Derrière les vitres

Des romans de Patrick Modiano, on pourrait dire qu’ils sont tous plus ou moins écrits à travers une vitre, voire une vitre embuée. Et de L’éléphant, peut-être plus encore.

Patrick Modiano | L’éléphant. Gallimard, 112 p., 16 €

Non seulement son personnage épie ses voisins depuis sa fenêtre, mais il regarde les gens et les choses à travers la « lumière blanche et aveuglante » de l’amnésie. Tout le mène donc, sans empressement mais avec la lenteur du pas de l’éléphant, à traverser la vitre.

À moins de vouloir faire un exercice encyclopédique, il serait vain de chercher à lister les éléments qui reviennent dans les romans de Patrick Modiano. À la rigueur, on peut relever ce qu’on aime y retrouver. En lire un, nouveau ou non, c’est retrouver une atmosphère (vaporeuse), des mouvements (le retour, l’errance, la fugue, la dissimulation), des lieux (les rues de l’ouest parisien, les boulevards de ceinture et leurs immeubles en brique rouge, les cafés), des objets (les numéros de téléphone, les listes), et même des noms (le garage Béavioure !)… et, bien sûr, des êtres perdus dans le temps et en quête d’eux-mêmes à travers un détail à y retrouver, tant et si bien qu’ils pourraient n’en former qu’un. Ce cycle, désormais composé d’une cinquantaine de romans depuis La place de l’Étoile (1968), n’a ni véritable début ni, de ce qu’on en sait, de fin. À l’image des Boulevards de ceinture, sa forme est absolument circulaire, comme la mémoire.

Il y a un donc un plaisir certain (régressif, diraient peut-être nos amis psychanalystes, mais pourquoi pas ?) du retour du même dans certaines lectures – et on comprend d’autant mieux que les amateurs de Modiano puissent aussi l’être de Simenon. Mais, au-delà de la lecture réconfortante, ce sentiment n’a rien d’anodin concernant un écrivain qui met en scène moins le retour de l’identique que les légers décalages, défaillances et divergences de la mémoire. Au contraire, il faut peut-être faire confiance à ce sentiment-là. Car tout se passe comme si, depuis plus d’un demi-siècle, le romancier donnait à ressentir à ses lecteurs ce qu’éprouvent ses personnages, qui voient revenir des détails de leur passé, se font surprendre par les coïncidences et les échos entre les époques, voient la même chose se passer mais différemment. Dès lors, si on en a lu au moins deux, lire Modiano c’est surtout retrouver une manière de raconter : une narration et une langue en apparence claires, mais qui s’opacifient au fur et à mesure que progresse la lecture (du roman en question, et du cycle dans son ensemble). En quelques pages, on ne sait plus où l’on est, ou plutôt quand on est. Et il faut s’y reprendre à plusieurs fois pour dissiper un peu le brouillard qui nous entoure – nous et eux, tous ces gens qui tentent tant bien que mal de le transpercer.

« Baiser derrière le rideau », Edvard Munch (1892)(Détail) © CC0/WikiCommons

L’éléphant ? Drôle de titre pour l’auteur de Villa Triste ou Du plus loin de l’oubli. Le réseau Modiano, toujours bien informé, nous apprend que le roman devait s’appeler Derrière les vitres et que, tel un personnage de Modiano, il a pris une seconde identité. Laquelle est la vraie ? Les deux titres ne font pas mystère de leur signification. Ludo Van Walle, vieil homme, vit de menus travaux éditoriaux et de traductions pour les bien nommées éditions du Sablier (déjà présentes dans Accident nocturne). Il passe beaucoup de temps à sa fenêtre, à regarder, dans l’immeuble d’en face, celles d’une femme plus ou moins de son âge, Mme Thouvenin, et d’une plus jeune, Yvonne Beulaigne. De l’éléphant, il a la silhouette et le poids (1,95 m et plus de 120 kg), à tel point qu’il ne se reconnaît plus. Mais il n’en a pas la mémoire : il ne se souvient de rien. Aveuglé, il doit faire, malgré ses maux de tête, un effort constant. Mais sa dépossession est aussi une chance. S’il ne reconnaît rien ni personne, il est doté du sixième sens des personnages de Modiano : il sait reconnaître des signes du passé, même et surtout imaginaires. Où et comment a-t-il connu cette Mme Thouvenin, qui, contrairement à lui, ressemble à celle qu’elle était il y a quarante ans ? Et ce Bernard Pinguet, qui ressemble à s’y méprendre aux innombrables types louches qui entouraient son père ? D’où vient cet air de déjà-vu ?

Il y a le malaise du passé, mais il y a aussi celui du présent, que Van Walle évite, agressé par son « vacarme », « de plus en plus assourdissant », dans un monde devenu « si incompréhensible », où l’on prévoit « des guerres prochaines ». Depuis quelques livres, le témoin Patrick Modiano observe explicitement Paris et son époque se modifier sous ses yeux. Le téléphone est devenu portable, les rues sont encombrées de touristes… On reste chez Modiano : l’indicatif n’est pas encore 06 mais 01, les quartiers sont déserts et l’on y porte encore une montre (ce qui conduit à ce geste inouï : demander l’heure). Contrairement à ce que son image d’Épinal laisserait croire, cette œuvre n’est pas étanche aux transformations contemporaines ; simplement, elle les regarde avec un léger décalage. Là encore, comme derrière une vitre.

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À l’affût de signes, de coïncidences, de traces, l’éléphant qui erre dans le XVIe arrondissement se lance dans une quête qui, en sourdine, se fait pressante, vitale, car elle a lieu à un âge où, le sablier le rappelle, le temps est compté, où apparaît « le signal que ces images du passé allaient brusquement s’éteindre ». Tout devrait donc aller vite et l’enquête donner des réponses, mais la brièveté de ce livre, l’un des plus courts de l’auteur, aux chapitres parfois constitués d’une seule page, n’implique pas que les trous et ellipses qui composent la majeure partie du récit soient remplis. Comme le remarquait Norbert Czarny à propos du précédent livre, La danseuse, la structure du récit se fait plus vive, l’écriture plus ramassée, ramenée à l’essentiel : le flou entre les temps et entre les images. En somme, on a ici accès à un condensé de Modiano. Où, pourtant, l’écriture continue de chercher des voies pour nous faire vivre la traversée du temps que vit Ludo Van Walle.

Malgré la tension du récit, la quête ralentit, bifurque. Dans L’éléphant, la mémoire semble se délester plus que se remplir, au fur et à mesure qu’avance son lourd et lent personnage. Et Patrick Modiano n’est pas sans une douce ironie : l’amnésique est censé écrire ses Mémoires et rendre un manuscrit, que son éditeur aime appeler un « ours »… On ne dira rien de la résolution de l’intrigue, fulgurante, si ce n’est qu’elle rebat les cartes de manière magistrale, en quelques paragraphes sidérants où un personnage confie son angoisse à un autre, où les simples mots « rafle » et « panier à salade » disent que « quelque chose s’est passé ici longtemps auparavant, un événement dont lui parvenaient encore des ondes, mais brouillées ». Tout le récit se retrouve inséré dans un temps qui le dépasse et le condense à la fois. Sans retrouver une mémoire totale et lumineuse, l’éléphant traverse enfin la paroi de verre qui le séparait de lui-même.

Le merveilleux tour de passe-passe que Patrick Modiano organise à nouveau, la féerie de cette ronde qu’il orchestre avec une simplicité confondante et pourtant si subtile, l’émotion que nous procurent les détails qu’il parsème dans son texte, la finesse avec laquelle il brouille les temps : tout cela nous fait regarder nous aussi avec des jumelles. C’est-à-dire en regardant de loin, mais en voyant de près.