Paris des philosophes (19)

Le jeune Sartre, ou l’enfant du Paradis

Paris des philosophes Jean Paul Sartre

« Tout homme a son lieu naturel ». La formule des Mots est bien peu sartrienne, bien peu « existentialiste ». Disons en tout cas que le Paris du jeune Sartre ne fut pas, de prime abord, celui, réputé bohème, de Saint-Germain-des-Prés ou, dit artistique, de Montparnasse, mais le très classique Quartier latin. C’est au n° 1 de la rue Le Goff (5e arrondissement), à l’angle de la rue Soufflot, que s’installe en 1911 la famille Schweitzer : Anne-Marie Sartre, la jeune veuve d’un enseigne de vaisseau, ses parents, le formidable Karl, et la grand-mère voltairienne (formant ensemble, l’entité « Karletmamie »), et le jeune Jean-Paul, dit « Poulou », « orphelin de père, fils de personne », destiné à jouer le rôle de l’écrivain de génie, le nouveau Chateaubriand, Balzac enfant. Vivre ainsi, pour ce jeune « imposteur », né en 1905, c’était « le Paradis ». « Chaque matin je m’éveillais dans une stupeur de joie. » Il se sentait justifié.

« J’avais trouvé ma religion : rien ne me parut plus important qu’un livre », et la bibliothèque familiale était le temple de cette religion. « Petit-fils de prêtre, je vivais sur le toit du monde, au sixième étage. » De cette hauteur, l’enfant domine et toise « les hommes » : « j’allais, je venais sur le balcon, je jetais sur les passants un regard de surplomb », comme l’assassin raté de la nouvelle de 1939, « Érostrate » (dans Le mur). « J’y respirais […] l’air raréfié des Belles-Lettres » et, comme en voix off , Sartre ajoute : « Aujourd’hui, 22 avril 1963, je corrige ce manuscrit au 10e étage d’une maison neuve [sans doute le 222, boulevard Raspail] : par la fenêtre ouverte je vois un cimetière, Paris, les collines de Saint-Cloud bleues. C’est dire mon obstination ». Il en tire cette maxime : « Les hommes, il faut les voir d’en haut. »

« J’ai commencé ma vie comme je la finirai sans doute, au milieu des livres. » Mais les vraies lectures, les histoires passionnantes, c’est ailleurs que le jeune prodige les trouve : dans la rue, au kiosque de l’angle du boulevard Saint-Michel et de la rue Soufflot, et, plus tard, sur les quais, entre Orsay et Austerlitz, là où il se procure, en cachette de Karl, les illustrés aux « couleurs criardes », Cri-Cri, ou L’Épatant, les fascicules du Tour du monde en aéroplane ou Les cinq sous de Lavarède du délicieux Paul d’Ivoi, et surtout les feuilletons de Michel Zévaco : « Pardaillan, mon maître ». De « mauvaises lectures » qui lui procurent « un bonheur sans maître ni collier, parfait », et Sartre d’ajouter, toujours off, qu’aujourd’hui encore « je lis plus volontiers les Série Noire que Wittgenstein », sans savoir, sans doute, que ce dernier avait aussi une prédilection pour les detective novels.

Non loin, de l’autre côté de la rue Soufflot, une autre source de plaisirs instructifs et interdits, le cinéma du Panthéon, où l’enfant découvre avec sa mère un art barbare et « roturier » qui a presque « le même âge mental » que lui, le cinéma, alors muet. Ce tout nouveau « divertissement forain », qui, dans la bourgeoisie, était réservé aux femmes et aux enfants, « scandalisait les personnes sérieuses », mais « nous l’adorions, ma mère et moi », et le petit couple s’enhardit jusqu’aux salles des boulevards (le Vaudeville, le Gaumont Palace, etc.). Expérience durable d’un art démocratique : « dans l’inconfort égalitaire des salles de quartier, j’avais appris que ce nouvel art était à moi comme à tous ». Et Sartre, jeune agrégé de philosophie, s’en souviendra quand, dans son premier discours de distribution de prix, au Havre – un rituel –, il invitera les lycéens, devant les parents, à retrouver, dans ce qui est leur art, « la beauté du monde », « la poésie de la vitesse, des machines, l’inhumaine et splendide fatalité de l’industrie [1] ».

Une autre modernité plus étrange est aussi à l’œuvre dans le quartier : non seulement la rue Le Goff peut s’enorgueillir d’avoir reçu Freud, à l’hôtel du Brésil, au n° 10, lors de son séjour à Paris au cours de l’hiver 1885-1886, mais, au n° 2, un mage organise des séances de spiritisme en faisant tourner tables et guéridons… Angoisse et imagination… « L’Autre monde était là, d’autant plus redoutable qu’on ne le nommait point. » La nausée se prépare.

Paris des philosophes Jean Paul Sartre

Quand, tout jeune, « quotidiennement », il descend de son sixième étage pour aller avec sa mère jouer au Luxembourg tout proche, le garçon, le futur « chantre d’Aurillac », a le sentiment de « s’encanailler » dans le morne réel (tandis que son « corps glorieux ne quittait pas son perchoir »). Dans ce jardin, il se trouve mis en présence, non sans crainte, des autres garçons, ces « héros » qui se battent et qui jouent sans l’accepter, et il en est réduit à s’absorber dans la contemplation d’un platane. En revanche, son grand-père l’emmène solennellement à la brasserie Balzar, rue des Écoles : « Il commandait un bock, pour moi un galopin de bière. Je me sentais aimé. »

Et les études ? Après une première expérience désastreuse en huitième au lycée Montaigne, il est inscrit en octobre 1915 au lycée Henri-IV, en externe ; « homme parmi les hommes », celui qui se sentait « l’exclu des jardins publics » découvre enfin la vie du groupe : « nous courions sur la place du Panthéon, nous jouions à la balle entre l’hôtel des Grands Hommes et la statue de Jean-Jacques Rousseau ». Expérience décisive de la foule en mouvement, de la naissance du collectif, du groupe en fusion.

De ce Paradis, le jeune Sartre est chassé quand, en 1917, Anne-Marie, cette « sœur mineure comme lui », épouse en secondes noces Joseph Mancy, un polytechnicien comme Jean-Baptiste, le père décédé. Le beau-père haï est un patron de combat, un « chef ». Et Sartre pourra s’identifier à Baudelaire, qui, lui aussi, « vivait dans l’adoration de sa mère [2] ». « L’enfant, dit Sartre, est consacré par l’affection que [sa mère] lui porte : loin de se sentir une existence errante, vague et superflue, il se pense comme fils de droit divin ; parce qu’il s’absorbe tout entier en un être qui lui paraît exister par nécessité et par droit, il est protégé contre toute inquiétude, il se fond avec l’absolu, il est justifié. » Mais cette « femme tant aimée » se remarie avec un « soldat », le général Aupick, Baudelaire est mis en pension, comme Sartre relégué à La Rochelle. La « fêlure » vécue par Baudelaire, cette trahison du « caractère sacré de l’union » avec la mère, Sartre l’a ressentie également. C’est seulement quand Joseph Mancy meurt, en 1945, que Sartre s’installe de nouveau avec Anne-Marie, dans un « appartement un peu vieillot »,  rue Bonaparte, au n° 42. Il faut imaginer Sartre, nous dit-on, « assis au piano, en face de l’église Saint-Germain-des-Prés, déchiffrant Schubert avec sa petite maman [3] ».


  1. Annie Cohen-Solal, Sartre. 1905-1980, Gallimard, 1985, p. 123.
  2. Jean-Paul Sartre, Baudelaire, Gallimard, 1963, pp. 18 et s.
  3. Annie Cohen-Solal, Sartre, op. cit., p. 353.

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