Sommes-nous tous des marionnettes ?

Petite histoire du spectacle industriel, de Patrick Bouvet, fait penser à Guy Debord et aux Surréalistes. Sans tomber dans la grandiloquence, l’auteur instruit le procès de la contemporanéité dans un langage si poétique qu’on en est presque fier de vivre au XXIe siècle !


Patrick Bouvet, Petite histoire du spectacle industriel. L’Olivier, 175 p., 15 €


Selon la quatrième de couverture, Patrick Bouvet « interroge » la condition postmoderne depuis une quinzaine d’années. Ce verbe, omniprésent sur les panneaux pédagogiques des expositions d’art contemporain, nous a toujours laissé perplexe. Parce qu’à nos yeux « interroger » implique un échange aboutissant à une réponse. Alors que Patrick Bouvet, pas plus que les vidéastes ou les créateurs de happenings, n’en fournit aucune. Et tant mieux !

Que trouve-t-on alors dans ce texte grinçant et précis ? Juste une succession de poèmes, voire de rêveries, un par page, chacun d’entre eux lié au précédent, le tout formant une série redondante et sensuelle. Y a-t-il meilleure façon d’illustrer la nature répétitive de la vie contemporaine, son aspect virtuel et anonyme, que de mettre en scène une écriture consciente de ses origines mécaniques, une écriture sérielle ?

Les ombres de Muybridge, de Méliès et de Disney planent sur ce texte. Même la jolie photographie sur la couverture – Marche de l’homme d’Étienne-Jules Marey – évoque les célèbres photographies de Muybridge, bien qu’il s’agisse ici de l’homme (un seul ou plusieurs ?) et non pas du cheval dont on étudie la démarche. L’incertitude encapsulée par cette image traverse les phrases, on n’arrive pas à définir la frontière entre l’individu et la tribu : ce livre est-il composé d’un seul poème, ou d’une série de cent soixante-neuf ? À l’ère de la mécanisation, nos catégories littéraires sont elles aussi dépassées, factices ?

Le faux – pour ne pas dire le « simulacre » – coexiste avec le vrai, il le subsume au point où la littérature du « réel » n’a plus lieu d’être, semble vouloir dire Patrick Bouvet. Nos rêves sont industriels, préfabriqués, l’image englobe l’objet, rendant le jeu de reflets infini :

« il faut exposer ces marchandises toutes puissantes

ces marchandises prises dans les reflets du cristal

il faut une exposition universelle de ce rêve industriel

le monde deviendra infini

grâce au jeu de miroirs »

Pour tenir son propos cauchemardesque, Patrick Bouvet plonge le lecteur dans un univers nostalgique, une sorte de cirque ou fête foraine. Il convoque le « visiteur », figure solitaire, qui déambule à travers le parc d’attraction de ce texte, ne cessant de sentir écrasé par le gigantisme du spectacle. Parfois il assiste à des divertissements renvoyant au XIXe siècle – Méliès était d’abord prestidigitateur, après avoir acheté l’ancien théâtre de Robert-Houdin :

« il y a des ombres projetées

ni sons

ni couleurs

juste de la matière grisâtre

qui s’anime

une série de photographies

mouvantes »

Ensuite, comme à Disneyland, où l’on passe du quartier désuet de Main Street pour s’enfoncer dans la dystopie de Discoveryland, Bouvet amène son visiteur dans une zone virtuelle et aliénante :

« le visiteur ferme les yeux

la brillance métallique est si puissante

qu’elle traverse les paupières

un champ stroboscopique

où alternent flashes lumineux et ténèbres

des dizaines de fois par seconde

et dans cette alternance

d’éblouissement et d’obscurcissement

les visions d’un monde nouveau se produisent

se reproduisent

et s’abîment »

Le temps s’allonge, au fur et à mesure qu’on demeure sur ce territoire onirique, on devient hypnotisé, tel un patient de Charcot. On lâche prise, s’abandonnant au plaisir des attractions du centre commercial de l’avenir. L’ambiance tient beaucoup de l’Amérique, d’où la citation de Michael Jackson mise en exergue au début, tirée de « Thriller » : « You close your eyes and hope that this is just imagination. » Qui n’a pas aimé le clip – révolutionnaire à l’époque – mettant en scène des morts-vivants ?

Comme les clients des casinos de Las Vegas — là aussi les portes de sorties sont introuvables — on fait une régression, se focalisant sur des objets clinquants et séduisants, du style de ceux créés par Jeff Koons :

« le visiteur redevient un enfant

en entrant en contact avec ce monde

aux couleurs criardes

aux surfaces réfléchissantes

13 500 m2 de jouets géants

de miroirs

d’angelots

de porcelaines

rococo pop

de chapeaux pointus

de montagnes de pâte à modeler

de grosses fleurs en vinyle

d’énormes œufs de Pâques enrubannées

de gâteaux à la crème écœurants »

Patrick Bouvet arrive ainsi à atteindre le but de chaque écrivain, que de rendre son lecteur complice. Bravo !

Steven Sampson

À la Une du n° 32