Thomas More, un homme pour l’éternité

Avec ce livre joliment illustré et pas cher, nous annonce sa promotion sur les réseaux sociaux universitaires, Marie-Claire Phélippeau, directrice de la revue Moreana, entreprend de réhabiliter la figure de Thomas More. Mais qui aurait cru à l’époque du film de Fred Zinnemann, Un homme pour l’éternité, où il est magnifiquement incarné par l’acteur Paul Scofield, que le saint homme avait besoin d’une réhabilitation1 ?


Marie-Claire Phélippeau, Thomas More, Gallimard, coll. « Folio biographies », 272 p., 8,70 €


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Thomas More par Hans Holbein Le Jeune (1527)

Le héros intègre de Robert Bolt et Fred Zinnemann résistait à toutes les tentatives de corruption ou d’intimidation orchestrées par l’affreux Thomas Cromwell, l’homme de main d’Henry VIII. Tout a changé avec la parution de Wolf Hall, dont la BBC nous a offert récemment la version télévisée. Dans cette histoire romancée, Hilary Mantel inverse les rôles : c’est Cromwell le héros plein d’humanité et d’humour, face à un Thomas More desséché, crasseux et fanatique. Le livre puis le feuilleton en six épisodes ont réveillé les antagonismes toujours vifs en Angleterre entre mémoires catholique et protestante, divisées à l’origine par le divorce royal dont ils furent les malheureux protagonistes. Pour Hilary Mantel, More n’était pas un homme pour l’éternité mais « une conscience captive de la tradition et de l’autorité » ; Bolt l’a arraché à son époque et arrondi pour le rendre acceptable à la doxa laïque libérale du XXe siècle2.

Avant même que Holbein fixe sur la toile les traits du futur Lord Chancellor, Érasme traçait un portrait chaleureux de son ami dans une lettre destinée à leur petite communauté humaniste, et lui dédiait son Éloge de la folie3. Sans mettre en cause le jugement qui l’envoya à l’échafaud, une pièce élisabéthaine dont Shakespeare a rédigé quelques tirades faisait la part belle à son humanité, son exercice de la justice et ses traits d’esprit. Ajoutez à cela que More n’est pas seulement l’auteur de L’Utopie, il a exprimé ses convictions politiques, sociales et religieuses dans maints traités, dialogues, lettres, maximes et fictions qui occupent aujourd’hui vingt et un volumes dans la superbe Yale Edition of the Complete Works. Et qu’il a eu droit à un premier biographe, son propre gendre, William Roper, dont la Vie de Sir Thomas More est un long éloge aimant et admiratif. Mais, dans son Book of Martyrs, le protestant John Foxe lui reproche avec virulence d’avoir fait fouetter des hérétiques dans son propre jardin et brûler les plus récalcitrants d’entre eux.

Marie-Claire Phélippeau s’applique à naviguer entre les extrêmes de l’hagiographie et d’une « fiction historique à succès » où More apparaît en « triste redresseur de torts ». Elle entend mettre en relief les quatre « fibres essentielles » qui font la trame de ce personnage complexe : l’homme de loi, l’homme de lettres, l’homme d’État et l’homme de Dieu. Son livre, un bon abrégé de l’infinie variété de l’individu, n’est pas entièrement neutre. Dès les premières pages, il plaide les circonstances atténuantes dans l’affaire Richard III, l’un des plus anciens procès intentés à More, accusé d’avoir fourni à la propagande Tudor, et de là à Shakespeare, la légende du monstrueux bossu. C’est bien chez le cardinal Morton, où il servait comme page, qu’il a pu entendre une version tout aussi difforme des faits, et c’est dans la demeure de Morton qu’il situe un épisode de L’Utopie, mais de là à prêter à cet habile politicien le « souhait d’idéal » que va développer More, il y a un gouffre. Morton, alors évêque d’Ely, était prié d’aller cueillir des fraises dans le Richard III de Shakespeare. Il a servi sans état d’âme les Lancastre puis les York avant de comploter pour faire couronner Richmond, le premier Tudor, et d’inventer la « fourche » qui porte son nom, un procédé visant à regarnir le trésor royal par des levées d’impôt auxquelles personne ne pouvait échapper.

Marie-Claire Phélippeau a-t-elle voulu ajouter un volet aux biographies alertes de Stefan Zweig et à son Europe rêvée ? Avec une érudition discrète, elle esquisse d’une main ferme la société Tudor, la vie quotidienne à Londres, l’ample maisonnée studieuse de Chelsea, le cercle des humanistes et leurs querelles autour de la Bible, première fissure majeure au sein de la grande famille chrétienne. Croisant les péripéties domestiques et la situation politique européenne, elle brosse avec maestria la carte des retournements d’alliances, les guerres d’Italie, le sac de Rome, la montée du luthéranisme et la montée parallèle de la censure, les autodafés. On peut regretter qu’elle simplifie parfois à outrance, et malmène la chronologie. Bède le Vénérable vivait près d’un siècle avant Charlemagne. La création du Collège de France est encore à venir quand More fait ses débuts à la cour. Les querelles sur la traduction de la Bible n’étaient pas de simples arguties linguistiques, elles opposaient deux conceptions rivales de l’Église, avec ou sans hiérarchie.

Le mortuary fee, prix demandé à Richard Hunne pour l’enterrement d’un enfant, n’était pas son linceul, d’une valeur toute symbolique, mais sa robe de baptême, beaucoup plus coûteuse. Si More s’intéresse de près à cette affaire, c’est qu’elle constituait un dangereux précédent en contestant la justice ecclésiastique : Hunne s’est défendu par un bref praemunire qui mettait le prêtre en accusation devant le Banc du roi, vingt ans avant qu’Henry VIII ne se serve de cette loi pour rompre avec l’autorité papale. C’est ce vieux statut de praemunire qui lui permettra de faire plier son clergé en accusant tous ses membres de trahison en tant qu’ils obéissent à une puissance étrangère. Le lendemain de leur soumission, More démissionnera de ses hautes fonctions. Impossible en un court volume – à peine la moitié de la biographie de Peter Ackroyd – de rendre compte d’une œuvre aussi vaste et variée ; cependant, la longue polémique avec Christopher Saint-German, dont More prend prétexte pour rompre le silence qu’il a promis d’observer sur la politique royale, aurait mérité plus que quelques lignes, ainsi que les suites de l’affaire Bilney, qui occupe une place importante dans les accusations de Foxe.

Autre question passée sous silence, le refroidissement de l’amitié entre Érasme et More, après la conversion de l’auteur enjoué de L’Utopie en polémiste acharné contre Luther ou Tyndale. Sa biographe s’efforce pourtant de sonder la faille entre ces deux aspects du personnage : « Sa violence est le prix à payer pour réussir à sauver une âme de l’enfer. » Cette peur de la damnation éternelle hantera More face à tous ceux qui tenteront de lui faire trahir sa conscience. La meilleure justification du bûcher, c’est qu’il peut être dissuasif et sauver de l’enfer quelques âmes égarées. Pendant le bref mandat de chancelier de Thomas More, six hérétiques périssent dans les flammes. Son but : « tuer l’hérésie dans l’œuf ». Ici, Phélippeau avoue que les milliers de pages polémiques de More finissent par susciter « l’écœurement du lecteur ». Elle met sur le compte des usages épistolaires entre ces charmants humanistes le besoin de frapper fort et vite, les « débordements scatologiques et les comparaisons outrancières » qui nous surprennent aujourd’hui mais faisaient alors partie de l’arsenal pamphlétaire courant.

More reste à ses yeux un « penseur largement médiéval », comme si cet esprit-là ne survivait pas bien au-delà du Moyen Âge. Sans parler du présent, il anime encore la conversion forcée de Shylock, ou le refus d’Isabella, dans Mesure pour mesure, de sauver son frère au prix de son salut : « More than our brother is our chastity ». Si More poursuit les hérétiques avec acharnement, il affirme dans son Apologie qu’il s’acquittait de cette tâche à contrecœur : « Je hais leur vice et non leur personne, et voudrais tant qu’il soit possible de détruire l’un et sauver l’autre. » La même logique le pousse à faire brûler les livres : il détruirait les siens et ceux d’Érasme de ses propres mains, écrit-il, « plutôt que laisser des gens simples en être meurtris ». Érasme, qui a fait la promotion de L’Utopie dans toute l’Europe littéraire, ne partageait pas la véhémence de son ami, ni sa certitude que Luther représentait un danger mortel pour l’Église, et voyait avec chagrin se désagréger la petite république des lettres dont il rêvait de faire un modèle pour les princes.

Les modes de vie en Utopie obéissent à des principes si opposés que les spécialistes se demandent encore aujourd’hui lesquels expriment vraiment l’opinion de More. Entre autres coutumes peu orthodoxes, les Utopiens autorisent le divorce, et mettent tous leurs biens en commun, une pratique observée jadis par les Apôtres mais dénoncée avec une horreur unanime dans les chroniques anglaises, et à laquelle More n’adhérait sans doute pas. A-t-il jamais été un adepte de la tolérance religieuse ? Quand il prête cette philosophie aux Utopiens, Luther n’a pas encore affiché ses quatre-vingt-quinze thèses, l’unité de la chrétienté n’est pas menacée. Dans ses dialogues ultérieurs, il n’y a plus de place pour les points de vue antagoniques, le partage de la voix narrative est purement formel. Il a pour guide de vie l’imitation du Christ mais, comme le montre bien son avocate, cette humilité sincère fait partie du visage qu’il se compose et veut présenter au monde. Ses lettres de prison le peignent toujours appliqué à faire coïncider son image publique et sa vie de chrétien. Décrivant son procès à sa belle-fille, il évoque les « douze jurés, ou parjurés » qui l’ont déclaré coupable après quelques minutes de délibération. À Cromwell qui lui rend plusieurs visites à la Tour pour tenter de lui faire signer l’Acte de suprématie, il expose longuement les raisons de son refus dans une lettre destinée à la postérité.

Cromwell, brillant, cynique, avec bien plus de cadavres à son « actif », finira comme More victime du despote qu’il a loyalement servi, ce Henry VIII cruel et ingrat envers qui des historiens anglais comme Geoffrey Elton, mentor d’Hilary Mantel, font preuve d’une surprenante indulgence. More était « très porté à la moquerie, ce qui entachait gravement sa dignité », rapporte le chroniqueur Edward Hall, et plaisantait encore sur le chemin de l’exécution, à tel point qu’on ne saurait dire s’il était « un sage plein de sottise ou un sot plein de sagesse », un oxymore vivant qui clôt la parenthèse de l’Encomium Moriae. Marie-Claire Phélippeau cite son dernier mot d’esprit, adressé à son garde au pied de l’échafaud : « Merci de m’aider à monter. Pour la descente, je me débrouillerai tout seul. »


  1. A Man for All Seasons (1966) est inspiré de la pièce de Robert Bolt, qui en a écrit lui-même l’adaptation à l’écran. Le film a récolté six oscars et nombre d’autres médailles. Bolt a également signé le scénario du téléfilm de Charlton Heston, qui joue le rôle-titre, en 1988.
  2. Hilary Mantel se défend d’avoir voulu se venger de son éducation catholique dans une lettre publiée par History Today en juillet 2015, à la sortie du feuilleton.
  3. Achevé alors qu’Érasme résidait chez More, l’ouvrage a pour titre latin Moriae encomium, jeu de mots sur le nom de son hôte. La lettre, du 23 juillet 1519, est adressée à Ulrich von Hutten, L. 999 in La Correspondance d’Érasme, édition d’Aloïs Gerlo, 12 vol., Bruxelles, 1969-1984, vol. IV.

Dominique Goy-Blanquet

À la Une du n° 8