La séduction et l’étreinte

L’auteur de La Passion Savinsen et de Regarde la vague nous avait habitués aux figures marquantes de femmes amoureuses. Dans son nouveau livre, François Emmanuel trace en 34 textes brefs, légers et vifs, avec toute la précision qui caractérise son écriture, des portraits de femmes aux prises avec les nuances de la séduction et de l’étreinte amoureuse.


François Emmanuel, 33 Chambres d’amour, Le Seuil, 192 p., 17 €.


Dans ces textes qui ne font jamais plus de quelques pages, les héroïnes sont désignées par une fonction, souvent par leur métier, conservant ainsi une indétermination propre à la rêverie – le terme revient souvent –, en une succession de figures à la fois charnelles et fantasmatiques. Certains personnages constituent, entre humour et lyrisme retenu, une variation sur des archétypes : la directrice ; sa symétrique, la femme de ménage ; la championne de tennis ; la cover girl, tellement narcissique qu’elle en devient décevante à force de fadeur ; la dompteuse, au charme animal ; la femme aux loups, sorcière et guérisseuse. D’autres sont inattendus comme la navigatrice, la couturière ou la réanimatrice, qui permettent d’évoquer, avec douceur et simplicité, la mort.

Si quelques textes peuvent rappeler les Exercices de style de Queneau – telle la gymnaste, encline à « taquiner en chemin l’Éléphante, puis tenter la Pieuvre en installant sa jambe droite comme un pieu sur mon épaule » –, la virtuosité de l’écriture s’accompagne toujours d’une finesse à même de faire miroiter ce qui, ne pouvant que s’entrevoir, tremble aux limites du dicible. Car ce livre est l’exploration de l’amour par le langage, que ce soit pour rendre compte du pouvoir érotique d’un mot pourvu qu’il soit prononcé par une professeure de philosophie, ou pour s’interroger sur la force mystérieuse des images éculées de la poétesse. Quant au texte sur la trapéziste, pour dire l’abandon de l’amour, il joue à la fois de la disposition des mots sur la page et de leur répétition. Il faut en effet user de moyens variés pour cerner ce qui se dérobe : l’improbable accord de deux êtres, dans la passion ou dans les moments qui la précèdent.

François Emmanuel n’hésite pas à recourir à la fantaisie, en particulier quand le narrateur se trouve éconduit ; que ce soit par la pêcheuse adepte du catch and release, ou par l’élue du peuple qui finit, complètement désincarnée, avalée par sa propre image. Sans compter l’écrivaine, dont la saine brutalité donne très vite envie au narrateur de réduire leur histoire à une short short story. François Emmanuel en profite pour croquer avec malice un type d’écrivain qu’il n’est pas : « parce qu’écrire de nos jours, me déclarait-elle, c’était écrire au tranchant du réel, et parce qu’elle était de toute façon incapable d’inventer, écrivant donc sa vie et les rencontres de sa vie ».

Venons-en maintenant au mystère du livre : contrairement à ce que son titre laisse supposer, il contient bien 34 textes. Gageons que la nouvelle surnuméraire est la dernière. La femme de hasard se découvre en différents points du globe, de la mer Noire à la Guinée équatoriale en passant par les Andes, mais son amour, libre, ne se laisse enclore dans aucune chambre, et elle paraît semblable à la passante de Baudelaire ou à la femme inconnue de Verlaine : « Certaines fois elle vient me visiter dans ma nuit profonde et je garde un long moment cette morsure sublime de l’avoir croisée. Puis le réel se charge de dissiper mon rêve, je perds sa belle silhouette, l’air est vif, le vent fort et le monde vaste, il me faut repartir. »

Sans doute les 33 femmes précédentes se rejoignent-elles dans celle-ci : femmes de rêve, reconnues dans l’amour possible, mais insaisissables, envolées presque aussitôt qu’entrevues. Les rencontres avec la poétesse et la restauratrice de cartes anciennes sont ainsi l’occasion de mettre en perspective cet instant où « nous n’osions encore nous toucher », où « c’était si beau quand nous ne savions rien », mais c’est aussi pour montrer qu’il existe un futur après ces moments de concordance miraculeuse : « tu reviens quand ? » demande prosaïquement la poétesse. Et la restauratrice d’inviter : « puisque tu as fait le voyage, viens… Tu peux entrer dans ma carte. »

Par ce nouveau livre, François Emmanuel montre une fois de plus qu’il est un grand écrivain de l’amour, créant en cinq ou six pages des personnages de femmes qui, telle des silhouettes entrevues dans une rue ou dans un rêve, s’impriment dans la mémoire avec d’autant plus de force qu’elles sont fugitives.


Photo à la une : © Jean-Luc Bertini

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