Un roman national ambigu

« Comment devient-on qui on devient ? » Comment peut-on être norvégien ? Pour répondre à ces deux questions, le roman fleuve de Jan Kjærstadt explore le destin de Jonas Wergeland, moderne Ulysse, qui passe de femme en femme, d’exploit en errance, du Zambèze à Tombouctou. D’une ambition folle, à la fois quotidien et épique, roman d’éducation et saga, le livre trace également un portrait de la société norvégienne, brassant géopolitique, économie, littérature, télévision, sport, philosophie, musique, érotisme et entomologie. Parallèlement, c’est aussi un art romanesque, affirmant, en même temps qu’il l’illustre, un refus acharné de la linéarité et de la causalité, au profit de l’imagination et de l’ambiguïté. Livre-somme autant qu’œuvre ouverte, en même temps grand public et d’une lecture exigeante, Le séducteur se révèle être un roman étonnant, jamais là où on l’attend.


Jan Kjærstadt, Le séducteur. Trad. du norvégien par Loup-Maëlle Besançon. Monsieur Toussaint Louverture, 608 p., 23 €


Chaque chapitre présente un épisode de la vie de Jonas Wergeland, charismatique producteur de télévision, tout autant que Norvégien relativement moyen. Ces épisodes constituent autant de petites histoires qui ont une valeur en elles-mêmes, car ils ne sont pas présentés dans l’ordre chronologique et s’organisent non pas successivement mais radialement. Tous, cependant, et c’est l’unité du livre, servent à expliquer – ou à tenter de le faire – le sens de l’existence d’un homme. « Est-ce l’histoire la plus importante de la vie de Jonas Wergeland ? », ne cesse de demander le narrateur sans jamais répondre. Pour essayer de raconter la vie de Jonas Wergeland, il évoque des moments de ses premières années, de son adolescence, ses succès, ses moments de désarroi, ses pertes, ses rencontres. Avec des femmes, notamment, dont les quatre rencontres fondamentales auront eu lieu dès l’enfance. Comme elles inspireront l’ensemble de l’existence du héros, tout ce qu’il accomplira, cela justifie qu’elles soient intercalées avec les épisodes de l’âge adulte. Sa meilleure amie, Nefertiti Falk, merveilleuse initiatrice et incarnation de la finesse de l’enfance, lui révélera la beauté du monde et les livres. Sa sœur Rakel, inspirée par les Mille et Une Nuits, lui montrera l’importance de la sexualité. Sa future femme, Margrete, rencontrée lors d’un accident de vélo, l’éveillera à l’amour ainsi qu’aux histoires. Quant à sa cousine Veronika Røed, aussi belle que vile, elle sera sa Némésis, tentant à plusieurs reprises de le tuer – symboliquement aussi bien que réellement. D’autres personnages influeront également sur la vie de Jonas : l’acteur Gabriel, fidèle à son nom d’annonciateur, lui apprendra que l’être est multiple et déterminera sa vocation ; son ami de lycée Axel Stranger deviendra un alter ego avec lequel il pourra partager sa méfiance pour les théories toutes faites et sa passion du jazz.

Tous ces histoires apparaissent sous les yeux du lecteur comme des parties d’une roue qui s’immobiliserait soudain sous une loupe, isolant un moment d’un tout trop complexe pour pouvoir être perçu dans son ensemble. Le motif du cercle revient d’ailleurs, avec l’image du « moyeu », scène centrale, inaugurale et terminale du livre, vers quoi toute la vie de Jonas Wergeland converge.

Comme Ulysse, le héros parcourt le monde, souvent en état d’errance et d’inquiétude, et rencontre des femmes remarquables dont aucune ne le retient. Ces Circé, Calypso ou Nausicaa ne sont que des étapes sur le chemin qui le conduit vers Margrete, sa Pénélope. Le livre commence d’ailleurs, à l’image de l’Odyssée, par la découverte d’un corps, dans cette scène, le « moyeu » que tout le livre tente d’expliquer.

Cependant, tel Peer Gynt, Jonas est un être mouvant et changeant. Et, comme dans le roman de Joyce, il s’agit d’une épopée du quotidien. Les scènes relèvent le plus souvent de la vie ordinaire : une visite à une tante, une balade en ville, un repas familial, une fête de quartier ; c’est la manière d’envisager la vie comme une aventure extraordinaire qui les rend épiques. Un sauvetage dans les rapides du Zambèze fait figure d’exception, mais encore s’agit-il là  d’une descente en rafting organisée pour des touristes ; les temps modernes offrent peu d’occasions d’exploits. A fortiori quand on est norvégien. D’où l’importance donnée au sport, thème permettant d’exprimer un certain sentiment épique et national.

Jan Kjaerstadt, Le séducteur, Monsieur Toussaint Louverture

Jan Kjaerstadt

La Norvège apparaît en effet, tout autant que Jonas, comme un personnage du livre. Avec celui de son héros, le roman tente de cerner par épisodes successifs l’être du pays. Celui-ci semble se définir par son aspect périphérique, irrémédiablement médiocre, où « tout est plus petit et n’est qu’une imitation », mais il est également marqué par une chance incroyable : la découverte du pétrole en mer du Nord. À la fois banale et extraordinaire, la Norvège doit se montrer à la hauteur de son destin particulier. Révéler à ses concitoyens leur grandeur latente, c’est la mission que Jonas va se donner. Pour cela, il lance une série d’émissions télévisées au titre programmatique : Thinking Big. Chaque épisode est construit autour d’une personnalité norvégienne exceptionnelle – l’explorateur, diplomate et philanthrope Fridtjof Nansen, l’écrivain Knut Hamsun, le violoniste Ole Bull, le sculpteur Gustav Vigeland ou le créateur de mode Per Spook. Ces émissions prennent l’ampleur d’un véritable phénomène national, battant tous les records d’audience, assurant la gloire à Jonas Wergeland, et rendant tout un peuple fier de lui et confiant dans des capacités d’invention et de grandeur qu’il méconnaissait jusque-là.

C’est ici qu’intervient la caractéristique principale du roman : l’ambiguïté. Le public va bien évidemment se retourner contre le héros. Mais, en outre, la description des « documentaires » laisse supposer un kitsch et une ringardise redoutables : ils incluent des scènes reconstituées où le même acteur joue le rôle de tous les grands hommes. Ainsi : « Ole Bull, alias Norman Vaage, ouvrait l’étui de son violon, d’où s’échappait une colombe blanche. Comme si cela ne suffisait pas, Jonas avait laissé les figurants bédouins surjouer leur enthousiasme, plus encore – si toutefois c’était possible – que dans la scène telle que décrite dans le scénario où, déjà, ils tombaient à genoux, comme ensorcelés, en s’exclamant ‟Allah ! Allah !” Oui, même les chameaux s’agenouillaient dans la version imaginée par Jonas. » De plus, Jonas lui-même intervient dans l’émission, venant dialoguer avec son héros, qui peut être mort cent ans plus tôt. En un nouveau renversement, les descriptions de cette série au concept douteux arrivent à exprimer une certaine grandeur et une certaine originalité : le récit magnifie ce dont il parle, le charisme prêté au personnage de Jonas fonctionne.

Si l’on se surprend donc à s’intéresser à une série de documentaires fictionnalisés, à de longs passages sur le tennis ou le patinage de vitesse, c’est que Jan Kjærstadt parvient à donner à ces thèmes une importance fondamentale dans la formation de son héros et dans l’expression d’un sentiment national. Une partie de tennis contre le père de Margrete devient une lutte cruciale, non moins essentielle que celle d’Ulysse contre le Cyclope, qui offrira ou non à Jonas sa place de gendre.

L’ambiguïté contamine la narration même : sans jamais tomber dans la satire, sans se désolidariser de Jonas, le narrateur – qui prétend ne pas être norvégien – prend parfois ses distances avec son héros. Il écrit, à propos du documentaire sur Ole Bull : « Tout était tellement exagéré dans cette scène qu’elle frôlait la parodie », ce qui pourrait aussi s’appliquer au livre. En nuançant toujours un récit quelquefois emphatique, le narrateur tient le ridicule à distance et rend le livre passionnant. Jonas est en même temps un héros à l’ancienne, doté de caractéristiques quasi surnaturelles, et un personnage moderne, aussi quotidien que faillible et difficile à cerner. Le refus des simplifications, des voies toutes tracées, qui provoquent chez lui une nausée physique, se retrouve chez le narrateur, la forme éclatée permettant de multiplier et de varier les points de vue. L’humour aussi offre la possibilité de nuancer, en particulier quand Jonas dit se méfier des livres et y voir une forme « obsolète ».

Le foisonnement d’expériences et d’émotions par lesquelles passe le protagoniste permet également une identification très forte. Tous les épisodes ne provoqueront pas la même émotion chez tous les lecteurs, mais il y en a tant que chacun peut trouver de quoi le toucher. Les péripéties de la vie de Jonas ont finalement moins d’importance que l’atmosphère créée par chaque scène, comme cette promenade dans Buenos Aires en compagnie d’un admirateur de Liv Ullmann; moins d’importance que les questionnements, les émotions, les sensibilités particulières de l’enfance et de la jeunesse, l’incandescence d’un premier amour, le pouvoir curatif de la musique d’orgue ou l’attente d’une fête un jour d’été, que les nombreuses métaphores exprimant la croyance en un être et une œuvre multiples, comme l’orgue encore, « d’où les sons sortent de tuyaux dispersés aux quatre coins de l’instrument même quand on presse des touches voisines sur le clavier ».

Les histoires plurielles permettent d’effleurer une vérité mouvante et éphémère, de prendre conscience « de l’alchimie du récit de l’existence, que la merde peut être transformée en or, que le tragique peut être transformé en épopées sur lesquelles on peut s’appuyer pour vivre, avec lesquelles on peut vivre ». Et que « dès l’instant où tu commences à parler, à raconter ton histoire, tout peut arriver ».

Sébastien Omont

À la Une du n° 33