Fantasmes d’Allemands

Dans cet ouvrage capital, Fantasmâlgories, Klaus Theweleit parcourt toutes les pulsions qui fondent les fascismes du XXe siècle, en dehors des enjeux politiques ou économiques. En fait, il parle essentiellement du nazisme, qui se différencie du fascisme ordinaire par son essence et son programme exclusivement exterminateurs. Aussi évidentes ou plausibles que soient les « causes » (elles servent souvent d’excuses), elles ne suffisent pas à rendre compte du nazisme, il subsiste fondamentalement un vide qui engloutit toute explication.


Klaus Theweleit, Fantasmâlgories. Édition établie et traduite de l’allemand par Christophe Lucchese, Éditions de L’Arche, 574 p., 35 €.


Le phénomène fasciste (nazi), comme Klaus Theweleit le montre dans sa préface pour l’édition française, « est le fruit d’une production de réalité liée à une forme particulière de corporéité ». Cette étude majeure aborde des thèmes perpétuellement ajournés, sinon refoulés dans l’ensemble des analyses du nazisme, lequel est largement fondé sur toutes les dérives d’une sexualité frustrée. Cet ouvrage, aussi monumental qu’il est divers, obéit à une mise en scène presque cinématographique. Il est illustré par plus d’une centaine de reproductions qui restituent parfaitement ce que le livre veut démontrer. On y voit se déployer toutes les « fantasmâlgories » dont il est question. Regarder les illustrations de ce livre est une manière complémentaire de le lire.

L’édition allemande est considérablement plus longue (1174 pages, en deux volumes) que l’édition française qui, quoique plus brève, est tout aussi fidèle au projet d’ensemble. Le traducteur, Christophe Lucchese, a conservé toute la « substance vive » de ce remarquable travail, dont le thème de base est la prise en main du désir sexuel par le « cuirassage » militaire. La répression du corps désirant fut constante en Allemagne après le Moyen Âge. Elle se met en place au XVe siècle au travers de l’Inquisition et elle se consolide avec la Réforme protestante pour atteindre son « apogée » dans la seconde moitié du XIXe siècle, avec la parfaite et cynique mise à découvert de la sexualité par sa répression même. Tout ramène au regard sur le corps, l’uniforme, par exemple, qui l’accentue en le dissimulant. Cette dérive de la sexualité prend, sous certaines conditions sociales, le pouvoir politique : c’est ce qui s’est passé en Allemagne en 1933.


Les divers exécutants nazis, tels Rudolf Höss qui fut commandant d’Auschwitz, sont souvent issus de milieux ruraux autoritaires où les très courtes Seppelhosen (culottes de cuir) étaient de rigueur. Comme dans toute l’Allemagne de l’époque, les châtiments corporels étaient de règle avec toute l’ambiguïté sexuelle, sadomasochiste, qu’ils comportaient. Ils ont été déterminants dans l’établissement du nazisme. L’édition allemande de Fantasmâlgories débute par une « remarque préliminaire » qui, en effet, aurait eu moins de « sens » pour le lecteur français, car les châtiments corporels n’ont pas joué en France le rôle meurtrier et irréparable qu’ils jouèrent dans l’établissement du régime politique le plus criminel de l’Histoire.  « Les coups qu’il [le père de Theweleit] distribuait dans les limites habituelles des bonnes intentions affectives furent les premiers enseignements qui un beau jour m’apparurent comme des enseignements sur le fascisme », écrit Theweleit dans cette note préliminaire. L’Allemagne a été élevée par « l’oncle jaune », la baguette de bambou des corrections.

Le nazisme est comme l’aboutissement du refoulement et du ressentiment au point extrême de leur dynamique propre. L’accumulation de frustrations et de blessures narcissiques peut s’exprimer par une haine d’autant plus vive qu’elle est davantage cuirassée, sous l’apparence militaire ; elle met à l’abri de la femme, toujours et seulement mère, infirmière ou putain. La peur de la femme, à la fois tentatrice et sorcière, est une donnée fondamentale de l’histoire allemande, la femme (das Weib, au neutre) est séductrice et fatale. La dernière « sorcière » fut brûlée en Allemagne en 1775. La femme est l’agresseur et la castratrice, notamment dans les romans écrits par des auteurs gravitant autour des Corps francs. Tous ces écrits mettent en scène le dressage comme moyen fondateur de l’extermination ultime, programmée, de tout ce qui est « féminin », en particulier les « débiles «  et les « Juifs »

La « corporéité « a peut-être été la composante essentielle du nazisme par l’omniprésence du corps à la fois exposé et interdit. » Si, dans la masse, le codage de la féminité menaçante prédomine ou est satisfaisant (il n’y a qu’à la faire plier, la remettre à sa place, en quelques coups de feu) alors le codage des forces nouvelles de son propre intérieur prédomine dans la race étrangère : il faut donc les exterminer. La confrontation aryen /juif comprend par conséquent trois barrières ; celle de la classe, celle du genre et celle « intérieur/extérieur » dans le corps de l’homme soldat. Le déshonneur de la race « les abat toutes. »

À lire ce livre, on se rend compte de ce qu’on savait déjà, il n’y a pas de pensée nazie, il n’y a que de la fixation anale, comme le montrent de nombreux passage de ce travail. Le fascisme est largement issu en Allemagne des Corps francs (Freikorps) des années 1920-23, qui combattirent les spartakistes et les communistes et voulurent établir un régime de terreur qui, dans un premier temps, n’échoua que de peu. Les Kadettenschulen (les prytanées militaires), telles que les décrivent Ernst von Salomon ou Leopold von Wiese, lieux de destruction et de mobilisation de l’enfance, ont donné les premiers cadres du NSDAP, le parti nazi, dont l’essence même est le programme d’extermination. Dès cette époque il est en passe de mettre en œuvre son programme d’élimination de tout ce qui représentait l’interdit, les Juifs, les communistes et les homosexuels, qui sont un véritable abcès de fixation de l’obsession sexuelle retournée en répression.


La dernière partie du livre, en effet, dont on n’ose pas dire qu’elle est la plus « en prise » sur son objet d’écriture et sur l’Allemagne de 1900 à 1945, a pour thème la vieille tentation homosexuelle allemande, qui est à l’origine de nombreuses affaires qui occupèrent l’opinion publique longtemps, dès le XIXe siècle, par exemple à la cour de Guillaume II et jusqu’aux années 1986-88 du siècle dernier (affaire Kiessling [1]). L’homosexualité fut considérée comme criminelle, même entre adultes, jusqu’en 1970. Elle fut le prétexte de la Nuit des longs couteaux de 1934 qui permit à Hitler de débarrasser le NSDAP de ses éléments les plus « gauchistes » et de tous les homosexuels.

Plus on s’élevait dans la hiérarchie sociale, comme le rappelle Theweleit, plus l’homosexualité était réprouvée et, du même coup, plus repérable, plus signalée et plus combattue, parce que plus désirée. À cela s’ajoutent une puberté retardée dans les milieux bourgeois et la prolongation indéfinie de la condition enfantine. Cette apparence virginale des adolescents de l’époque a largement marqué  le Wandervogel, ce grand mouvement de jeunesse d’avant 1914, épris de pureté, de jeunesse et « d’authenticité » qui sera vite absorbé par le NSDAP, le parti de Hitler. Souvent issus des institutions de cadets et de ces mouvements de jeunesse, les cadres nazis tentèrent de neutraliser ce qui les fascinait le plus, les femmes, les homosexuels et les Juifs, incarnations et témoins de ce spectacle.


  1. Du nom de Günter Kiessling (1925-2009), un général quatre étoiles de la Bundeswehr, obligé de démissionner après avoir été, à tort, accusé d’homosexualité.

Georges-Arthur Goldschmidt

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