Roth, un truc à cacher

Comment doit-on lire Philip Roth ? L’intéressé ne cesse d’intervenir dans le débat, en nommant et renvoyant ses biographes « officiels », en écrivant des lettres aux journaux et en commandant des quasi-biographies auprès de ses amies journalistes, celles suffisamment prestigieuses pour étouffer la critique de sa représentation de la gent féminine. Que cherche-t-il à cacher ?


Claudia Roth Pierpont, Roth délivré : un écrivain et son œuvre. Trad. de l’anglais (Etats-Unis) par Juliette Bourdin, Gallimard, 512 p., 28 €


Huit ans de ma vie consacrés à une thèse de doctorat sur Philip Roth ainsi que mes deux Corpus Rothi1 font que, chaque fois qu’une amie de l’auteur sort une hagiographie, on me demande d’écrire sur ce sujet. J’en suis honoré. En même temps…

En relisant Roth délivré – la version américaine est sortie il y a trois ans – j’ai pensé au film Shakespeare in Love (1998), primé sept fois aux Oscars, et admirablement parodié dans un court métrage intitulé George Lucas in Love (1999). Claudia Roth Pierpont – la journaliste du New Yorker n’a aucune parenté avec l’auteur de Pastorale américaine – aurait-elle songé à appeler son livre Roth in Love ? Les deux œuvres ont ceci en commun : elles abordent la question de la création littéraire, thème central dans le travail de Philip Roth. Hélas, un tel palimpseste n’aurait pas marché, ne serait-ce que parce que Roth n’a jamais vraiment aimé personne, si ce n’est sa mère.

Pourquoi alors l’avais-je associé au film co-écrit par Tom Stoppard, qui raconte la genèse de la pièce Roméo et Juliette, en montrant qu’elle serait inspirée d’une relation amoureuse entre le chantre d’Avon et l’épouse d’un aristocrate ? Est-ce parce que pendant longtemps Roth passait la moitié de l’année à Londres ? Qu’il est obsédé par Shakespeare ? Nullement.

Non, la ressemblance est plus fondamentale, liée à l’idéologie américaine du roman, ce mimétisme inculqué aux écoles d’écriture créative (creative writing programs), la doxa qui veut que nous sommes tous écrivains, que nous avons tous « une histoire à raconter », que la littérature se réduit à la transcription fidèle d’une histoire vécue par l’auteur. Le plus drôle, c’est que Roth, en vrai ainsi qu’à travers son alter ego Nathan Zuckerman, s’est toujours moqué de ces crédules lecteurs qui confondent auteur et héros. Ce fut le thème principal de sa trilogie des années 80, dont la clé de voûte, Zuckerman délivré, donne le titre de la quasi-biographie présente.

Philip Roth a-t-il décidé de faire volte-face ? Dans ce projet complice – il a accordé des dizaines d’heures d’interview à la journaliste du New Yorker – de quoi s’est-il « délivré » ? De son imposture concernant la supposée absence d’autofiction dans ses romans ? Ou, plus profondément, de la nécessité de creuser, de faire un véritable travail de réflexion, épargné par l’indulgence d’une amie respectueuse, voire idolâtre ? Donc, comme dans Shakespeare in Love, où tout est linéaire – chaque incident vécu reparaît dans une pièce de théâtre – Roth délivré relate la vie d’un homme qui n’a apparemment pas d’inconscient. Quel bonheur ! On n’est loin de l’univers psychique d’un Don DeLillo, qui dans un entretien avoue que toute son œuvre remonte à l’assassinat de JFK, admettant ainsi l’importance pour lui d’obsessions, d’archétypes, de mythes, de l’Histoire.

L’Amérique n’aime pas l’Histoire, c’est pour cela qu’elle adore les films et les romans historiques : il s’agit d’un genre qui a pour objet de projeter le présent dans le passé. A l’époque élisabéthaine, par exemple, si l’on se fie à Joseph Fiennes, à Gwyneth Paltrow et à Ben Affleck, les Anglais parlaient et faisaient l’amour comme les Américains du XXe siècle. On se mettait sur le divan pour être psychanalysé – chez l’apothicaire – et on était féministe ! De même, le Philip Roth des années 80, selon la relecture amicale de l’entourage de l’auteur, n’aurait rien à envier à Joseph Fiennes en matière de politiquement correct. Oublions le motif de la fellation, si central chez Roth ! Ainsi que celui du viol, présenté entre autres à travers le poème Léda et le Cygne, cité dans trois romans.

Que doit-on faire du schéma classique de son univers ? Il s’agit du triangle suivant : un homme juif littéraire et talentueux ; une femme chrétienne, aristocrate et/ou non éduquée, s’exprimant mal ou timidement en anglais si elle n’est pas carrément muette, victime d’abus sexuel pendant son adolescence ; et enfin, le double masculin du héros, rival et usurpateur. En arrière-fonds on trouve le public (le héros étant écrivain, professeur ou artiste), ces gens idiots et malveillants qui cherchent la peau de notre martyre (d’où mes titres Corpus Rothi). Tout cela dans une ambiance vaguement incestueuse.

Ce schéma récurrent n’est-il pas plus percutant que les éléments de décor ? Pourtant, les deux Roth s’arrêtent à ces derniers. Apparemment, tel ses héros, Philip ne cesse de faire des conquêtes, ne serait-ce que sur le plan moral. Claudia, la dernière en date, nous fait penser au poème de Yeats, magnifiquement traduit par Yves Bonnefoy (on est vache !) :
Prit-elle au moins sa science avec sa force
Avant qu’indifférent le bec l’eût laissée choir ?


  1. Corpus Rothi et Corpus Rothi II, Editions Léo Scheer, 2011 et 2012.
Steven Sampson

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