Deux linguistes engagés

Voici deux livres consacrés à la norme en matière linguistique : à l’assujettissement des locuteurs à une langue dominante ; à la part de subjectivité qui leur reste.


Philippe Blanchet, Discriminations : Combattre la glottophobie. Textuel, coll. « Petite encyclopédie critique », 192 p., 14,90 €

Sandrine Sorlin, Convictions philosophiques et plaisirs linguistiques. Entretiens avec Jean-Jacques Lecercle. Presses universitaires du Midi, 176 p., 14 €


Le mot grec qui signifie « langue » inspire aux auteurs des néologismes. Dans Linguistique et colonialisme (1974), Louis-Jean Calvet a introduit le terme – très explicite – de « glottophagie ». Aujourd’hui, Philippe Blanchet dénonce ce qu’il appelle la « glottophobie ». Autant de questions qui relèvent de la « glottopolitique ».

Qu’est-ce que la glottophobie ? C’est la discrimination visant les locuteurs qui ne s’expriment pas dans la langue officielle d’un État ou qui font de celle-ci un usage s’écartant trop nettement de la norme. Les discriminations linguistiques ne sont pas reconnues en tant que telles par le droit interne français, même si telle ou telle convention internationale ratifiée par la France les proscrit. D’une façon générale, elles sont souvent ignorées, dans les deux sens du mot : on ne les voit pas ; on n’y prête pas attention. Leurs conséquences humaines et sociales sont pourtant, selon Philippe Blanchet, « profondes, massives et dramatiques ».

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Trois postulats sont au fondement de la glottophobie, qui exerce son emprise, non seulement par une domination (une coercition visible, palpable), mais aussi par une hégémonie, laquelle est acceptée par les acteurs sociaux. Premièrement, les langues préexisteraient à leurs usages et il s’agirait pour les locuteurs de respecter leurs règles. Deuxièmement, seules les langues standardisées seraient légitimes. Troisièmement, les langues qui n’ont pas de « grammaire prescriptive » ne seraient pas de « vraies » langues, mais des « dialectes » et autres « patois ».

Ceux qui ne parlent pas suffisamment « bien » le français sont regardés comme des citoyens de seconde catégorie. Ainsi, il a pu arriver que des enfants méridionaux soient envoyés chez un orthophoniste. Autre exemple de glottophobie rapporté par l’auteur : un enseignant demande au jeune Ahmed de répéter « correctement » son nom au motif qu’en français on ne prononce pas les h. On se moque sur internet d’un Sénégalais qui parsème son discours de barbarismes et de solécismes, alors qu’il relate la façon dont il a – héroïquement – tenté de sauver des enfants lors d’un incendie. Un étudiant étranger se voit refuser la location d’un appartement au prétexte qu’il s’exprime mal en français. Au niveau de l’État lui-même, notre langue est utilisée comme critère de discrimination préalable pour l’accès au séjour en France ou à la nationalité française alors que, selon Blanchet, il n’y a pas de raisons que la mauvaise connaissance du français interdise de résider en France ou même de s’y intégrer.

Qu’il s’agisse de la domination du français sur les autres langues ou de l’hégémonie d’un certain usage du français sur les autres, le même processus est à l’œuvre : il y a minoration (du point de vue qualitatif) de pratiques éventuellement majoritaires ; et, en parallèle, majoration de la langue ou de l’usage dominant, ce qui se traduit par une « glottophilie », voire par une véritable « glottomanie » (dont le purisme est l’une des formes) : la langue française serait supérieurement claire, élégante, etc.

La glottophobie s’exerce, en particulier, sur les usages jugés déviants de la langue modèle. Selon Blanchet, la fameuse « maîtrise » de la langue n’est qu’un mythe, une notion idéologique : « La seule façon de rendre une langue ‟maitrisable”, c’est de la réduire artificiellement à une petite partie, circonscrite et sélective, de ses formes et de ses usages – en l’occurrence pour le français, à un français standardisé, scolaire, normalisé. » Pour lui, une langue ne se « maitrise » pas, elle est « infiniment variée et renouvelée, et aucun humain ne peut se l’approprier dans sa totalité ».

Beaucoup d’enseignants reproduisent « cette idéologie qui leur a réussi », sans prendre en considération les effets qu’elle peut avoir sur les élèves qui s’en accommodent beaucoup moins bien. Cette langue savante qu’il faudrait maîtriser n’est en réalité que « l’idiome d’une catégorie sociale qui s’octroie gratuitement le privilège d’une universalité supposée » (Bernard Poche, cité par Blanchet). La célèbre tripartition des registres – familier, courant, soutenu – donne lieu à des exercices consistant à transposer en français standard des énoncés plus « bas ». La soumission idéologique et langagière est telle qu’on en arrive à lire cette aberration dans un récent manuel de CM2 : « Le registre soutenu est utilisé avec des personnes importantes avec lesquelles on doit être particulièrement respectueux, en raison, par exemple, de leur fonction » !

Ce qui masque la glottophobie et lui permet de sévir en toute impunité, c’est la dissociation qu’on a longtemps opérée « entre langue et société, entre pratiques linguistiques et locuteurs, entre formes linguistiques et formes d’existence individuelle et collective ». Blanchet constate un « processus de déshumanisation et de désocialisation du linguistique chez l’humain dans la pensée occidentale ». Rappelons, à cet égard, la dernière phrase du Cours de linguistique générale de Saussure : « la linguistique a pour unique et véritable objet la langue envisagée en elle-même et pour elle-même ».

On peut lire encore dans le Cours de linguistique générale : « La langue est un système qui ne connaît que son ordre propre. » Cet aspect de Saussure, Jean-Jacques Lecercle – dont vient de paraître un livre d’entretiens avec Sandrine Sorlin – le rejette lui aussi. Pour Lecercle comme pour Blanchet, on perd le lien fondamental entre la culture, la société et la langue si celle-ci est seulement « un instrument de communication indifférent aux différences de classe » : « le langage est un phénomène historique, c’est un phénomène politique, c’est un phénomène social, c’est un phénomène matériel ».

Sous l’influence d’Antoine Culioli, Lecercle prône une « linguistique de l’énonciation », une linguistique qui s’intéresse aux énoncés concrets, en contexte. La présentation traditionnelle de la langue par les linguistes laisse nécessairement un reste échappant aux règles du système ; on peut la comparer, dit Lecercle, à une carte au 1/100 000e. Cette échelle est nécessaire mais elle ne doit pas occulter les descriptions plus précises.

Celles-ci nous montreront que, si le locuteur est interpellé par sa langue, il n’est pas vis-à-vis d’elle dans une position de pure passivité. À cette interpellation répond en effet une contre-interpellation : « Certes, tout le monde n’est pas poète, mais tout le monde est blagueur, tout le monde joue avec le langage, à commencer par les enfants ». Grâce à de « petites agrammaticalités » (expression de Deleuze), le langage attire l’attention sur lui-même, remettant en question les normes qu’il égratigne : « il n’y a pas de règle de grammaire qui ne soit défaisable à des fins expressives, par volonté comique, par créativité poétique et ainsi de suite ». Ainsi les locuteurs parviennent-ils à échapper, dans une certaine mesure, à l’assignation où « voudrait » les emprisonner la langue comme système.

Une phrase fétiche de Lecercle est : « Moi, madame, votre chien, si ça continue, ce ne sera pas dans son cul, à lui, que je vais le mettre, le mien, de pied. » Révélant à quel point le reste est étendu, cet énoncé segmenté à l’extrême, plein de ces « détachements avec reprises pronominales » dont parlent les grammairiens, peut tout à fait se concevoir dans certaines circonstances. Ce n’est pas le cas d’un énoncé – ou plutôt d’une phrase – apparemment moins insolite mais qui, affirme Lecercle, n’existe pas en réalité : « Le chien aboie. » Une phrase parfaite pour une grammaire, mais que personne n’a jamais entendue ni prononcée dans la vie courante !

La littérature, quant à elle, est (idéalement) « l’utilisation la plus complexe et la plus subtile qu’on puisse faire de la langue ». Tout auteur, en travaillant sur la langue, travaille sur du matériau idéologique. Et ce travail le conduit à une critique du langage : « la véritable littérature a toujours une visée émancipatrice ». Mais les locuteurs « ordinaires » sont dans la même situation que les écrivains. Il s’agit pour nous tous de faire un choix politique : « Est-ce que nous sommes du côté des opprimés ? Est-ce que notre conception du langage ouvre vers une émancipation de l’humanité ? » Selon Philippe Blanchet, ignorer la langue dominante reviendrait à s’exclure du jeu social ou à s’exposer à une insécurité linguistique déstabilisante ; il faut donc la connaitre pour avoir une chance de la subvertir de l’intérieur. Et pour s’opposer ainsi au « fait d’être interpellé à sa place par un discours d’autorité qui vous écrase », fait dans lequel Jean-Jacques Lecercle voit une définition possible de ce qu’on appelle le « harcèlement moral ».

Frédéric Ernest

À la Une du n° 19