses amis le jugent complice d’une erreur judiciaire, alors qu’il est convaincu de la culpabilité de Raddad, « indigné mais impuissant » face à ce tapage. Il est également partie civile dans l’affaire tragi-comique de la famille Boutboul, mais bientôt requis par le procès de Paul Touvier. C’est la première fois qu’un Français est jugé pour crime contre l’humanité, et nombre de personnalités, de Pompidou à Mitterrand, ont déclaré qu’il était temps d’oublier les vieilles rancœurs. Parlant au nom de la Ligue, indigné par ces dérapages, Leclerc oublie ses notes et s’adresse directement aux sept Juifs que Touvier a fait fusiller. Il tire des larmes aux jurés mais se sent gêné malgré les compliments de ses collègues : « je voulais convaincre par la raison, et je me suis laissé emporter par l’émotion, ce qu’on appelle en rhétorique le pathos ». Bel aveu de la part d’un virtuose soucieux toujours de dire le juste.

Dominique Goy-Blanquet

À la Une du n° 40

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